Profilage racial: le SPVM a pris un gros retard

Le rapport indépendant sur l’interpellation des minorités visibles par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a un je-ne-sais-quoi de prévisible en dépit de son caractère saisissant.

Prévisible parce que ce corps policier, le plus exposé aux enjeux de diversité au Québec, n’en fait pas assez depuis des lustres pour dissiper l’impression qu’il recourt au profilage racial. Inquiétant car les données rendues publiques démontrent l’existence d’un biais systémique d’une ampleur abyssale.

À Montréal, les personnes d’origine arabe, les Autochtones et les Noirs courent respectivement deux fois, quatre fois et cinq fois plus de risques d’être interpellés par la police que les Blancs. Il s’agit de « discrimination systémique » aux yeux mêmes du directeur du SPVM, Sylvain Caron. La beauté de cette recherche est qu’elle désamorce les critiques pointilleuses selon lesquelles ce phénomène serait imputable à l’activité criminelle des membres des minorités. Au prorata de leur contribution collective à la criminalité de la métropole, les personnes noires et d’origine arabe sont nettement plus interpellées qu’elles devraient l’être. Les chercheurs se gardent bien de conclure à l’existence de profilage racial, mais parions que les recherches ultérieures en viendront à cette inévitable conclusion.

Au-delà des voeux pieux, la police de Montréal n’a pas vraiment entrepris d’efforts substantiels pour revoir sa culture interne à la suite de l’enquête du coroner sur la mort de Fredy Villanueva, dont le rapport final a été produit en 2013. Le profilage racial, la lutte contre les incivilités et le sentiment d’exaspération des jeunes de Montréal-Nord à l’égard de la police ont contribué à ce drame humain. Qu’à cela ne tienne ! À partir de 2014, les interpellations grimpent de 143 % en quatre ans, selon le rapport indépendant. Même si elles visent davantage de Blancs en nombre absolu, elles touchent les membres des minorités d’une manière disproportionnée en fonction de leur poids démographique. Un phénomène inexpliqué.

Le chef du SPVM, Sylvain Caron, a accepté « avec humilité » les conclusions du rapport, bien qu’il se dise à court d’explications pour comprendre le mal qui ronge la police. C’est déjà une avancée. Il y a dix ans à peine, la direction du SPVM refusait de reconnaître le problème, allant même jusqu’à contester la définition consensuelle du profilage racial utilisée par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

L’attitude du chef Caron ouvre une nouvelle ère, dans la mesure où il accepte les conclusions du rapport sans trop jouer à l’autruche. Le SPVM est même prêt à confier aux chercheurs, qui ont bénéficié d’une pleine autonomie dans l’accomplissement de leur travail, un nouveau mandat pour explorer ces questions plus à fond. Jadis, le SPVM s’employait à attaquer la méthodologie des recherches faisant état des problèmes de ce genre.

Gardons espoir, mais pas trop. L’empressement du chef Caron à préciser que les policiers de Montréal ne sont pas racistes est révélateur de l’inconfortable position dans laquelle il se trouve, pour exiger à la fois des réformes radicales sans contribuer à la perte de confiance et d’engagement de ses troupes. Le risque que des policiers ne veuillent plus intervenir auprès des jeunes issus des minorités, de peur de se faire taper sur les doigts, est bien réel. Ce phénomène, observé en Ontario, ne concourt pas à rendre les milieux urbains plus sûrs, au contraire.

Ce n’est pas du racisme individuel des policiers qu’il est question, mais des biais systémiques au sein de l’organisation concourant à produire des pratiques discriminatoires souvent inconscientes. La perception que les policiers ont de leur utilité fait partie du problème. Dans l’édition 2019 de L’État du Québec, Fady Dagher, directeur du Service de police de l’agglomération de Longueuil, en appelle à un changement de culture et de priorités. Le rôle de « combattant du crime », auquel s’identifient encore de nombreux policiers, n’est plus en phase avec les exigences d’une police moderne. Dagher en appelle à l’avènement d’une « police de concertation » qui ferait contrepoids à la tendance à la militarisation des corps policiers, afin « de les ouvrir aux phénomènes de société, aux problèmes et aux besoins des citoyens ».

