Chronique de colères annoncées

Les printemps arabes de 2011, car ils étaient pluriels, ont étalé des revendications sociales et politiques qui n’ont toujours pas été satisfaites et que ni le temps ni la répression ne parviennent à étouffer. En fait foi la conjonction d’amples mouvements contestataires qui se sont manifestés en l’espace de quelques semaines au Liban, en Irak, en Égypte — et que vient également traduire l’élection massive de l’outsider Kaïs Saïed à la présidence de la Tunisie, ce petit pays phare dans la nuit d’une région enlisée dans le tentaculaire conflit syrien. Partout et séparément, la même colère gronde contre la corruption (d’élites ineptes et indifférentes), le chômage (surtout des jeunes) et la défaillance des services publics (accès à l’eau et à l’électricité).

Au Liban, des centaines de milliers de personnes sont descendues dimanche dans les rues du pays — à Beyrouth, à Tripoli, à Saïda et à Tyr — pour réclamer la tête du gouvernement. On n’avait pas vu d’aussi grandes manifestations depuis 2005 quand près d’un million de Libanais s’étaient mobilisés pour réclamer le départ des troupes d’occupation syriennes. Ce qui a mis le feu aux poudres : la décision du gouvernement de taxer lourdement les appels téléphoniques effectués par WhatsApp…

Sur le feu soufflait une exaspération « dégagiste » qui grandissait depuis des années contre une classe dirigeante qui a érigé la cleptomanie en système. À l’été 2015, la « crise des déchets » était venue mettre en exergue l’impéritie chronique d’un État à la tête duquel est installée depuis des décennies la même combinaison de leaders combinards. Aux élections municipales de l’année suivante, cette crise avait donné lieu à une percée inédite de candidats de la société civile réunis sous la bannière de Beirut Madinati (Beyrouth, ma ville ou BM). BM n’avait pas pris le pouvoir, mais avait tout de même obtenu 30 % des voix.

Fait marquant, les manifestations qui ont commencé jeudi dernier — et que le premier ministre, Saad Hariri, comptait calmer lundi en annonçant des réformettes qui, dans l’immédiat, n’ont rien calmé — ont été multireligieuses, démentant le réflexe en Occident qui consiste à réduire tout ce qui se passe au Proche-Orient à des dynamiques confessionnelles.

Idem en Irak, où la rue a explosé de colère début octobre non pas tant contre l’insécurité que contre la corruption, le chômage et les pénuries graves d’eau potable et d’électricité. Une ire populaire qu’annonçaient en forme d’avertissement les manifestations anticorruption de 2015-2016 puis celles de l’été 2018 à Bassorah, dans le sud du pays, mais additionnée cette fois-ci d’un appel « antisystème » bien audible à faire table rase des autorités politiques et religieuses (y compris iraniennes, dont l’influence est jugée délétère) qui se partagent le pouvoir de façon sectaire depuis l’invasion américaine de 2003.

Promesses dans l’urgence de mesures sociales, notamment en matière de logement, il y a bien eu de la part du gouvernement du premier ministre Adel Abdel Madhi, mais comment y croire ? Les manifestations auront surtout été marquées, pendant cinq jours, par une répression inouïe, qui a fait plus de cent morts.

En Égypte, personne n’a vu venir le puissant sursaut contestataire qui s’est produit fin septembre. Il s’est spontanément formé dans le quartier populaire d’Ard Al-Liwa, terreau de la révolution du 25 janvier 2011, mais emmené par une nouvelle génération de moins de 30 ans qui suffoque de misère sous la dictature qui ne dit pas son nom du président Al-Sissi, soutenu sans sourciller par la communauté internationale. Là encore, le moteur était avant tout économique. Le tiers des Égyptiens vivent sous le seuil de pauvreté. Le régime croit avoir écrasé le mouvement en procédant à plus de 3000 arrestations. Il se trompe.

Ce qui fait que ce qu’on appelle en Tunisie le retour du « refoulé de la révolution » n’en est que plus fascinant. Sans organisation politique, clairement conservateur sur le plan socioreligieux, l’austère et inclassable juriste Kaïs Saïed a été élu avec 72 % des voix, grâce en bonne partie au vote des jeunes, sur promesse de « révolution légale » fondée sur un projet de démocratie directe. Projet plus qu’ambitieux qui se trouve à avoir provoqué parmi les Tunisiens un engouement à la mesure de leur désenchantement à l’égard d’une classe politique qui a laissé se creuser la corruption et les inégalités, malgré les nombreux appels d’air réclamés par la population depuis huit ans. Le monde arabe étant ce qu’il est, la rue tunisienne dispose du droit précieux et élémentaire de regimber par les urnes. Que l’exception devienne la règle.

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3 commentaires
  • Serge Grenier - Abonné 22 octobre 2019 09 h 46

    Le roi Dagobert

    La population se réveille, elle évolue, elle est consciente, elle communique avec elle-même. Et qu'est-ce qu'elle constate? Que tout en haut de l'échelle, ce ne sont ni les meilleurs, ni les plus intelligents. C'est le narcissisme, la corruption, la magouille, etc. Toutes des choses qui étaient faciles à faire dans l'obscurité des coulisses du pouvoir. Mais aujourd'hui la lumière de la conscience se glisse dans les moindre interstices et tout est su très rapidement. Et les psychopathes empêtrés dans leurs innombrables mensonges contradictoires ne pourront plus s'en tirer bien longtemps encore.

    À mon avis, il y a deux issues possibles : le bain de sang ou le grand éclat de rire!

    Voici ce qui me semblerait une belle fin pour ce chapitre de notre histoire : à partir d'un beau matin, à chaque fois qu'ils s'expriment en public, les puissants de ce monde provoqueront des fou rires incontrôlables dans le reste de la population. Plus personne ne les prendra au sérieux. Toutes les structures qu'ils avaient construites autour d'eux pour se maintenir au pouvoir sombreront dans l'oubli et l'humanité tournera la page.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 22 octobre 2019 09 h 59

    Merci de cette intelligente synthèse! On a trop peu de nouvelles et encore moins d'analyses sur les dynamiques internes au Proche-Orient.

  • Mostepha Sekhri - Inscrit 22 octobre 2019 10 h 31

    L'éxception ...Algérienne dans la presse occidentale !

    Depuis le 22 février 2019,le peuple algérien sort chaque vendredi à Alger et pratiquement dans toutes les villes algériennes pacifiquement et en grand nombre (Certains vendredi le 08 mars 2019 ou le 5 juillet 2019 on parlait de...millions d'algériens !)...La diaspora algérienne n'est pas du reste Paris,Lyon,Londres et ...même Montréal voient chaque dimanche des milliers de citoyens d'origine algérienne manifester pacifiquement avec les mêmes slogans comme pour faire écho à ce qui se revendique à Alger : Le départ de tous les responsables civils et surtout militaires corrompus !...Monsieur Guy Taillefer a réussi un tour de force journalistique extraordinnaire : Il a fait le tour du monde arabe du ...Mouhit au Khalidj (De l'atlantique au golfe persique ) sans piper un mot sur le hirak (mouvement,r.évolution,fronde) algérien ...Autocensure ??? Embargo ? interdiction de parler de l'Algérie ??? troublant...Pourquoi ...une réponse s'impose...wa sallam...