Le Québec avant toute chose

Un an après son élection, le gouvernement Legault caracole dans les sondages. Avec un taux de satisfaction qui dépasse 60 %, et près de 75 % chez les francophones, la lune de miel se prolonge d’une façon qui, sans être inédite — le gouvernement Trudeau a obtenu pareil score pendant deux ans —, est tout de même singulière.

Les caquistes profitent évidemment du désarroi des libéraux et des péquistes. François Legault a réussi son pari — au-delà de ses espérances, peut-on croire — d’évincer l’option souverainiste, réléguée aux lignes de côté, du discours politique général et de rallier tant les indépendantistes qui ne peuvent se résoudre à l’inaction en attendant le Grand Soir que les nationalistes de tendance fédéraliste qui ne se reconnaissent pas dans le Parti libéral du Québec après le passage de Philippe Couillard, dont le multiculturalisme, sous le vernis d’une forme d’interculturalisme qui en était presque l’exacte copie, l’incitait à se méfier de la volonté de la majorité francophone. L’ancien chef libéral alimentait la mauvaise conscience populaire et nourrissait, par voie de conséquence, les impressions négatives du Canada anglais envers cette minorité que constitue au sein de la fédération le peuple québécois.

Tout un contraste avec François Legault, qui est manifestement à l’aise avec la majorité francophone et se montre sensible à ses aspirations et à ses craintes. Il ne veut pas changer les Québécois. Dans l’entrevue qu’il a accordée aux médias de Québecor, le premier ministre a pris la pose du bon père de famille, de « quelqu’un qui protège notre nation », et il a parlé de la « fierté » retrouvée. Le discours est pour l’heure défensif, mais qui sait, il prendra peut-être des accents positifs.

Contrairement à son prédécesseur, qui misait sur des relations harmonieuses avec le gouvernement fédéral, François Legault fait peu de cas de l’opinion d’Ottawa ou du Canada anglais dans sa prise de décisions. C’est le Québec d’abord et avant tout. Son gouvernement a fait adopter le projet de loi 21 sur la laïcité qui va trop loin pour certains, dont Le Devoir, mais qui correspond au consensus québécois, selon le premier ministre. On sait tout le mal qu’en pense l’élite torontoise. Son ministre Simon Jolin-Barrette s’est attelé à une réforme de l’immigration qui exige d’Ottawa des concessions qu’on attend encore. Les dépenses accrues en francisation des nouveaux arrivants et un meilleur accès aux cours devraient faire une différence. Quant à la réduction temporaire du nombre des immigrants — un geste plus politique qu’autre chose —, elle a pu en rassurer certains.

Ainsi, depuis un an, le gouvernement Legault a insisté pour tenir toutes ses promesses électorales, à l’exception notable de la réforme du mode de scrutin, qui est remise à plus tard sans être abandonnée. Fidèle à la plateforme caquiste, il a commencé à réduire la taxe scolaire, à hausser les allocations familiales et à diminuer la cotisation supplémentaire en service de garde. Il persiste à vouloir remplir des engagements douteux comme le déploiement d’un réseau de maternelle 4 ans, qui n’est plus aussi universel qu’à l’origine, et le troisième lien, une chimère dont les chances de survie peuvent être mises en doute. Quoi qu’il en soit, cette insistance à respecter ses engagements électoraux renforce l’impression que le gouvernement accorde une grande valeur à la volonté démocratique.

François Legault a aussi confondu certains de ses détracteurs, qui voyaient en lui un populiste de droite, ou encore un néolibéral. Il a plutôt montré qu’il est un social-démocrate bon teint, campé au centre de l’échiquier politique. Favorisé par des finances publiques dont l’état est particulièrement reluisant, héritage paradoxal de l’austérité libérale, le gouvernement caquiste a augmenté les dépenses en éducation — sa priorité — et en santé. En matière d’économie, il mise sur l’intervention de l’État par l’entremise d’Investissement Québec, une société d’État qu’il a dotée d’une mission élargie et d’un financement substantiel.

C’est en matière d’environnement que le gouvernement Legault fait piètre figure. L’absence d’une vision d’ensemble est flagrante : le troisième lien et le projet GNL Québec côtoient les projets de transport collectif tandis que le premier ministre avance la notion d’« urgence pragmatique ». On promet l’annonce de mesures concrètes d’ici la fin de l’année. Pour l’heure, l’opinion publique ne semble pas trop se formaliser de cette incohérente vacuité.

