Baghdadi meurt, le groupe EI demeure

L’assassinat d’Oussama ben Laden par un commando américain en mai 2011 à Abbottabad, au Pakistan, n’aura empêché ni al-Qaïda de prospérer ni le groupe État islamique d’émerger. Pavoiser devant la mort du chef du groupe EI, Abou Bakr al-Baghdadi, comme le fait Donald Trump, c’est encore réduire la politique étrangère des États-Unis à un fait d’armes. Qui sait si, en l’occurrence, le simplisme superlatif que ce président apporte au débat (« C’était comme regarder un film… ») ne contribuera pas à mettre en exergue l’impasse que constitue la militarisation de la politique étrangère américaine ?

Que la mort de Baghdadi dans la nuit de samedi à dimanche près d’Idlib, en Syrie, porte dans l’immédiat un coup dur à l’organisation terroriste, cela est incontestable, d’autant que son successeur présumé aurait à son tour été tué le lendemain. Pour autant, il n’est pas difficile de concevoir que ce coup résonnera de manière à doper, plutôt qu’à affaiblir, le pouvoir de nuisance dont le groupe EI continue de disposer.

Le fait est que le groupe EI, sans calife ni califat, est une organisation, une hydre dont la structure est très décentralisée. Sa déroute territoriale à partir de juillet 2017, avec la reprise de Mossoul, en Irak, n’a pas empêché ses « filiales » de commettre depuis un an un grand nombre d’attentats tous plus meurtriers les uns que les autres, depuis l’Afghanistan jusqu’au Sri Lanka en passant par Strasbourg et Le Caire. En Irak, malgré la victoire sur l’ennemi dont se gargarisent l’armée et le gouvernement, les autorités ont vent plusieurs fois par semaine d’attaques contre des villages et de maires assassinés pour leur refus de collaborer avec le groupe EI, relève le New York Times.

Le groupe État islamique n’est peut-être plus que l’ombre de lui-même, mais il reste qu’un récent rapport du Pentagone évaluait que l’organisation disposait encore de 14 000 à 18 000 combattants en Irak et en Syrie, dont quelque 3000 étrangers. Le groupe EI « se ressaisit » en Syrie et « a renforcé ses capacités d’insurrection » en Irak, affirmait le rapport, contredisant, ce qui se produit souvent, les tweets triomphants et vociférateurs de M. Trump.

 
 

La politique étrangère de ce président est un capharnaüm d’incohérences et de contradictions — si tant est qu’on puisse même parler de politique étrangère. Et cette histoire vient à nouveau le démontrer.

M. Trump voudrait que la mise hors d’état de nuire de Baghdadi lui soit politiquement bénéfique alors que lui pend au bout du nez un vote de destitution à la Chambre des représentants en rapport avec l’affaire ukrainienne. S’il y a soulagement, il ne sera que momentané, à en juger par les huées qui ont accueilli le président dimanche soir lors d’un match de la Série mondiale de baseball à Washington.

Il se trouve d’ailleurs que, si le raid a réussi, c’est moins grâce au président que malgré lui, au vu de la décision prise début octobre par M. Trump de donner son feu vert à la Turquie du président Erdogan pour une offensive en Syrie contre les Kurdes. La chronologie que le New York Times, encore lui, faisait lundi matin des événements est parlante. Retirant les troupes américaines dans le nord-est de la Syrie pour laisser le champ libre à Ankara, M. Trump a sérieusement compliqué le travail des militaires qui préparaient l’opération d’assassinat ciblé dont il était du reste au courant depuis l’été dernier. Aurait-il voulu mettre des bâtons dans les roues des services de renseignements qu’il n’aurait pas agi autrement. Cherchez l’erreur.

Encore heureux pour lui que les forces kurdes aient jugé qu’il était dans leur intérêt de travailler avec la CIA, même après qu’il les eut sacrifiées aux Turcs. Il appert que leur collaboration sur le terrain a été cruciale pour le repérage de Baghdadi.