Une police de concertation va plus loin que la police de proximité, en misant d’abord et avant tout sur la prévention et le dialogue constant avec les citoyens. Évidemment, la répression va demeurer nécessaire pour lutter contre le crime organisé et les crimes de violence, mais pour ces incivilités de la vie courante et tous les gestes de « petite délinquance », la répression a-t-elle vraiment bénéficié aux citoyens et servi les intérêts de la police ?

Les interpellations ont augmenté en flèche, ciblant les Noirs, les Autochtones et les jeunes d’origine arabe d’une manière disproportionnée, alors que la criminalité en général était en régression. Pour chaque interpellation pour « délit de faciès », combien de briques a-t-on ajoutées au mur de la méfiance et de l’incompréhension ?

 

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10 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 9 octobre 2019 04 h 04

    Les races, valeurs suprêmes ?

    Auparavant, n’existaient au Québec que des « gens ». Les uns plus ou moins blancs, les autres bronzés, bruns, noirs, jaunes, foncés, etc. Bref, une population où le métissage physique ou culturel n’était pas encore un péché contre l’esprit. Aujourd’hui, les différences raciales, devenues valeurs suprêmes, sont reconnues avec déférence et qualifiées de « diversité ». Réfléchir en termes de diversités raciales, c’est réfléchir en termes de races. Et réfléchir en termes de races, c'est être soi-même raciste.

    • Lise Bélanger - Abonnée 9 octobre 2019 08 h 43

      C'est exact et avec de tel propos de racisme contre la SPVM on est justifié de se demander lorsqu'un conflit éclatera entre deux personnes de races différentes, si le blanc ne sera pas lésé lorsque les policiers ne seront pas de race blanche. Parce que le racisme n'est pas une invention des blancs loin de là.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2019 10 h 55

      Je ne comprends pas que c'est possible que la police aille intervenir, sans cause valable, auprès de n'importe quelle citoyenne qu'elle soit issue de la diversité ou non.
      Je n'ai jamais été interpelée pas un policier sans qu'il ne soit respectueux et serviable. J'ail du mal à comprendre que les policiers vont intervenir auprès de citoyens innocents sans qu'ils perçoivent une infraction à la loi.
      Je suggère que pour produire des citoyens qui connaissent leurs obligations autant que leurs droits, il faudrait offrir un cours de citoyenneté à l'école, où l'on apprend de ne pas jeter du papier dans la rue, de recycler et d'avoir un respect réciproque pour ses concitoyens. Nous ne sommes pas seules dans ce monde.

  • Denis Paquette - Abonné 9 octobre 2019 07 h 40

    difficile d'empecher les blancs de se prendre comme supérieure

    A Montreal le corp de police est il devenu en douce suprematiste

  • Céline Delorme - Abonnée 9 octobre 2019 10 h 10

    Le SPVM a pris un gros retard... comparé à qui?

    Monsieur Myles nous informe que le SPVM a "pris un gros retard" et M Myles se dit certain qu'il s'agit de "profilage racial" même si les auteurs ne font pas cette conclusion. A l'époque actuelle, où l'ensemble du ROC affirme que tous les québécois sont "racistes" une telle conclusion appellerait certaines explications, qui sont absentes de ce texte.
    A quel autre service de police le SPVM est-il comparé dans cette étude? Le nombre d'interpellations de "membres de minorités est-il beaucoup moindre dans les autres grandes villes du pays?
    Quel est le nombre comparable à Toronto? à Vancouver? Calgary? Qu'en est-il des autres grandes villes du continent: New-York? Los Angeles? Boston? A noter que je n'ai aucun lien avec le SPVM, ni aucun policier dans mes connaissances personnelles, mais si on doit continuer à s'auto-accuser de racisme devant le pays entier, ces accusations devraient être fondées sur des faits.

