Victimes de la DPJ

Les trois premières journées d’audiences de la Commission spéciale sur les droits des enfants et de la protection de la jeunesse ont été marquées cette semaine par des témoignages percutants de jeunes adultes qui ont été pris en charge dans leur enfance ou à l’adolescence par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Plusieurs de ces jeunes ont relaté les affres de leur passage pour le moins éprouvant dans le système de la DPJ.

On se rappellera que c’est la mort d’une fillette de 7 ans dans la résidence de son père et sa belle-mère qui a conduit le gouvernement Legault à créer cette commission, présidée par Régine Laurent, dont le mandat est de revoir de fond en comble le système de protection de la jeunesse. Bien qu’elle fût au fait des sévices infligés à la fillette, la DPJ ne l’a pas prise en charge et l’a laissée à la merci de sa famille violente avec les conséquences fatales que l’on connaît.

Or, les témoignages entendus cette semaine portaient plutôt sur les mauvais traitements que la DPJ a réservés à des jeunes qu’elle avait pris sous son aile et du soutien insuffisant qu’elle leur accordait.

Des jeunes ont affirmé avoir été l’objet d’isolement abusif et d’avoir vécu dans un environnement quasi carcéral. « On m’a traité comme un délinquant », a déploré l’un d’entre eux. En outre, la médication des jeunes est chose courante, parfois à la suite de diagnostics erronés.

Le système fait en sorte que les enfants pris en charge sont privés, pour la plupart, d’un accès aux études supérieures. Le cursus minimal qu’on leur dispense ne les qualifie pas pour le cégep, comme si l’obtention, au mieux, d’un diplôme d’études secondaires était la seule possibilité qui s’offre à eux. Souvent, les jeunes de la DPJ considèrent que les études ne sont pas pour eux, un sentiment que nourrit leur environnement.

On constate que les enfants autochtones et d’origine haïtienne sont surreprésentés dans les centres jeunesse. Selon Marjorie Villefrance, directrice générale de la Maison d’Haïti, les familles haïtiennes sont victimes de discrimination et de profilage. La DPJ enlève des bébés à leurs parents non pas parce qu’ils sont maltraités, mais parce que la famille est pauvre, a-t-elle soutenu.

Le manque de stabilité, pourtant essentielle au développement des jeunes, est endémique. La plupart des jeunes passent de centres de jeunesse en familles d’accueil constamment. Un jeune homme de 27 ans — une exception puisqu’il est sur le point d’obtenir sa licence en droit — a expliqué qu’il avait dû déménager pas moins de 38 fois à la suite de sa prise en charge par la DPJ.

Arrivés à la majorité, les jeunes de la DPJ sont projetés dans le vide. Habitués à un régime où tout est décidé pour eux, ils doivent se débrouiller seuls, dépourvus de l’argent nécessaire pour se payer l’admission au cégep ou pour emménager dans un logement convenable. Pour nombre d’entre eux, c’est l’itinérance qui les attend. Selon une directrice de Dans la rue, un organisme qui vient en aide aux itinérants, 50 % des jeunes que font appel à ses services sortent du giron de la DPJ. La députée de Marguerite-Bourgeoys, et ancienne ministre libérale, Hélène David, qui siège à la Commission, fut soufflée d’apprendre que l’organisme CARE, dont la mission consiste à soutenir les jeunes de la DPJ qui ont atteint la majorité, ne reçoit aucune subvention de l’État. Tous les organismes communautaires d’aide à la famille se plaignent d’ailleurs d’être grossièrement sous-financés par l’État.

C’est sans parler de la rareté de main-d’oeuvre qui affecte les services de la DPJ alors que les signalements continuent d’augmenter.

Les audiences de la Commission ne font que s’amorcer et se poursuivront jusqu’en décembre. Elles seront suivies par des forums en régions au début de l’an prochain. Jusqu’ici, les audiences permettent de jeter une lumière crue sur le sort que réserve à une jeunesse écorchée une DPJ qu’il faut réformer en profondeur. Pour l’heure, il s’agit plutôt de documenter un état de situation. Et les premières constatations sont des plus préoccupantes.

Dans son allocution d’ouverture des audiences de la Commission, la présidente, Régine Laurent, a qualifié les services de protection de la jeunesse de « système malade » et « désuet ».

Mais plus largement, la situation de la DPJ et des jeunes dont elle a la responsabilité montre que le Québec, malgré sa prospérité relative, est aux prises avec des problèmes sociaux criants qui trouvent leur origine dans la pauvreté et les inégalités. C’est la société tout entière qui est interpellée par la détresse de ces jeunes.

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14 commentaires
  • Denis Grenier - Abonné 25 octobre 2019 07 h 49

    Nos familles en détresses

    "est aux prises avec des problèmes sociaux criants qui trouvent leur origine dans la pauvreté et les inégalités. C’est la société tout entière qui est interpellée par la détresse de ces jeunes."
    Par la recherche d'une meilleure cote de crédit, un gouvernement du Québec a déshabillé et quasiment jeter à la rue des organismes communautaires. Pourtant ces organismes sont les dernières ressources les moins coûteuses qui tiennent à bout de bras la survie des personnes les plus démunies de nos communautés. Pour une fois va-t-on tenir compte de toutes les recommandations de cette commission et faire profiter les employés de l'état de toutes les ressources nécessaires ? Envoyons à nos enfants le message que tout enfant doit entendre : "Tu es remplie de talents et de capacités. Tu as un avenir".

