Économie: le territoire inconnu

La Banque du Canada maintient son taux directeur à 1,75 %, du moins pour le moment puisqu’il est probable qu’elle le réduise d’ici la fin de l’année si la guerre commerciale se poursuit entre les États-Unis, la Chine et le Canada, qui détient toujours Meng Wanzhou, personnalité numéro deux de Huawei.

Ce gel des taux d’intérêt confirme la fin du mouvement haussier amorcé il y a deux ans, lorsque le taux directeur n’était que de 0,5 %. Rappelons qu’à cette époque, c’est la surchauffe du marché immobilier qui inquiétait surtout la banque centrale. Ottawa avait donc resserré les règles d’emprunt hypothécaire, et la Banque du Canada a haussé les taux d’intérêt quatre fois en l’espace d’un an. C’est à la suite de l’intensification de la guerre commerciale initiée par le président Trump que les perspectives ont changé.

Cela dit, il aurait été prématuré d’aller plus loin en réduisant maintenant les taux puisque l’économie canadienne se porte encore très bien. Baisser les taux peut avoir un effet positif sur la croissance quand un ralentissement s’annonce, mais il s’agit d’une arme à deux tranchants quand les consommateurs et les entreprises sont déjà très endettés.

Qui plus est, les banques centrales doivent reprendre le contrôle de leur outil privilégié que sont les taux d’intérêt, réduits à presque zéro pour sortir de la crise de 2008. Ce qui est de moins en moins facile, car contrairement aux cycles précédents, cette fois-ci, l’inflation reste faible malgré le plein emploi.

Réunis la semaine dernière à Jackson Hole, au Wyoming, les grands patrons des banques centrales du monde ont constaté leur échec à revenir à un niveau de taux d’intérêt « normal ». Inflation peu élevée, croissance anémique dans plusieurs régions de la planète, taux d’intérêt au plancher et ce climat protectionniste que l’on croyait réservé aux manuels d’histoire économique… Nous voilà en territoire inconnu.

Dans certains pays comme l’Allemagne, les taux d’intérêt ne sont pas seulement bas, ils sont négatifs. C’est dire que les grands investisseurs, tels les régimes de retraite, doivent payer pour détenir des obligations garanties par l’État.

Nous n’en sommes pas là au Canada et aux États-Unis, où les taux sont positifs, mais tout rentier sait que les placements en obligations ne rapportent presque rien.

S’il n’en tenait qu’au président Trump, la Federal Reserve américaine (Fed) devrait baisser ses taux encore plus rapidement pour soutenir la croissance menacée par cette guerre de tarifs qui ne montre aucun signe d’apaisement.

Une guerre commerciale est facile à gagner, disait M. Trump en 2017, et ça ne fera pas de mal aux Américains. À en croire ce président, la seule menace qui pèse sur l’économie américaine provient donc de sa banque centrale, dont le patron qu’il a lui-même nommé, Jerome Powell, serait devenu pire ennemi des États-Unis que le président chinois.

Voilà le genre de commentaire inhabituel dans la bouche des présidents en exercice, lesquels se font généralement discrets pour éviter de confondre les marchés en donnant l’impression que des motifs politiques sont à l’origine des décisions monétaires.

Avec M. Trump, cette bonne vieille pratique ne tient pas. Or, la principale menace qui pèse sur l’économie américaine et même mondiale à l’heure actuelle, ce n’est pas la hauteur des taux d’intérêt chez l’Oncle Sam, mais la guerre improvisée, chaotique et destructrice que se livrent Américains et Chinois. À 14 mois des élections, M. Trump fait le pari qu’il va remporter cette guerre en y mettant toute la pression nécessaire.

Il va de soi qu’une victoire l’aiderait sur le plan politique tout en rassurant les marchés, les entreprises et les agriculteurs américains. Mais entre-temps, rien ne va plus, c’est le grand bluff.

Revenons chez nous, où des élections sont aussi au programme. En maintenant son taux directeur inchangé, la Banque du Canada reconnaît que la situation est fragile tout en protégeant le peu de munitions qu’il lui reste pour prévenir un éventuel ralentissement, ou pire.

