20¢ de plus tout de suite!

Au lieu d’escalader le pont Jacques-Cartier pour perturber la vie des gens déjà pénalisés par les travaux routiers et la pauvreté des moyens de transport collectifs, les militants écologistes les plus pressés pourraient simplement revendiquer la hausse immédiate de la totalité de la taxe sur le carbone prévue pour les prochaines années.

7,5 ¢ de plus par litre d’essence ajoutés dès maintenant aux 4 ¢ déjà en vigueur depuis un an (total de 11,5 ¢), c’est ce qu’il faut pour atteindre l’objectif du gouvernement Trudeau de réduire les émissions canadiennes de 30 % d’ici 2030 par rapport à 2005.

Pour le Québec, la façon d’y parvenir diffère étant donné l’existence du système de plafonnement et d’échange de droits, mais le résultat d’une accélération du processus, avec l’augmentation du prix des produits pétroliers que cela implique, serait équivalent.

Cela dit, on sait déjà que ces augmentations prévues par le gouvernement Trudeau ne suffiront pas, comme le dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) vient de le rappeler après le Directeur parlementaire du budget (DPB) à Ottawa, en juin dernier.

Dans son analyse, le DPB en venait à la conclusion qu’il faudrait faire grimper le prix de la tonne de carbone non pas à 50 $, comme le prévoit le gouvernement, mais à 108 $ d’ici 2030 pour respecter l’Accord de Paris. Pour les consommateurs et les entreprises, cela exigerait d’ajouter une deuxième tranche de 11,5 ¢ au litre d’essence après 2022, pour un total de +23 ¢ entre 2018 et 2030.

23 ¢ de plus que le 1,20 $ / litre que nous payons à l’heure actuelle, est-ce vraiment trop demander compte tenu des enjeux posés par le réchauffement climatique ? Non ! C’est même à peine ce qu’il faudrait pour provoquer un choc dans les habitudes.

Rappelons-nous que le prix de l’essence a déjà dépassé 1,50 $ /  litre au Québec sans que personne y laisse sa chemise, et qu’il dépasse 2,25 $ en Europe. Chacun a alors songé à modifier ses habitudes, à réduire sa vitesse ou à remplacer son véhicule. À 1,20 $ le litre d’essence présentement, le modèle le plus vendu au pays est le camion Ford F-150, c’est tout dire.

Qui a profité du prix plus élevé lors de chaque crise de l’énergie survenue depuis cinquante ans ? D’abord les pétrolières, puis les gouvernements, qui n’ont pourtant rien fait pour l’environnement.


 
 

Aujourd’hui, l’argent ainsi recueilli ne va plus servir à augmenter les dépenses publiques. Dans les provinces canadiennes touchées par l’actuelle taxe fédérale de 4 ¢, 90 % des sommes perçues par Ottawa seront retournées aux ménages au moment de remplir leur déclaration de revenus. Les plus pauvres recevront même plus qu’ils ont payé en augmentation du prix de l’essence.

Au Québec, l’argent de la vente des crédits de carbone s’en va entièrement dans le Fonds vert pour être investi dans des projets que l’on dit de transition énergétique, mais dont l’efficacité est loin d’avoir été démontrée. En accélérant la hausse de taxe, il faudra ajouter des mesures de compensation suffisantes pour les ménages, et non seulement pour les entreprises, comme c’est le cas à l’heure actuelle.

Au Canada, seuls les conservateurs fédéraux et provinciaux nient qu’il y ait urgence d’agir malgré les mises en garde du FMI, ce chien de garde du capitalisme. La proposition conservatrice d’abolir la taxe sur le carbone et la décision de Doug Ford de sortir l’Ontario de la Bourse du carbone sont d’une irresponsabilité coupable. Elles doivent être dénoncées en cette période électorale, comme le font le Parti vert, le NPD et le PLQ.

Quant au Bloc québécois et à son chef, Yves-François Blanchet, ils doivent cesser de tergiverser en prenant appui sur les positions contradictoires du gouvernement Legault. Se cacher derrière une future étude du BAPE pour ne pas se prononcer sur le projet de troisième lien à Québec et celui de gazoduc entre l’Alberta et le Saguenay tient de la petite politique locale.

Même si le Québec possède l’énorme avantage de l’hydroélectricité, il est encore loin d’avoir atteint ses propres cibles en matière de réduction des émissions de CO₂, notamment dans les transports.

