Quel est le plan du ministre?

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, manie drôlement ses cartes politiques en utilisant les dysfonctionnements administratifs de la Commission scolaire English-Montréal (CSEM) pour justifier son projet d’abolition des commissions scolaires. Les erreurs de gouvernance d’un groupe ne peuvent raisonnablement servir de passeport pour éradiquer un palier scolaire entier. Mieux vaudrait pour le gouvernement de la Coalition avenir Québec expliquer clairement en quoi consiste son projet de transformation des commissions scolaires en centres de services plutôt que de tournoyer autour du sujet sans en dévoiler le coeur.

Promesse phare qui a précédé à l’élection de la CAQ, l’abolition des commissions scolaires demeure encore, dans l’esprit des profanes tout autant que dans celui des fins connaisseurs, un engagement aux contours mystérieux. Que seront au juste ces « centres de services » et combien seront-ils ? Quel type d’« école communautaire » le ministre Roberge veut-il créer ? Veut-il pousser la décentralisation jusqu’à permettre autant de petits gouvernements scolaires qu’il y aura d’écoles ou son modèle d’autonomie des établissements camoufle-t-il au contraire le souhait d’un pouvoir ministériel exacerbé ?

Toutes ces questions restent à ce jour en plan. Un projet de loi visant la transformation des commissions scolaires est en route, mais nul n’en a vu la couleur. Les intentions générales du ministre de l’Éducation sont claires : il souhaite réduire les coûts, alléger les lourdeurs de la bureaucratie et améliorer la réussite des élèves. « Les bureaucraties trop lourdes finissent invariablement par se nourrir d’elles-mêmes : la machine se met au service de la machine », peut-on lire dans le Plan de gouvernance scolaire produit par la CAQ en janvier 2018. Dans le « système encrassé » actuel, l’argent reste dans les coffres du ministère ou des commissions scolaires et n’atteint pas à temps les écoles.

Le réseau de l’éducation est un enchevêtrement à la fois complexe et fascinant. Un ministère de l’Éducation, navire amiral format poids lourd dirigeant l’ensemble ; 72 commissions scolaires, couvrant les territoires superposés des réseaux linguistiques francophone et anglophone ; plus de 2000 écoles publiques, autant de conseils d’établissements, un million d’élèves, un parc immobilier comptant plus de 3500 bâtiments. Au gré des réformes et plans d’action, cette carte scolaire québécoise s’est considérablement améliorée et allégée. En 1948, le Québec comptait 1927 commissions scolaires !

Institutions démocratiques québécoises les plus anciennes, nées avant même la création des gouvernements municipaux, les commissions scolaires souffrent encore aujourd’hui d’être méconnues et, par conséquent, tout à fait incomprises. Elles organisent les services éducatifs destinés aux jeunes et aux adultes, gèrent les immeubles et les équipements, orchestrent une opération délicate nommée transport scolaire ; elles s’assurent de la répartition sur un territoire donné des services donnés aux élèves handicapés et en difficultés d’apprentissage, gèrent le service de la paie, la formation continue du personnel enseignant, l’embauche, le déploiement des nouvelles technologies et, oui, elles servent de courroie de transmission entre le ministère et les écoles à la fois pour le respect du plan de réussite et pour la distribution des ressources. Alors qu’on n’en a que pour les commissions scolaires des grands centres, dont les problèmes de gestion et l’entêtement à ne pas appliquer la loi 21 font la manchette, en milieu rural, les commissions scolaires jouent un rôle d’une extrême importance pour assurer une distribution égale et juste des services et ressources entre les établissements éloignés les uns des autres.

Sans conclure ici qu’elles doivent demeurer exactement les mêmes, nous affirmons qu’elles n’ont pas un rôle diffus et secondaire. Sans conclure ici que rien ne peut être fait pour donner plus de souplesse aux écoles, nous demandons : outre l’abolition des élus scolaires, en quoi les centres de services changeront de manière draconienne le paysage actuel ?