François Legault incarne un nationalisme décomplexé qui fait mouche. La population sent qu’il ne s’agit pas d’une posture qu’il prend simplement pour lui plaire. Il est sincère : c’est une question de fibre, de réflexe. Cette authenticité est manifestement payante pour lui.

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23 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 1 octobre 2019 05 h 51

    Les gouvernements Charest et Couillard, en s'alignant sur les vues d'Ottawa, a sabré dans les déploiement des aspirations des Québécois et des Québécoises quelles que soient leurs origines.

    En moins de 15 ans, le Québec est devenu un petit Canada et les promoteurs des vues canadiennes ont eu des regains de vitalité qui se sont irradiés. Du coup, ils ont engendré une conscience canadienne par rapport à une conscience québécoise d’affirmation des années 1960.

    Le PM Trudeau-père a revitalisé les vues canadiennes au Québec en déboulonnant les vues québécoises du Canada. Du coup, l’idée d’un pouvoir québécois en expansion s’est ratatinée et le cap de l’indépendance pour fonder une nouvelle nation, que le tandem Lévesque-Parizeau cibla, fut radié des radars.

    De 1995 à 2003, ce fut visible avec les gouvernements Bouchard et Landry. Le PM Legault a navigué autrement. Il a créé la CAQ, fusionné l’ADQ et privilégié des caps de survie dans le Canada en sillonnant des territoires du Québec. Il y découvrit des demandes d’oxygène pour survivre.

    Son programme électoral fut une réponse et sa première année quelque chose comme du muguet de printemps qui réjouit les gens qui le hument au point d’oublier qu’il est toxique et peut être mortel alors que l’ail des ours, qui s’y apparente et le côtoie, a des propriétés vitales et se retrouvent dans plusieurs mets d’Europe et d’Asie.

    En apparence décomplexé, comme vous l’écrivez, le PM Legault n’a pas que l’environnement comme embûche à l’horizon. S’il continue à proposer du muguet, il intoxiquera.

    Vaudrait mieux qu’il fasse de l’ail des ours sa fleur de printemps dont une légende raconte, qu’après l’hibernation, les ours mangent ses feuilles pour se purger.

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 1 octobre 2019 06 h 31

    La fierté retrouvée

    Au fond nous ne demandions que quelques enseignantes voilées à nous mettre sous la dent et la bénédiction de l’état pour laisser libre cours à un discours “ferme” face à l’immigration pour enfin retrouver notre fierté.
    Nationalisme décomplexé, indeed.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 1 octobre 2019 07 h 01

    Yahou !

    « François Legault fait peu de cas de l’opinion d’Ottawa ou du Canada anglais dans sa prise de décisions. C’est le Québec d’abord et avant tout. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    De ce « d’abord et avant tout » et pendant que «son » premier ministre quémande plus pour assurer « plus d’autonomie », le Québec semble aimer ou vouloir vivre son nationalisme sous la gouvernance d’un pays si loin et si proche de nulle part qui, en début-bout de ligne, lui refuse son autodétermination !

    De ce genre de « nationalisme », il est à comme espérer que, se réveillant de sa léthargie légendaire, la présente gouvernance québécoise apprenne à quitter l’esprit tordu-dévastateur du Rapport de Lord Durham celui de ses deux ivresses (Les Belles Histoires des Pays d’En Haut) l’enchaînant en-corps !?, et, par ailleurs et autrement, sache privilégier des assises susceptibles de faire évoluer-affranchir le Québec sur son chemin de libération !

    De cet « avant toute chose », et du Québec, maintenant laïcisé ?!?, assumer un vivre-ensemble
    à la québécoise, n’étant pas SORCIER, rend libre de choix et de liberté souveraine !

    Yahou ! - 1 oct 2019 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 1 octobre 2019 12 h 33

      « de Lord Durham celui de », lire plutôt « de Lord Durham et celui de » (Mes excuses)

      Sur la question des deux ivresses, tjrs d’actualité : https://www.youtube.com/watch?v=o_G0_UySt4g .

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 1 octobre 2019 07 h 04

    Yahou !