La seule logique, au demeurant fragile, à la « politique étrangère » de M. Trump au Proche-Orient repose sur sa volonté de sortir à tout prix les États-Unis de ses forever wars. Le comment ne lui importe guère. Cela laisse à ses amis, nommément l’Arabie saoudite et la Russie (mais quelle dette a-t-il donc auprès de Poutine pour se montrer aussi déférent ?), tout comme à ses ennemis — la Syrie et l’Iran — le loisir de se perpétuer en toute impunité. Ce salmigondis d’États corrompus, injustes et armés jusqu’aux dents fait que le Proche-Orient demeurera un terreau fertile pour le groupe EI.

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6 commentaires
  • Rose Marquis - Abonnée 29 octobre 2019 06 h 47

    Triste constat

    Que vous avez raison M. Taillefer.. mais que faire?

  • Françoise Labelle - Abonnée 29 octobre 2019 07 h 36

    Du déjà vu

    Dans un spectacle bien monté, Bush avait proclamé «mission accomplie» sur le Abraham Lincoln en 2003. Dans les années qui ont suivi, on dénombre 200,000 décés dans la population irakienne. En 2006, Bush a annoncé la mort de Zarqawi, 1e émir d'Al Qaïda en Irak, en des termes plus sobres que les éructations de Trump.
    Al Qaïda allait devenir l'État Islamique dans les prisons américaines de Bagdad, Bucca entre autres. Le récit de Martin Chulov du Guardian sur cet épisode est ahurissant (Isis: The inside story). C'était une sorte de conventum de terroristes planifiant librement leurs actions à venir.
    Obama a aussi eu droit au spectacle de la mise à mort de Bin Laden. Al Qaïda est toujours active et les copains talibans qui avaient hébergé Ossama règnent à nouveau sur l'Afghanistan.
    Remerciant tout un chacun sauf ceux qui ont combattu l'E.I. à la place des militaires américains, Trump a surpris les russes qui ont contesté le récit américain et sont restés muet sur toute contribution à la traque finale de Baghdadi. Il laissera un petit contingent pour préserver le pétrole (russe?). C'est vraiment n'importe quoi. Je sais tout faire n'importe comment devrait être ce qu'on retiendra de ce mauvais génie.

    “...nous n’avons aucune information sur les allégations d’assistance au survol d’avions américains dans la zone concernée». Konashenkov, ministre de la défense russe.

  • Gilbert Talbot - Abonné 29 octobre 2019 08 h 49

    Trump, le cancre.

    Il aura tout fait de travers, pour satisfaire sa richesse personnelle: trahir ses amis Kurdes, sympathiser avec l'ennemi, Poutine, mentir effrontément à ses propres citoyens, changer d'idées d'un tweet à l'autre etc. Etc. Etc. En fait, tout ce que fait M.Trump c'est du divertissement: Il continue sa téléréalités quotidienne, en oubliant qu'il joue avec l'avenir de la planète, chez nous on appelle ça, une tête de linotte. Habituellement ces cancres, croupissaient dans le fond de la classe, mais avec Trump, le cancre est le maître de la classe. Quand est-ce que quelqu'un ( ou quelques uns) va l'enlever de là, le poursuivre jusqu'au fond de son club de golf et lui faire reconnaître enfin qu'il est empêché de poursuivre ses inepties

  • Cyril Dionne - Abonné 29 octobre 2019 09 h 07

    Le Washington Post titrait : « Abu Bakr al-Bagdadi, an austere religious scholar who was at the head of the Islamic State, dies at 48 » lol

    Bon. La mouvance islamiste tourne autour d’une seule et unique idée; la supériorité morale et illusoire de l’islam. Al-Qaïda est né de cette idéologie politico-religieuse tout comme pour les djihadistes de l’EI. En fait, les djihadistes sont les cols bleus de cette organisation terroriste par rapport à Al-Qaïda. C’est l’idée qu’il faut anéantir et non pas les Oussama ben Laden et les Abou Bakr al-Baghdadi de ce monde.

