Le feu aux poudres

Ainsi, donc, la Cour suprême espagnole a remis le feu aux poudres lundi en condamnant neuf leaders indépendantistes catalans à des peines de prison démesurément sévères pour avoir organisé le référendum d’autodétermination « illégal » du 1er octobre 2017 et participé à la déclaration unilatérale d’indépendance qui a suivi. Les ressorts de l’État de droit se sont appliqués « en toute transparence », dixit Madrid, mais de quel État de droit parle-t-on exactement dans un contexte où la culture politique espagnole continue d’être polluée par des relents de franquisme ? Dans un contexte où, pendant près de dix ans, l’ancien gouvernement conservateur du Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy aura laissé pourrir la situation et sera resté figé dans une posture ultralégaliste de déni de la question catalane ?

À prononcer des sentences exemplaires pour « sédition » de 9 à 13 ans de prison, destinées en clair à intimider le mouvement indépendantiste, la Cour suprême se trouve ici à projeter l’image d’une justice qui pèche sans scrupule par partialité — d’autant que ces sentences se superposent à la colère qui était déjà grande en Catalogne de voir ces leaders politiques maintenus en détention préventive depuis près de deux ans. Une lecture que les forces indépendantistes n’allaient pas se priver de faire mousser pour se redonner de l’allant et secouer un état certain d’essoufflement et de confusion.

Il vaut la peine de redire que les manifestations pro-indépendance des dernières années auront été pour l’essentiel pacifiques. Espérons qu’elles le restent et qu’elles restent massives, alors que des marches convergent sur Barcelone en vue d’un rassemblement immense, vendredi. La rage qui s’est exprimée depuis lundi en débordements violents peut se comprendre dans une certaine mesure, mais elle est peu utile à la cause. L’État espagnol ne demande pas mieux que d’utiliser ces scènes de guérilla urbaine et cette radicalisation pour discréditer l’ensemble du mouvement indépendantiste.

C’est dire quand même combien le sentiment d’aliénation est aujourd’hui grand parmi les Catalans quand on entend des manifestants scander : « Faisons de la Catalogne un nouveau Hong Kong ! » Comme si, au-delà de la mobilisation populaire que ce slogan appelle, le rapprochement entre la dictature chinoise et la démocratie espagnole tenait la route.

On ne voit pourtant pas comment l’Espagne et la Catalogne — où les indépendantistes détiennent toujours le pouvoir à la Généralité — s’en sortiront sans un authentique dialogue politique, compte tenu de l’impasse dans laquelle se trouvent les indépendantistes face au veto qu’oppose la classe politique espagnole au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.


 
 

Possible, ce dialogue, alors que l’Espagne, dont les électeurs retournent aux urnes le 10 novembre prochain pour la quatrième fois en quatre ans, souffre d’instabilité politique chronique ?

Outre que les Catalans sont eux-mêmes divisés par le milieu par rapport au projet d’indépendance, les partis indépendantistes se déchirent plus que jamais entre tenants de la voie unilatérale, comme Quim Torra, chef radical du gouvernement catalan pour qui un statut amélioré d’autonomie n’est plus envisageable, et les « pragmatiques » qui accepteraient, par stratégie étapiste, de rétablir les ponts avec Madrid.

Depuis Madrid, le premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, a certes montré un peu plus d’esprit de compromis que l’intransigeant Rajoy – quoiqu’en rejetant tout net l’idée d’un référendum d’autodétermination. Il compose, à l’orée des élections, avec une opinion publique espagnole qui ne déborde pas de sympathie à l’égard des indépendantistes, même à gauche. Qu’il parvienne à tirer son épingle du jeu face au couple inquiétant que forment le PP et le parti d’extrême droite Vox et il faudra à M. Sanchez tenter à nouveau d’échafauder une coalition précaire avec les altermondialistes de Podemos, un parti sujet à d’incessantes crises internes comme en témoigne la récente dissidence de l’un de ses cofondateurs, parti créer un nouveau parti. Aussi, l’avenir réserve à l’Espagne non pas moins, mais plus d’indécision.