    « François Legault fait peu de cas de l’opinion d’Ottawa ou du Canada anglais dans sa prise de décisions. C’est le Québec d’abord et avant tout. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    De ce « d’abord et avant tout » et pendant que «son » premier ministre quémande plus pour assurer « plus d’autonomie », le Québec semble aimer ou vouloir vivre son nationalisme sous la gouvernance d’un pays si loin et si proche de nulle part qui, en début-bout de ligne, lui refuse son autodétermination !

    De ce genre de « nationalisme », il est à comme espérer que, se réveillant de sa léthargie légendaire, la présente gouvernance québécoise apprenne à quitter l’esprit tordu-dévastateur du Rapport de Lord Durham et celui de ses deux ivresses (Les Belles Histoires des Pays d’En Haut) l’enchaînant en-corps !?, et, par ailleurs et autrement, sache privilégier des assises susceptibles de faire évoluer-affranchir le Québec sur son chemin de libération !

    De cet « avant toute chose », et du Québec, maintenant laïcisé ?!?, assumer un vivre-ensemble
    à la québécoise, n’étant pas SORCIER, rend libre de choix et de liberté souveraine !

    Yahou ! - 1 oct 2019 -

  • Pierre Rousseau - Abonné 1 octobre 2019 08 h 29

    La question de la réforme électorale va les rattraper

    Le PM Legault a fait comme le PM Trudeau et a brisé sa promesse d'un mode électoral proportionnel pour la prochaine élection. Il a probablement fait un très mauvais calcul en promettant alors un référendum. En effet, cette question va le rattraper car elle va rappeler à tout le monde lors des prochaines élections que la CAQ a brisé une de ses promesses les plus importantes. De plus, les chances de gagner ce référendum pour la proportionnelle sont très minces sinon nulles si on se fie à tous les autres référendums faits au pays sur la question dans le passé plus ou moins récent. En fait Legault et la CAQ ont démontré très clairement aux citoyens qu'ils tenaient au pouvoir à tout prix plutôt qu'à honorer leurs promesses et leurs principes. La soif du pouvoir demeure leur principal objectif.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 octobre 2019 13 h 29

      Je suis d'accord avec vous: le fait que Legault ait renié son engagement ferme à réaliser la proportionnelle est révoltant.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 1 octobre 2019 13 h 34

      "De plus, les chances de gagner ce référendum pour la proportionnelle sont très minces sinon nulles." - Pierre Rousseau

      Soyez logique avec vous-même. Si ce que vous appréhendez s'avère vrai, je ne vois pas comment une population votante qui aurait rejeté la réforme proposée du mode de scrutin va en vouloir au gouvernement qui ne l'a pas imposée d'office mais qui a insisté pour consulter les électeurs sur cette question. Elle va plutôt le remercier en le reportant au pouvoir.

      Quand on reproche à François Legault d'avoir brisé sa promesse, on oublie volontairement deux choses:

      1) Cette promesse, il ne l'a pas faite directement à la population mais à d'autres politiciens à la suite de demandes insistantes venant de groupes de pression. La population, quant à elle, n'a rien demandé de spécifique sur la question.

      2) Au lieu d'envoyer la réforme aux oubliettes comme tous ses prédécesseurs l'ont fait avant lui, il en a produit une en bonne et due forme pour ensuite vouloir la soumettre au peuple lors d'un référendum.

      Je n'appelle pas ça rompre une promesse, En fait c'est tout le contraire car ce faisant le gouvernement va au-delà de ce qu'il avait promis en insistant pour respecter le désir des électeurs.

      En prétendant comme vous le faites que la réforme proposée sera rejetée par la population, vous admettez implicitement que le mode de scrutin proportionnel n'est ni voulu ni souhaité par la majorité des Québécois.

    • David Cormier - Abonné 1 octobre 2019 13 h 35

      Je trouve que votre commentaire se contredit. D'abord, vous dites que la question de la réforme du mode de scrutin va rattraper la CAQ et que le référendum sur la question rappellera à la population cette promesse brisée. Or, vous dites ensuite que cette même population rejettera fort probablement la réforme. Donc, vous croyez que la population en voudra à la CAQ de ne pas avoir mis en oeuvre une réforme dont elle risque de clairement indiquer ne pas vouloir lorsqu'elle sera consultée sur le sujet lors d'un exercice démocratique? C'est fort...