L’idée d’une remise de l’école « entre les mains de la communauté », tel que le formule le ministre Jean-François Roberge, n’est pas inédite. Un certain Camille Laurin, alors ministre de l’Éducation, en avait fait l’idée maîtresse de son livre blanc L’école québécoise : une école communautaire, responsable en 1982. Quelques propositions audacieuses y figuraient : transformer les écoles en corporations publiques dotées d’un conseil d’administration où les parents seraient majoritaires ; abolir le suffrage universel ; et transformer les commissions scolaires en coopératives de services administrées par des représentants élus des… municipalités.

L’heure est venue de faire connaître les intentions précises du gouvernement pour la refonte des commissions scolaires. La fin poursuivie est noble — réduction de coûts, amélioration de la réussite —, mais quels seront les moyens justifiant cette fin ?

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22 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 16 septembre 2019 07 h 12

    Mode de scrutin au provincial et disparition des commissions scolaires: 2 promesses électorales à suivre

    L’éditorialiste a raison. Il est temps que le ministre accouche. Ce ministre de l’Éducation m’inquiète, suite à sa gestion du dossier des maternelles 4 ans; on l’a vu payer les frais de déplacement et de séjour de gens d’Ontario et de New York, pour venir dire ce que, lui, il voulait entendre. Les coûts de ces classes vont dépasser, de beaucoup, ce qu'il promettait; et leur nombre va être inférieur à ce qu'il promettait.

    Quand je l’ai entendu lier, de façon démagogique, la question de la mauvaise gestion d’une commission scolaire anglophone à la nécessité de faire disparaître les commissions scolaires, j’ai tiqué. A-t-on fait disparaître les villes de Montréal, Laval, Mascouche, Terrebonne suite aux révélations de la Commission Charbonneau. Des municipalités en tutelle, cela fait partie de la vie courante. A ce que je sache, la ville de Chambly est en tutelle actuellement. La municipalité de Baie-Trinité, aussi. Les médias nous parlaient, ces jours-ci, d’ un ex-maire corrompu

    On se souvient que Legault, aux dernières élections scolaires , incitaient les gens à ne pas aller voter. Je suis de ceux qui pensent que la priorité en éducation doit être sur les services, et non pas sur les structures; je pense, aussi, qu’il était possible d’améliorer la participation démocratique et d’améliorer le système actuel.

    Comme l’éditorialiste, j’estime qu’il plus que temps que le ministre accouche de son projet. Toutes sortes d’hypothèses circulent. Certains pensent même qu’il n’y aurait plus de structure entre le Ministère et la petite école du coin.

    Mode de scrutin au provincial et disparition des commissions scolaires : 2 promesses électorales qui vont hanter Legault. Est-ce vrai qu’il ne respectera sa promesse électorale en laissant intacte les commissions scolaires anglophones?

  • Rose Marquis - Abonnée 16 septembre 2019 07 h 55

    Ah... ces commissions scolaires

    Comme mentionné dans l'article il y en a de différentes tailles avec différents types de gestionnaires. J'ai travaillé 26 ans comme professionnelle de commission scolaire, je me suis impliqué au niveau syndical et j'ai pu être témoin de ces différets types de gestion, surtout vis-à-vis de leurs différents personnels professionnels qui leur servaient de marge de manoeuvre quand le ministère faisait des coupes... Il faut que la gestion scolaire soit repensée mais il ne faut pas aller vers une centralisation semblable à ce qui s'est vécu en Santé....À suivre.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 septembre 2019 08 h 39

    Vrai

    On ne voit absolument pas où Roberge veut en venir et comment sa mystérieuse réforme pourrait améliorer le maillon faible de notre réseau, l'école secondaire publique, qui a clairement un problème, puisque tant de parents d'ici se sentent obligés d'envoyer leurs enfants à grands frais au privé. Dans aucun autre pays développé le privé occuppe-t-il autant de place (au secondaire; je ne parle pas de l'université privée ax É-U.) Pas en France, pas aux États-Unis, deux pays où j'ai vécu, pas au Canada anglais, pas même chez les anglo-québécois ! Pas en Allemagne où le Gymnasium est très respecté, ni au Japon où vit un de mes fils. Par contre, très répandu dans les pays sous-développés ! Un indice ?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 16 septembre 2019 11 h 09