    Ceci dit. Les faits sont toujours tonitruants dans cette histoire de guerre civile entre shiites et sunnites. 2011, l’apparition de l'Armée syrienne libre contre le régime syrien. 2012, le Front al-Nosra et l’État islamique d'Irak se lient avec les djihadistes de Syrie. 2013, la ligne rouge illusoire est tracée dans le sable par Barack Obama. 2014, offensives de l'État islamique et intervention de la coalition internationale. Les Américains essaient de créer une armée libre syrienne en procurant des armes et de l’argent (5 milliards). Résultat net, une armée de 24 soldats dont la plupart désertent à l’EI avec armes, munitions et argents. L’EI proclame le califat. 2015, intervention des Kurdes dans ce conflit pour profiter de la désorganisation politique syrienne afin de gruger plus de territoire. 2017, effondrement de l’EI. 2019, fin du califat.

    Bon les troupes américaines rentrent maintenant au bercail et c’est tant mieux. Les guerres d’empire sont maintenant terminées. Laissons cette situation désastreuse à la Russie, une puissance de 2e ordre et l’Iran pour s’embourber dans ces conflits sans fin. Laissons les musulmans s’entretuer à leur guise en autant qu’ils nous foutent la paix. S’ils importent leur guerre en Occident, nous allons répliquer férocement.

    Enfin, qu’est-ce qu’un vote de destitution à la Chambre des représentants en rapport avec l’affaire ukrainienne a affaire avec toute cette histoire? Il faudrait vraiment accepter le verdict de novembre 2016 puisque le « Donald » vous reviendra pour un autre 4 ans en 2020.

  • Pierre Fortin - Abonné 29 octobre 2019 11 h 14

    La vérité est encore et toujours la première victime de la guerre


    Monsieur Taillefer pose une excellente question : « Qui sait si, en l’occurrence, le simplisme superlatif que ce président apporte au débat [...] ne contribuera pas à mettre en exergue l’impasse que constitue la militarisation de la politique étrangère américaine ? » Il serait trompeur de croire que la Maison Blanche et le gouvernement US agissent de concert et solidairement dans ce conflit syrien.

    Ça fait plus d'un an que Donald Trump a annoncé sa volonté de sortir de Syrie, chose à laquelle les militaires du Pentagone ne se sont jamais résignés, du moins jusqu'au congédiement de John Bolton. Suite à l'ordre précipité du Président de quitter le nord-est syrien, le secrétaire américain à la Défense, Mark Esper, déclarait que cette présence était censée « interdire l’accès aux revenus pétroliers de Daech ». Or le ministère russe de la Défense annonçait samedi, photos satellite à l'appui, que les États-Unis ont exploité le pétrole dans l’est syrien sous la protection de leurs militaires : « Sous la protection des militaires américains et de sociétés privées américaines de mercenaires, des camions-citernes des champs pétroliers de l’est syrien se dirigent en contrebande vers l’étranger. En cas d’attaque contre un tel convoi, les forces spéciales et l’aviation de combat américaines seront immédiatement impliquées pour le protéger ».

    Les Russes affirment aussi que les revenus de cette contrebande de pétrole, plus de 30 millions U$ par mois, seraient versés aux sociétés privées de mercenaires et aux services de renseignement américains. Serait-ce là le sens de la déclaration de Trump précisant « Nous avons sécurisé le pétrole » ?

    Il faudrait aussi savoir, en proclamant qu'ils quittent après avoir vaincu Daech, si les USA quitteront ces puits de pétrole de même que leur base d'al-Tanf (Sud) qui permet aux djihadistes du camp voisin d'al-Roukban de retenir encore en otage des milliers de réfugiés syriens de l'intérieur.

    Une sale guerre reste une sale guerre.