La cause catalane touche le Québec au plus près. Des fleurs, donc, à François Legault pour s’être écarté du droit chemin diplomatique — quoiqu’à peu de frais politiques — et avoir déploré « les lourdes peines » infligées « à des politiciens catalans élus démocratiquement ». Et le pot à l’Union européenne, que l’affaire interpelle pourtant au premier chef, pour s’en être tenue à un silence assourdissant. Question, sans doute, de ne pas embêter un fidèle allié européen, à un moment où elle en a plein les bras avec le Brexit. Ce qui est fort complaisant.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

23 commentaires
  • Alain Ambrosi - Abonné 17 octobre 2019 06 h 32

    déni de démocratie en Espagne: ce n'est qu'un début

    Merci de cet éditorial qui fait le tour de la question. Ajoutons simplement qu'au lendemain du verdict le gouvernement socialiste de Sanchez a fait circuler une vidéo qui fait dire ses ministres en différentes langues que l' « Espagne est une des meilleures démocraties du monde" https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=cjT1OWxbl7A
    C'est VOX le parti d'extrême droite espagnol et ce sont tous les petits dictateurs en place et à venir à travers le monde ( rien qu'en Europe,après la Hongrie, la Turquie, la liste est ouverte) qui doivent être contents de cette définition de la démocratie qui nie les droits fondamentaux de manifestation, de désobéissance civile non violente (la violence n'a pas pu être prouvée dans le procès) et le droit d'autodétermination et de décider de son avenir. Il faudrait que quelqu'un dise au socialiste Sanchez (qui a habilement fait coincider les élections avec la sentence de la cour supreme) que si la constitution de la plus belle démocratie d'Europe nie ces droits fondamentaux, il est peut être temps d'en changer.

  • Claude Bariteau - Abonné 17 octobre 2019 06 h 59

    Vous souhaitez un authentique dialogue. O.K.

    Mais vous devez savoir qu'un tel dialogue, pour qu'il donne des résultats, ne peut pas se réaliser lorsque le cas de la Catalogne est considéré une affaire interne à l'Espagne.

    Les pays baltes ont eu un authentique dialogue lorsque des pays ont reconnue leur indépendance et d'autres ont fait des pressions sur la Russie et les pays baltes pour que soit adoptée une approche permettant de clarifier les choses.

    C'est précisément ce qui fait défaut dans le cas catalan. Sous cet angle, des interventions de pays tiers, y compris des pays de l'UE, aurait l'avantage d'assurer ce que vous applez un authentique dialogue au terme duquel il y aurait entente sur la façon de procéder.

  • Michel Lebel - Abonné 17 octobre 2019 07 h 08

    Distinguons!


    Un fait demeure: la Constitution espagnole comme la française affime que le pays est un et indivisible. Leur situation à l'égard de la sécession est donc complètement différente de celle du Canada. Le droit canadien reconnaît le droit de sécession, selon certaines conditions. La suite des choses en Espagne relève du politique...

    M.L.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 octobre 2019 10 h 10

      Une constitution, ça se change.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 17 octobre 2019 15 h 56

      Me Lebel,ces certaines conditions permettent au fédéral de tout faire pour mettre des batons dans les roues,

      parlez -en à jean Chrétien lui y connait ca,c'est un spécialiste...Que voulez-vous ?Les grandes oeuvres par un

      grand homme.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 17 octobre 2019 22 h 18

      @Lebel
      Selon vous, le peuple doit être soumis au droit.
      Selon moi, le droit est au service du peuple.
      La froideur avec laquelle vous exprimez votre commentaire me glace, tellement il ne semble se trouver que dans un monde exempt de chaleur humaine - celui de l'intellect, d'une machine à faire des lois- un vrai Mario Rajoy québécois.

    • Michel Lebel - Abonné 18 octobre 2019 10 h 56

      @ Jean-Pierre Marcoux,

      Que voulez-vous, pour moi, le droit ce n'est pas du bidon! Mais de tempérament, je ne suis pas du tout légaliste, bien au contraire! Quant à la question catalane, que les Espagnols la règlent entre eux. Par le dialogue et le compromis. Mais tout cela leur appartient en propre.

      M.L.

  • Gérard Raymond - Abonné 17 octobre 2019 07 h 17

    Inadmissible

    Vous écrivez, M.Taillefer, <<des peines de prison démesurément sévères>>. Vous auriez dû écrire inadmissibles.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 octobre 2019 07 h 45

    Et le pot aussi aux libéraux de Trudeau et d'Arcand

    Lire la dernière chronique de Michel David :

    https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/564953/une-neutralite-genante