      Pour contrer l’exode vers le privé, les écoles publiques ont développé des programmes particuliers ou concentrations. Cela a un impact majeur sur les classes *ordinaires*, au public. Particulièrement, en région. Les grosses écoles du centre régional « volent » des élèves aux écoles hors centre. Si vous enseignez dans une classe *ordinaire*, vous courez la chance d’avoir plusieurs élèves avec un retard d’au moins un an et plusieurs élèves EHDAA( handicapés, difficultés d’apprentissage ou d’adaptation)

    • Pierre Grandchamp - Abonné 16 septembre 2019 11 h 25

      Écoles privées: rien à voir avec les pays sous-développés.Voir ce qu'en disait, récemment, M. Guy Rocher qui fut membre de la célèbre Commission Parent, au début des années 1960.
      https://www.ledevoir.com/societe/556155/faut-il-crucifier-l-ecole-privee

      M. Normand Baillargeon écrit, régulièrement, une chronique relative à l'éducation. Il lui arrive de rappeler que le Québec 2019 a besoin d'une Commission Parent no 2. J'abonde dans ce sens. Il me semble qu'avant de jouer dans les structures, il faudrait prendre un temps d'arrêt pour repenser le système d'éducation.

      Note personnelle: je trouve que ce ministre est surchargé. Pour un, je serais d'accord qu'il y ait un ministre de l'Enseignement supérieur.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 16 septembre 2019 15 h 01

      Précisions.

      "Pour contrer l’exode vers le privé, les écoles publiques ont développé des programmes particuliers ou concentrations.". Je parle, ici, des écoles secondaires publiques.

  • Michel J. Grenier - Abonné 16 septembre 2019 09 h 36

    Redonnons le pouvoir aux régions qui décideront elle-mêmes ce qui est bon comme système scolaire...

    En transformant les 17 anciennes régions administratives du Québec en 17 États autonomes, avec pleins pouvoirs de gestion, taxation et d'imposition, tels le Vermont, le Maine, la Floride, on éliminera une bureaucratie inutile et coûteuse.

    Ces États autonomes décideront par eux-mêmes du système à adopter, de ce qui est bon pour leur État, selon ses besoins propres, sans avoir à se rapporter à des fonctionnaires déconnectés de leur réalité et de leur vrais besoins.

    C'est ce que propose le Projet Liberté-Nation, apolitique.

    Réunions d'information et de formation gratuites tous les mardis soirs, de 20 à 21h00, à : https://zoom.us/j/7324996120 .

  • Marc Pelletier - Abonné 16 septembre 2019 09 h 55

    Les commissions scolaires !

    Le taux microscopique de participation aux élections scolaires me donne la facheuse impression que les parents francophones n'ont pas l'intérêt qu'ils devraient avoir face à l'éducation de leurs enfants : j'espère me tromper !

    M. Pierre Grandchamp disait le 10/09 : " Beaucoup de bruit sur les structures ( pour tout l'automne ) pendant que nos écoles publiques manquent de profs et de ressources....."

    Est-ce que ce gouvernement préfère la divertion et la bisbille, en s'attaquant à des sujet qui heurtent de front les chartes, plutot que de s'attaquer aux vrais problèmes face auxquels il a le plein contrôle ? Son comportement en regard de à l'immigration, la laïcité et les commissions scolaires me permettent de me questionner sur ses motivations !

    Agenda caché en arrière de ses choix ?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 16 septembre 2019 10 h 49

      @ M. Pelletier

      Legault, lors des dernières élections scolaires, incitait les gens à ne pas aller voter.

      Je rame à contre courant,là dedans. Il est possible d'améliorer la votation en cédulant les élections scolaires en même temps que les municipales ou les provinciales. Quant aux élections des parents sur un futur CA caquiste, il ne faut pas se faire d'illusion: il n'y a pas foule quand vient le temps d'élire des aprents au conseil d'établissement.