    • Mélissa Basora - Abonnée 9 octobre 2019 11 h 36

      Madame, je trouve vos propos dérangeants, voire carrément innaceptables! Est-il bien nécessaire de se comparer aux autres pour comprendre que les statistiques démontrent déjà un fait; celui que la proportion de personnes racisées sont anormalement représentées dans les rapports du SPVM par rapport à leur réel nombre dans la population ? Souhaitez-vous réellement nuancer ces chiffres simplement pour savoir si l'on fait mieux ou pire que nos voisins ? Ainsi pourriez-vous affirmer : "Le service de police de Toronto ne fait pas mieux, inutile donc de s'en préoccuper! À New York, la situation est bien pire pourrait-on mettre nos énergies ailleurs s.v.p ?" L'auteur n'a aucunement besoin de faire la comparaison avec d'autres villes pour nuancer son propos. Il peut tout-à-fait avancer qu'il y a un retard dans la correction de la situation au sens où il n'y a simplement pas eu d'avancements significatifs au dossier depuis les derniers rapports qui faisaient état des mêmes problèmes. Ce n'est pas en refusant catégoriquement l'auto-critique que vous arriverez à rendre le monde meilleur. Le terme racisme a été popularisé pour rendre compte d'un problème particulier de discrimination qui repose sur la couleur de la peau et un amalgame de stéréotypes qui y sont associés de manière généralement essentiellement péjoratives. J'ai du mal à imaginer une autre explication au fait que les personnes de couleurs se retrouvent plus souvent arrêtées, incarcérées ou criminalisées que les personnes de couleur blanche sinon par cette forme de raccourci bien facile à appliquer. Pensez-vous vraiment que les personnes de couleur noire ou encore les "arabes" sont plus sujets au crime ? Si vous le pensez, dites-vous bien que vous généralisez en utilisant un raccourci (stéréotype) qui vous permet de poser un jugement discriminatoire sur les personnes de couleur en toute impunité. Voilà ce que c'est, le racisme! Bien cordialement.

    • Léonce Naud - Abonné 9 octobre 2019 14 h 39

      @ Mélissa Basora : « Personnes racisées », ou le prisme de la race

      Pour comprendre l'univers mental d’où origine le terme de « personnes racisées » que vous utilisez, rappelons cette observation d'une journaliste et auteure Française, Géraldine Smith, à la suite d'une tentative d'acclimatation aux États-Unis : « J’avais sous-estimé les difficultés de notre propre intégration aux États-Unis. En Amérique, on abordait toute forme d’altérité à travers le prisme de la « race ».

      On voit ici la différence culturelle fondamentale entre la mentalité Française ou Québécoise et la mentalité Anglo-saxonne ou Américaine. La société québécoise est en bonne partie composée de Métis ou de « Sang-mêlés » à divers degrés et l’irruption au Québec d'un racialisme de type anglo-américain, avec son obsession de la primauté des « races » et de leur « pureté », risque de s'arrêter dans des gosiers peu réceptifs à cette dangereuse sacralisation du racial.

    • Céline Delorme - Abonnée 9 octobre 2019 20 h 58

      @Madame Basora,
      Dans la langue française, quand on dit que quelqu'un est "en retard" c'est toujours en comparaison avec quelqu'un ou quelque chose.
      On est en retard sur l'heure prévue d'arrivée, en retard sur les autres dans une course, ou bien un pays est en retard de développement en comparaison avec les autres pays de sa région.
      Il est impossible d'être "en retard "tout seul, comparé à rien du tout.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 9 octobre 2019 15 h 20

    Bienvenu au pays de la bien-pensance policière.

    Avant, au temps de la grande noirceur, le policier ne se posait pas de questions. Si un individu était surpris en train de commettre un crime ou avait une allure considérée comme suspecte, le policier intervenait illico.

    Maintenant, au royaume de la racialisation à outrance, avant d'intervenir et ayant dûment identifié l'appartenance raciale du suspect, le policier devra vérifier si lui et ses collègues ont atteint, pour le mois courant, leur quota d'interpellations et d'arrestations sur ce type d'individu en regard de son profil racial.

    Si le quota n'est pas encore atteint, pas de problème: il pourra faire son travail. Dans le cas contraire, il devra laisser faire et faire semblant de n'avoir rien vu pour ne pas se faire crucifier par les chercheurs universitaires et la communauté bien-pensante.

    On en est rendu là, faut croire. Après tout, comme dirait celui qui aime tant se déguiser, on est en 2019...

  • François Boulay - Abonné 10 octobre 2019 10 h 09

    intervention

    Pas surpris que la police intervienne plus souvent auprès des autochtones au centre ville de Mtl. C'est triste à dire, mais ils ont très souvent de gros problèmes de consommation. J'ai vu plusieurs interventions, les policiers étaient gentils et c'était vraiment pour les aider, c'est le travail de la police.