    Denis Grenier

    Abonné

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 25 octobre 2019 10 h 46

      Merci, M. Grenier pour ce commentaire.

  • Renée Joyal - Abonnée 25 octobre 2019 08 h 48

    Gare au sensationnalisme et aux conclusions hâtives

    En tant que professeure à la retraite de droit de l'enfance et de la famille, je pense qu'Il est sans aucun doute opportun qu'il y ait un examen en profondeur de notre système de protection de la jeunesse. Celui-ci remonte à 1979, mais il a connu des ajustements épisodiques depuis. Aucun système de cette nature ne peut par ailleurs prétendre à la perfection. Des améliorations sont toujours possibles. Cependant, les travaux de la Commission me semblent mal partis. Que des jeunes rapportent à la Commission leurs expériences malheureuses, alors qu'ils-elles étaient pris-e-s en charge par la DPJ, est de nature à éclairer celle-ci. Mais j'éprouve un profond malaise à voir ces témoignages diffusés à la télévision. Veut-on faire des audiences de cette Commission une télé-réalité? De plus, j'ai éprouvé un profond malaise lorsque la présidente de la Commission, infirmière de profession et syndicaliste, a affirmé d'entrée de jeu que notre système de protection de la jeunesse est "désuet". Elle porte là un jugement très sévère avant d'avoir fait enquête. Voilà deux anomalies qui n'augurent pas très bien des travaux à venir. J'espère qu'il y aura redressement et que cette Commission fera oeuvre utile.

  • Gaston Bourdages - Abonné 25 octobre 2019 08 h 57

    Faire preuve de nuances dans des propos....

    ...autant écrits que verbaux est-il dans le contexte de bon aloi ?
    Lorsque je lis « La DPJ », je grimace.
    Et s'il était de bon aloi et de justice d'écrire « des gens de la DPJ » ?
    Ce n'est pas toute l'institution qui souffre d'un manque de soins. La règle du 80/20 ou 20/80 est peut être celle de la vérité.
    Les dommages causés par la généralisation sont immenses.
    Je suis convaincu que ce n'est pas TOUTE la DPJ qui est comme « ça »
    J'ai eu le privilège d'être « soigné » par des travailleurs sociaux de très grandes qualités humaines et ptofessionnelles.
    À ces gens je suis redevable de la récupération de ma dignité, celle que j'avais profondément bafouée.
    Et à ces gens qui ne sont pas toutes comme « ça » je dis, du fond de ma personne, merci.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent.

  • Roger Boisvert - Abonné 25 octobre 2019 10 h 20

    Honteux!

    Honte au gouvernement libéral précédent qui a accordé des augmentations de revenus plus que généreuses aux médecins spécialistes pendant qu'il laissait se détériorer la situation de milliers d'enfants québécois! Le pire est que ces deux situations relèvent du même ministère de la Santé et des Services sociaux.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 25 octobre 2019 10 h 47

    L'ex ministre libéral David

    fut soufflée.......,elle qui au centre de ce parti qui s'est si merveilleusement occupé des plus démunis de notre société.

    Se sort-elle la tète du sable ou d'une boite à surprise ? Ou nous conte-elle des prunes ?

    Pourrat- elle faire amande honorable et aider à sortir de la misère non seulement matérielle ces familles d'accueil et les accueilli(e)s

    sans oublier les familles non-fonctionnelles séparées de leurs enfants pour devenir fonctionnelles coté scolaire.Enrme tàche nécessaire.

    • Pierre Labelle - Abonné 25 octobre 2019 16 h 11

      "Soufflée tu dis Hélène!"
      Eh bien moi je le suis et j'ai de bonnes raisons pour l'être. J'ai 72 ans et il y a de cela environ 66 ans j'ai été placé en orphelinat, c'était l'époque de Duplessis, l'époque où ce malade arrosait les communautés religieuses de généreuses subventions pour nous "caserner" sans distinction; ceux comme moi qui étaient sous l'article de la protection, mélanger avec ceux qui étaient enfermer, parce que délinquant.
      Ceci se passait dans les années 50, nous sommes en 2019 et tout ce que je lis concernant la DPJ me fait demander si nous ne sommes pas revenu en 1953. Triste constat et je suis "soufflé", et moi j'ai 65 années de l'être. J'ai réussi à tirer mon épingle du jeu mais le prix a été très élevé, plusieurs thérapies plus tard, 24 heures à la fois je m'en sort un peu plus chaque jour.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 octobre 2019 09 h 46

      « Ceci se passait dans les années 50, nous sommes en 2019 et tout ce que je lis concernant la DPJ me fait demander si nous ne sommes pas revenu en 1953. » (Pierre Labelle)

      De cette sensation-constat, il est ÉTONNANT, surtout pour celles et ceux ayant vécu, sous forme de protection sociale, la période des Duplessis-Léger, d’observer que ce qui se passe dans les DPJ ressemble, comme étrangement ?!?, à ce qui se passait dans les années ’50 : tout-à-fait ÉTONNANT, d’autant plus d’étonnement-inquiétude que, malgré les Réformes, la Recherche super outillée, les Pratiques et les Partenariats de services, les Mentalités-Cultures auprès de l’Enfance et de la Jeunesse ont peu évolué ou évoluent lentement vers le monde du vide-néant !

      De ce qui précède, on-dirait que le Québec, Fou de ses Enfants !?!, aime ou apprécie certains détours en matière d’aide et de protection sociale : comment le dire autrement sans froisser personne ???

      Bref ! - 26 oct 2019 –