Cette apparente neutralité lui sied bien en cette veille d’élections, mais à moins qu’une entente n’intervienne dans le conflit des États-Unis et celui du Canada avec la Chine, il y a lieu de s’attendre à quelques baisses de taux au cours de la prochaine année.

Car il n’y a pas que M. Trump qui soit en conflit avec le président Xi Jinping. En détenant Mme Meng Wanzhou à la demande expresse de Washington, le Canada, qui a beaucoup misé sur la Chine communiste pour ses exportations agricoles depuis une quinzaine d’années, ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il est aujourd’hui victime de boycottage. Il y a un prix à payer pour ses principes quand on a affaire en même temps à Donald Trump et à Xi Jinping.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

3 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 7 septembre 2019 08 h 08

    Oui mais...

    C'est l'affaire Meng Wanzhou qui a déclenché le conflit entre le Canada et la Chine alors que le gouvernement Trudeau a décidé de jouer le sidekick de Trump et de procéder à l'arrestation de cette Chinoise célèbre à la demande des ÉU. M. Trudeau a ensuite dit qu'il avait les mains liées car le dossier devait cheminer devant les tribunaux selon la règle de droit.

    Alors, la question qui tue : pourquoi ce dossier prend tant de temps devant les tribunaux ? Pourquoi les procureurs fédéraux et la cour n'accélèrent pas les procédures, compte tenu des conséquences sérieuses sur les relations Canada-Chine de cette affaire ? On ne parle pas ici d'un procès mais simplement d'une procédure d'extradition qui doit mener à la décision du ministre à savoir si Mme Meng Wanzhou sera extradée aux ÉU...

    • François Beaulé - Abonné 7 septembre 2019 12 h 31

      Et encore, la dame est en résidence surveillée, à ses propres frais. Autrement, elle moisirait en prison pendant tout ce temps. Cette situation est insensée. La Chine a raison de chercher à protéger son illustre citoyenne.

  • André Leclerc - Abonné 8 septembre 2019 08 h 41

    Trump contre la Fed

    Trump est l’élu, « the chosen », puisque son narcissisme cultivé depuis des décennies le porte à croire qu’il a raison sur tout sujet et que seule son approche est la bonne. Il faut quand même une certaine dose de courage ou d’inconscience pour croire qu’on puisse détenir le savoir universel et qu’on puisse l’imposer à l’humanité entière : courageux, inconscient ou convaincu d’être investi d’une mission divine. Qui se surprendra, après presque trois années passées à voir l’Amérique se décomposer, qu’un Donald Trump malmène à ce point le président de la FED? Ce n’est pas la première, ni la pire, ni la dernière erreur de cet ancien animateur de téléréalité porté au poste de Président des États-Unis par une base aveugle qui lui reste fidèle malgré l’évidence.
    Le résultat le plus dommageable aura été en fait la légitimité d’un discours politique ordurier. L’humilité devant la tâche devrait demander d’abord la coopération de ceux avec qui on interagit que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Trump n’est prêt à coopérer qu’avec ses clones qui sont seuls à mériter ses bons mots. Seuls ses marionnettes au caractère hargneux peuvent se vanter d’obtenir ses faveurs et une bonne note au passage. Trump et les nostalgiques de l’autocratie ou de la dictature sont malheureusement trop nombreux et ils en imposent dorénavant partout sur la planète.
    L’espoir serait que ce cycle ne fera qu’un temps et que la modernité reprendra ses droits. Mais au rythme des démissions des gens plus sensibles aux valeurs démocratiques on doit quand même garder une crainte que Trump et ses semblables domineront le jeu pendant encore plusieurs années. Souhaitons toutefois que la FED, quel qu’en soit le dirigeant, puisse garder son autonomie. Car, si les choses devaient tourner au profit de Trump, ce serait une autre institution qui après le département américain de la justice jusqu’à la Cour Suprême, aura abandonné son indépendance, son intégrité et son rôle régulateur.