Musique en péril: le temps d’agir

Dominée par des sociétés transnationales, et apatrides quand il s’agit de payer leur dû en taxes et impôts, la révolution numérique est un véritable cauchemar pour l’industrie québécoise de la musique. La sortie dramatique, au gala de l’ADISQ, de l’auteur-compositeur-interprète Pierre Lapointe, qui ne touche, pour un million d’écoutes sur les plateformes de musique en continu, que 500 $ en droits d’auteur — ou encore un famélique 2000 $ si on tient compte de tous les revenus afférents —, vient après des années d’une grave dégradation qui s’est accélérée dernièrement.

L’industrie québécoise de la musique réussit à tirer son épingle du jeu dans la vente de disques physiques, que ce soit les CD ou les vinyles, avec, bon an, mal an, une part de marché de plus de 50 %. Or, depuis 2005, les ventes de ces disques ont fondu comme neige au soleil, passant de 13 à 3 millions d’unités. L’immatériel a pris le dessus : l’écoute en continu (streaming), un mode de diffusion où les oeuvres québécoises peinent à s’imposer, connaît une croissance exponentielle.

Il n’existe pas de données précises sur l’écoute en ligne au Québec. Mais on sait que, pour les six premiers mois de 2019, 62 % des revenus de l’industrie de la musique aux États-Unis provenaient des abonnements à des services d’écoute en continu, a rapporté La Presse. Selon une analyse de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) effectuée en septembre pendant une semaine, sur les 10 000 chansons les plus écoutées en continu au Canada, 122 étaient le fait d’artistes québécois. C’est une part qui, reportée sur le marché québécois, ne dépasse pas 5 %.

Non seulement cette présence est quasi confidentielle, mais même si les artistes québécois occupaient une place enviable, les revenus qu’ils tireraient de ces ventes seraient insignifiants, comme l’a fait valoir Pierre Lapointe.

Une partie de cette inique situation est imputable à la Commission du droit d’auteur (CDA), un organisme du gouvernement fédéral, qui a établi, en 2012, à 10,2 cents par tranche de 1000 écoutes en continu le droit de rémunération, ce qui nous donne un mirobolant 100 $ pour un million d’écoutes. La CDA a amorcé une révision de ce tarif obsolète. Aux États-Unis, ces mêmes droits de rémunération sont fixés à 1,70 $US par tranche de 1000 écoutes.

À ce tarif s’ajoutent les droits exclusifs de reproduction qui sont l’objet de négociation entre les plateformes de diffusion, d’une part, et les artistes et leurs maisons de disques, d’autre part. Les artistes dont l’audience est mondiale, souvent américains et représentés par les majors Sony, Universal et Warner, sont en mesure de négocier des ententes avantageuses. En revanche, les artistes québécois, essentiellement représentés par des maisons indépendantes, ne pèsent pas lourd et doivent se contenter des miettes qu’on leur consent. Il est improbable qu’on puisse convaincre les Spotify, Apple Music et Amazon de ce monde de changer leur mode de redevances, un modèle d’affaires fait sur mesure pour les marchés mondiaux mais qui écrase, tel un rouleau compresseur, les cultures qui n’ont pas la force du nombre.

Ce n’est pas d’hier que les artistes québécois lancent un cri d’alarme. Déjà, en 2005, l’ADISQ tentait de sensibiliser les gouvernements, notamment le gouvernement fédéral, responsable du droit d’auteur et aussi de la radiodiffusion et des télécommunications.

Jusqu’à tout récemment, le gouvernement Trudeau faisait la sourde oreille, refusant une mesure aussi simple que d’appliquer la TPS fédérale aux services de diffusion en ligne. Or, en campagne électorale, les libéraux ont changé leur fusil d’épaule et se sont engagés à revoir le système de diffusion. Mieux vaut tard que jamais.

L’ADISQ ainsi que d’autres acteurs du milieu réclament que les fournisseurs Internet, comme Vidéotron ou Bell, qui profitent de la vente de leur bande passante aux amateurs de services en ligne, versent une contribution pour soutenir la musique d’ici. Tout comme les géants du Web, les services des diffuseurs comme Spotify devraient être assujettis à la TPS et à une taxe de 3 % sur leurs revenus canadiens, en attendant que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) définisse des règles d’imposition par pays. Enfin, ces services devraient se voir obligés de financer la musique québécoise et d’y donner accès.

Les temps sont mûrs. Présidé par Janet Yale, le Groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunications doit remettre son rapport en janvier. Le gouvernement Trudeau pourra s’appuyer sur ses recommandations pour présenter un projet de loi dans la première année de son mandat afin de réformer en profondeur un système de diffusion chamboulé par la révolution numérique. Ottawa ne pourra plus se défiler. 