Militants pressés d’en découdre, pourquoi ne pas placer en haut de votre liste de revendications l’imposition immédiate des 20 ¢ / l de taxes supplémentaires sur les combustibles fossiles nécessaires pour respecter l’Accord de Paris ? Ni Doug Ford ni Andrew Scheer et encore moins Jason Kenney n’apprécieront le geste, mais ce sont eux et le lobby pétrolier les plus grands ennemis de la cause environnementale au pays. Pas les travailleurs du 9 h à 5 h qui trouveront bien le moyen de s’adapter au litre d’essence à 1,50 $ en échange d’une réduction d’impôt équivalente.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

10 commentaires
  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 12 octobre 2019 00 h 39

    Merci!!

    Considération de la critique raisonnable, j'ai un texte à amender...

  • Mario Jodoin - Abonné 12 octobre 2019 01 h 35

    Comment?

    Je suis en gros en accord avec cet éditorial, mais je ne comprends pas sa finale.

    «Militants pressés d’en découdre, pourquoi ne pas placer en haut de votre liste de revendications l’imposition immédiate des 20 ¢ / l de taxes supplémentaires sur les combustibles fossiles nécessaires pour respecter l’Accord de Paris ?»

    Et que faudrait-il faire pour que les gouvernements adoptent cette revendication (elle-même insuffisante, comme il le montre dans son texte)? Organiser une marche à laquelle participeraient 500 000 personnes? Ça ne marche pas. Mettre des banderoles sur un pont, peut-être

    L'éditorialiste confond le choix des revendications avec les moyens pour les faire adopter.

  • François Beaulé - Abonné 12 octobre 2019 05 h 37

    Le prix de la vertu au Canada : 23¢ !

    Permettez-moi d'en douter.

    Le litre d'essence à 1,43$ plutôt que 1,20$ ne ferait pas changer les habitudes des Canadiens ni les ventes de F-150, Dodge Ram et autres Silverado ou si peu. D'autant que les utilisateurs de ces véhicules seront partiellement remboursés. Et que la plupart des véhicules vendus récemment seront encore sur la route en 2030.

    Le FMI, le DPB et JRS, M. Sansfaçon, rêvent en couleur !

    • Pierre Cardinal - Abonné 12 octobre 2019 09 h 51

      vous n'avez jamais si bien dit. Où est l'incitation à mois consommer d'essence si le consommateur est remboursé?

  • Pierre Rousseau - Abonné 12 octobre 2019 08 h 16

    Revendiquer ad vitam æternam ?

    Quand on regarde nos politiciens actuels et les deux qui pourraient gouverner pour les prochaines 4 années, les poules vont avoir des dents quand ils vont accepter d'augmenter la taxe sur le carbone à 20¢ / litre. Non seulement ils donnent des subventions aux pétrolières mais en plus ils veulent construire des pipelines et le PM Trudeau a même dépensé plus de 4,5 milliards $ de nos taxes pour s'en acheter un... Pendant ce temps-là, la planète continue à se dégrader et on continue les rencontres internationales où on palabre mais on fait peu, et surtout, pas assez pour freiner l'hécatombe qui nous guette. On peut bloquer les ponts et manifester à tour de bras mais pendant ce temps là, les politiciens n'écoutent pas et sont réélus... Ce sont donc les électeurs qui ont la clé du changement et il reste à voir si ces manifestations les éloigneront des deux partis qui gouvernent en alternance.

    • Pierre Cardinal - Abonné 12 octobre 2019 09 h 32

      il est triste que monsieur Sansfaçon ne semble pas comprendre que le fait de revendiquer n'est pas un gage de résultat.

    • Pierre Cardinal - Abonné 12 octobre 2019 10 h 46

      " Ce sont donc les électeurs qui ont la clé du changement et il reste à voir si ces manifestations les éloigneront des deux partis qui gouvernent en alternance." Mais cela les électeurs les savent mais refusent d'agir en conséquence préférant faire porter la responsabilité de leur inaction sur celle des supposés élites.

  • Pierre Cardinal - Abonné 12 octobre 2019 09 h 03

    Visa le noir et tua le blanc!

    "les militants écologistes les plus pressés pourraient simplement revendiquer la hausse immédiate de la totalité de la taxe sur le carbone prévue pour les prochaines années." Monsieur Sansfaçon, les écologistes n'ont de cesse de revendiquer, mais les autorités qui détiennent le pouvoir n'augmenteront pas le prix de l'essence parce que les écologistes revendiquent cette augmentation. La désobéissance civile devient alors l'ultime moyen pour faire en sorte que le prix de l'essence soit augmenté. De plus, de pointer du doigt certains écologistes en les qualifiant de "plus pressés" ne rend rend pas justice à l'urgence de la situation en matière climatique. Mais je vais essayer d'éviter de tomber dans le même piège que vous en vous dénonçant à outrance, car votre article est des plus justes et des plus pertinents sauf quant à son introduction et sa conclusion.