Essentielle aide au développement

L’aide internationale n’est pas une démarche philanthropique, contrairement à l’idée que s’en font certains. Elle est un outil essentiel de développement humain, social, économique et politique ; elle est un outil capital d’intervention là où les gouvernements nationaux n’agissent pas pour des raisons faciles à deviner — indifférence, corruption, faiblesse institutionnelle, héritage colonial, rapports de sujétion induits par la mondialisation du commerce… Pour reprendre les mots du Groupe de réflexion sur le développement international et la coopération, dont on publiait samedi un texte en section Idées, l’aide au développement s’appuie sur des valeurs élémentaires « de justice et de solidarité entre humains, des plus nantis vers les plus pauvres », elle est une sorte de système de « péréquation mondiale ».

Il s’agit d’un enjeu qui, en cette campagne électorale fédérale, devrait être pris au sérieux par nos deux principaux prétendants au poste de premier ministre, d’autant que nous vivons dans un monde où les inégalités se creusent, au premier chef dans les pays pauvres. Or, comme d’habitude, il ne l’est pas. Ne coule-t-il pourtant pas de source qu’un pays comme le Canada a objectivement intérêt à voir se développer au Sud des sociétés plus dynamiques et plus stables ?

Andrew Scheer, lui, propose de réduire ce financement. Tout le monde ou presque s’entend pour dire que l’aide canadienne au développement est trop éparpillée. L’approche conservatrice n’en est pas moins simpliste et comptable. Pour ne pas dire complètement déconnectée d’un certain nombre de réalités internationales, notamment migratoires, face auxquelles il pratique à des fins électoralistes un aveuglement volontaire — de droite.

S’il est utile de cibler plus spécifiquement les pays les plus pauvres, le plan de M. Scheer, consistant à réduire le nombre de pays bénéficiaires de l’aide étrangère de 140 à environ 50, est carrément exagéré. En s’appuyant sur une lecture étroite –—et exclusive — de cet outil de référence qu’est l’indice de développement humain (IDH) mis au point par l’ONU dans les années 1990, le projet conservateur se trouverait par exemple à exclure, selon les vérifications faites par Le Devoir, des pays comme le Bangladesh, terre d’accueil de près d’un million de Rohingyas ayant fui les persécutions au Myanmar voisin ; et des pays comme la Jordanie et le Liban, où se sont réfugiés un grand nombre de Syriens.

Ce faisant, M. Scheer n’est pas loin de manifester l’inconscience populiste que Donald Trump a affichée quand il a annoncé, en mars dernier, le gel de 615 millions de dollars américains d’aide au Guatemala, au Salvador et au Honduras au prétexte que ces pays n’en faisaient pas assez pour empêcher le départ de migrants pour les États-Unis, alors qu’ils le font largement pour cause de détresse économique et d’insécurité alimentaire.

Sans compter qu’en s’engageant ainsi à sabrer 25 % dans l’aide internationale sur promesse de remettre 1,5 milliard de dollars dans les-poches-de-la-classe-moyenne, M. Scheer éloigne encore un peu plus le Canada de l’objectif que se sont fixés les pays de l’OCDE dans les années 1970 de consacrer annuellement 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’aide internationale.

Il est entendu que cette classe moyenne se porterait mieux si, disons, nos gouvernements luttaient avec plus d’énergie contre l’évasion fiscale.

Non pas que les libéraux de Justin Trudeau soient plus méritants… Sous les libéraux, Ottawa n’a consacré que 0,26 % du RNB à l’aide publique au développement, un record de pingrerie. Derrière ses beaux discours, M. Trudeau est le cancre de la classe. Sa politique d’aide internationale féministe lancée en 2018 est certainement louable, même si elle réinvente la roue, mais à quoi bon si les budgets n’y sont pas ?

À quand, en fait, une politique d’aide au développement véritablement intégrée à la politique étrangère dans son ensemble ? Moins d’éparpillement passe par une plus grande cohésion des programmes d’aide portés par les ONG et par l’ONU. Et, donc, par un militantisme autrement plus vigoureux qu’il ne l’est de la part d’Ottawa dans les instances multilatérales, d’autant qu’un certain président s’emploie à les démolir. Une politique étrangère véritablement intégrée — et intègre — suppose que le gouvernement canadien ne laisserait pas d’emblée ses intérêts commerciaux primer dans ses relations avec des pays corrompus et répressifs. Cette nécessaire « révolution » interpelle les Québécois, qui ont joué dans l’histoire un rôle prépondérant en coopération internationale — en Afrique, en Amérique latine… À défaut, l’aide au développement se voit reléguée, ce qui est tragique, à un rôle palliatif.

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1 commentaire
  • Cyril Dionne - Abonné 8 octobre 2019 08 h 52

    Nous ne sommes pas la conscience du monde

    Bon, pour tous les parangons de la vertu, pourquoi ne pas instituer une taxe spéciale et volontaire afin de venir en aide aux pays étrangers? Si les gestes suivent les babines, on est tous persuader que ces gens qui transpirent la vertu incarnée n’hésiteront pas à donner 10% de leur salaire. Bien oui, on paie déjà une taxe supposément verte qui s’en va en Afrique pour subventionner des projets qui n’ont rien à voir avec les buts intrinsèques de nos impôts sur l’essence.

    Pourquoi ne pas commencer avec nos « poqués » dans la rue, oui nos itinérants avant d’envoyer des milliards à des gouvernements qui pratiquent la misogynie et l’homophobie à un niveau jamais égalé? On pourrait aussi parler des nos aînés qui ont construit le Québec moderne et qui sont maintenant maltraités dans les CHSLD faute d’argent.

    Pardieu, nous ne sommes pas la conscience du monde.