      Quant à la question de la "soif du pouvoir", je la vois plutôt du côté des plus ardents défenseurs de cette réforme dans la sphère politique, soit un certain petit parti très intransigeant qui peine à rallier une forte proportion de la population dans le système actuel, mais qui aimerait accéder au pouvoir de façon détournée, grâce à une très payante balance du pouvoir acquise dans un éventuel nouveau système électoral...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 octobre 2019 14 h 11

      Mai 2018.

      "NOUS NOUS ENGAGEONS à travailler ensemble, sur la base des 6 principes mentionnés dans les attendus précédents, afin de viser, pour la prochaine élection générale de 2018, la présentation de la proposition conjointe la plus susceptible de rallier une majorité de la population, en l'occurrence le scrutin proportionnel mixte compensatoire avec listes régionales.NOUS NOUS ENGAGEONS aussi, sur la base de l'appui global reçu de la majorité dela population, à travailler à consolider la compréhension des citoyens et des citoyennes sur cet enjeu et à créer le ralliement populaire le plus large et le plussolide possible.

      NOUS NOUS ENGAGEONS à déposer un projet de loi à cet effet au plus tard le 1eroctobre 2019.".

      Ont signé: J.F. Lisée pour le PQ; Manon Massé pour QS et une autre personne popur le parti Vert.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 octobre 2019 16 h 19

      Promesse no 100 de la CAQ. Adopter une nouvelle loi électorale pour passer du mode de scrutin majoritaire au mode de scrutin proportionnel mixte. https://lactualite.com/politique/elections-2018/les-100-engagements-de-la-caq-au-pouvoir/

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 octobre 2019 17 h 26

      "NOUS NOUS ENGAGEONS à déposer un projet de loi à cet effet au plus tard le 1eroctobre 2019.".

      Ont signé: J.F. Lisée pour le PQ; Manon Massé pour QS; François Legault pour la CAQ; Alex Tyrrell pour le PV

      .

    • Claude Bariteau - Abonné 1 octobre 2019 18 h 10

      M, Grandchamp, vous oubliez de citer la partie de l'entente qui fait référence au type de scrutin proportionnel qui renvoie à un « scrutin semblable à celui étudié et avalisé par le Directeur général des élections du Québec (DGEQ} dans son avis de décembre 2007 ».

      Dans cet avis, le DGEQ a présenté un mode de scrutin proportionnel avec une entrée exigeant un député élu ou 2% des votes exprimés et un scrutin mixte recourant aux circonscriptions fédérale avec ajout de deux autres pour 77 élu.e.s de circonscriptions et 48 élu.e.s de liste.

      Le modèle présenté par la CAQ corrige ces chiffres en utilisant 80 circonscritptions depuis que le Canada a ajouté trois circonscriptions au Québec, contient 45 élu.e.s de liste et un seuil d'entrée à 10% ou d'un.e élu.e. Il modifie par contre le mode de calcul de la proprotionnelle en
      ajoutant une modification substantielle au modèle proposé par le DGEQ sur lequel se sont entendus les partis.

      Dans la proportionnelle mixte du DGEG, le calcul final devait se rapprocher de celui d'une proportionnelle totale, ce qui implique une répartition des sièges de liste à partir de régions (9 selon le DGEQ pour une calcul le plus proche d'une proportionnelle totale) sur la base des résultats des circonscriptions. Or, la CAQ, dans son projet, propose que les sièges de liste dans les régions ne soient calculés en tenant compte de seulement la moitié des cirrconscriptions remportées, ce qui n'avait jamais été mis sur la table.

      La conséquence : une dénaturalisation du projet d'entente sur quatre points : 1) sa non-application en 2022, 2) un référendum au momnet . des élections, un seuil d'entrée à 10% et 4) une prime au parti qui fait élire le plus de député.e.s.

      S'il n'y a pas modification des deux éléments ajoutés par la CAQ, je vois mal que le PQ et QS votent en faveur de ce projet de telle sorte qu'il deviendra le projet de la CAQ qui, l'ayant approuvé, n'entend pas en faire la promotion.

      Du jamais vu comme manipulation.

    • Christian Montmarquette - Abonné 2 octobre 2019 09 h 38

      "Cette promesse, il ne l'a pas faite directement à la population mais à d'autres politiciens.." - Jean-Charles Morin

      Franchement, vous êtes aussi démagogique que Legault lui-même, qui a garantit que les élections de 2018 seraient les denières avec le mode de scrutin actuel, et ce, en pleine conférence de presse à l'Assemblée nationale.