Des costumes qui font mal

Justin Trudeau se déguise un peu trop pour son propre bien. Est-il raciste pour autant ? Indigne de diriger le Canada ? À l’inverse, ceux qui prennent sa défense seront-ils accusés d’être inconsciemment racistes ?

Comme il est délicat de débattre des questions de racisme, de diversité et d’identité en cette époque marquée par une polarisation exacerbée entre la gauche et la droite, entre les tenants d’un post-nationalisme fantasmé à la Trudeau et des mouvements populistes pugnaces. Les discours nuancés se retrouvent pour ainsi dire à l’étroit.

Justin Trudeau s’est donc maquillé le visage en noir et en brun pour faire le drôle dans sa jeunesse, trois fois plutôt qu’une. En 2001, alors âgé de 29 ans, le professeur Trudeau se déguisait en une sorte d’Aladin, dans le cadre d’une soirée thématique sur les « Mille et une nuits » organisée par une école privée de Vancouver où il enseignait. Durant ses études secondaires à Brébeuf, il se travestissait en Harry Belafonte pour une revue musicale. Et enfin, dans une troisième vidéo qu’il est difficile de mettre en contexte, un jeune Trudeau faisait la grimace encore barbouillé en noir.

Voilà beaucoup de « blackfaces » ou de « brownfaces » dans le parcours de M. Trudeau, mais faut-il s’en étonner ? Le premier ministre s’est couvert de ridicule, l’an dernier, en paradant dans des costumes traditionnels lors de son voyage en Inde. Ce fut le premier incident à ébranler son image de rockstar de la politique s’émoustillant au rythme enjoué du multiculturalisme.

M. Trudeau a concédé que son enthousiasme pour les costumes atteint parfois des proportions qui le placent dans l’embarras. Il s’est excusé pour son recours au blackface. « À l’époque, je ne pensais pas que c’était raciste, mais maintenant, je reconnais que ça l’était, et je suis profondément désolé », a-t-il dit.

Justin Trudeau a commis ses fanfaronnades il y a près de 20 ans, à une époque où l’appropriation culturelle ne faisait pas partie du vocabulaire. La lutte contre les préjugés raciaux et le racisme n’avait pas atteint le degré de nuances et de précisions qu’on lui connaît aujourd’hui. Il y a tout de même des limites à utiliser une grille d’analyse de 2019 pour juger des écarts de conduite commis il y a 20 ans.

C’est sans doute pourquoi de nombreux politiciens québécois ont évoqué une erreur de jugement de la part de M. Trudeau, sachant très bien qu’il a consacré la majeure partie de sa carrière à favoriser l’inclusion et la diversité. Pour paraphraser le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, Justin Trudeau a bien des défauts comme premier ministre, mais il n’est certainement pas raciste.

Il n’en demeure pas moins que la genèse du blackface est profondément raciste. Cette pratique, associée aux pièces de théâtre qui ridiculisaient les Noirs, fait partie du lourd héritage esclavagiste et ségrégationniste aux États-Unis. Les frasques de l’adolescent de Brébeuf passent encore, mais le professeur de théâtre de 29 ans aurait pu faire preuve d’un peu plus de clairvoyance.


 
 

Peu importe les intentions de M. Trudeau et le passage du temps, la vue de ces photographies a rappelé à certains citoyens issus de la diversité de difficiles expériences de vie marquées par la discrimination. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, s’est fait l’écho de cette douleur, bien qu’il faille remettre son propos dans le contexte d’une campagne laborieuse pour celui-ci car il n’arrive pas à s’affirmer comme un choix valable à la gauche de Justin Trudeau.

Ne soyons pas dupes des tirs groupés de l’opposition sur les gestes de M. Trudeau. Ils ont plus à voir avec la rectitude politique et la partisanerie qu’avec la dénonciation du racisme. Une campagne électorale n’est pas un concours d’hygiène morale à l’issue duquel il faut choisir un leader immaculé. Comme en toute chose impliquant des êtres humains, l’imperfection est la règle, et non l’exception.

Les écarts de conduite de Justin Trudeau et le contexte dans lequel ils ont été commis sont maintenant connus des électeurs. La notoriété du premier ministre, principal atout des libéraux, vient d’en prendre pour son rhume. Les libéraux devront poursuivre leur marathon électoral avec quelques cailloux de plus dans leurs chaussures.

En ce sens, il s’agit d’un juste retour du balancier. Les libéraux sont passés maîtres dans l’art de déterrer des scandales au sein des formations adverses, en reprochant notamment au chef conservateur, Andrew Scheer, des interventions contre le mariage entre conjoints de même sexe remontant à près de 15 ans. La métaphore de l’arroseur arrosé prend ici tout son sens.

Les accusations de racisme ne colleront pas sur Justin Trudeau. L’homme costumé qu’il était autrefois, et dont il dit avoir honte, lui a cependant fait perdre un élément important de sa personnalité publique contemporaine : son authenticité.

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