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7 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 30 octobre 2019 05 h 58


    La production artistique québécoise a été placée sur respiration artificielle sans bonbonne d'oxygène des gouvernements du Québec et du Canada. Ce sont les entreprises et les créateurs qui ont du s’inventer des prises d’air pour survivre parce que le PLC et le PLQ avaient fait des promesses aux GAFA de ce monde.

    Les correctifs annoncés, pour avoir un semblant de pertinence, devront avoir des dents et surtout un impact rétroactif. Sans ça, ils ne seront que des bouffées d’air dirigées plus à l’avantage des gouvernements que des créateurs.

    Il ne faut pas avoir peur de dire les choses à haute voix et suivre de près les entourloupettes qui verront le jour pour engraisser les revenus du Canada qui a agi en État moribond et celui du Québec en petit subalterne qui n’a pas osé s’affirmer en corrigeant les écarts de revenu tolérés par le Canada.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 octobre 2019 09 h 21

      Que vous avez raison M. Bariteau. Le PLC et le PLQ se foutent de la culture et de la langue française et des artistes qui les perpétuent. Tout cela entre dans leur définition d’un état postnational et assimilé aux 1% de ce monde.

      La première entente de libre-échange a ouvert les portes toutes grandes pour ce genre d’abus. Ensuite, les libéraux ont commencé à nous chanter les louanges d’un mondialisme malsain puisqu’il se conjuguait au multiculturalisme. On l’a vu avec Netflix, c’est seulement juste avant la campagne électorale que les libéraux ont fait leur mea culpa. Même Justin Trudeau a dit qu’il va « travailler » très fort dans ce dossier qui aurait pu et du se régler il y a longtemps. Enfin, ce ne sont que de mots vides dans une langue de bois bien à lui.

      Il va falloir un jour, aujourd’hui même, s’attaquer agressivement aux GAFA de ce monde parce que les gouvernements et les états n’existeront plus. Nous serons à la merci de ces multinationales intercontinentales sans âme qui alimentent le 1% de ce monde. Avec la technologie qui avance à grands pas, toutes nos institutions sont touchées, pas seulement la communauté artistique et l’industrie de la musique. Ce sont les impôts et les taxes des contribuables qui nous procurent des gouvernements démocratiques. Sans ceux-ci, nous sombrons dans la tyrannie dictatoriale d’une très petite minorité. Nous retournons à l’ère des rois soleils où la Magma Carta moderne des instances du peuple, par le peuple et pour le peuple, sera exclue.

  • Bernard Plante - Abonné 30 octobre 2019 11 h 48

    Écraser les artistes québécois?

    M. Dutrisac, vous écrivez que la musique évolue dans un "modèle d’affaires fait sur mesure pour les marchés mondiaux mais qui écrase, tel un rouleau compresseur, les cultures qui n’ont pas la force du nombre."

    Est-ce pour cette raison que le gouvernement fédéral tarde tant à agir? Poser la question, c'est probablement un peu y répondre...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 30 octobre 2019 14 h 24

    « la musique évolue dans un "modèle d’affaires fait sur mesure pour les marchés mondiaux''»



    Faudrait voir à ne pas confondre la culture avec l'industrie culturelle.

    L'industrie culturelle, c'est Celine (sic) Dion qui meugle en France et Plamondon qui distribue les vers d'oreille chez le coiffeur.

    La culture, ce sont nos chanteurs à voix et nos musiciens qui sur la scène internationale ne sont connus que par les mélomanes.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 31 octobre 2019 06 h 26

      Si je peux me permettre un parallèle, l'industrie culturelle c'est la robotisation, à fond la machine, c'est la quantité qui compte, pas la qualité. La culture, c'est ce qui reste de vrai, de réel et d'humain avec une belle imperfection...

  • Michel J. Grenier - Abonné 31 octobre 2019 04 h 59

    Le nouveau paradigme...

    Au lieu de se plaindre et de vilipender les plates-formes numériques d'ailleurs, il faudrait, peut-être, commencer par regarder les solutions qui originent du Québec, avec une vision tout à fait différente de l'industrie traditionnelle.

    Pierre Lapointe, s'il avait utilisé la plate-forme québécoise WM-MW, aurait touché un minimum de $4500 USD, en utilisation indirecte, ou un maximum de $333 300 USD, en utilisation directe de ses " fans", la vérité se situant à quelquepart entre les deux extrêmes, avec le même nombre d'utilisateurs.

    Il existe des solutions concrètes aux problèmes du streaming et ici même, au Québec, d'où origine la musique en ligne, aussi tôt que fin 1997, ce que très peu de gens savent.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 31 octobre 2019 06 h 33

    Entre le "Mc Donald" et "Le Toqué "

    Deux mondes, deux visions, ou le gavage et la dégustation...