Le bazar de la rentrée

L’excitation propre à la rentrée des classes s’enveloppe cette année d’un large voile d’inquiétude : y aura-t-il un prof dans la classe ? À la faveur des reportages diffusés ces jours-ci dans l’ensemble des médias du Québec, l’enthousiasme habituel est terni par des problèmes de grands, dont les petits ne devraient pas avoir à s’embarrasser. Hélas, c’est sur eux que pèseront ces tares.

Le bazar prend diverses formes : pénurie d’enseignants, manque d’espace, chantiers de construction en pleine cour de récré. Plus effrénée dans certaines écoles que d’autres, la chasse aux profs a pour conséquence gravissime que certains enfants n’ont pas de titulaire désigné pour commencer ce qui devrait être la journée la plus stimulante de l’année. Au mieux, un suppléant s’installant de bonne grâce au bloc de départ, incertain de pouvoir terminer la course. Au pire, l’école buissonnière en guise de démarrage. La belle affaire.

Le Devoir présente aujourd’hui son propre survol d’une pénurie de personnel qui sème l’angoisse dans les familles. Les élèves sont en nombre croissant, suivant une démographie qui gonfle ; dans certaines commissions scolaires, l’augmentation sera de 30 % d’ici à 2030. Dans les facultés d’éducation où sont formés les futurs maîtres, les inscrits sont à la baisse depuis 2015, mais une embellie se profile pour 2019-2020 — oui, il est permis d’espérer. Pour aggraver la dichotomie « plus d’élèves, moins de profs », les enseignants partent à la retraite en vagues, comme nos données l’indiquent.

On ne peut invoquer la surprise, car le tracé de ces courbes qui aujourd’hui se croisent pour former un désastre scolaire était écrit dans le ciel. Un peu à la manière du « choc » de la pénurie de main-d’oeuvre qui agite ces temps-ci tous ceux qui militent pour la préparation des travailleurs qualifiés, ce chaos scolaire était prévisible. Cela ajoute bien sûr à l’indignation et à la colère des familles, qui se demandent quel vent d’improvisation souffle sur la rentrée.

Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, implore les parents d’user de « patience », car, dit-il, la solution toute faite n’existant pas, il faudra des années pour réparer les legs du passé — il accuse directement l’indolence du précédent gouvernement en matière de planification des ressources immobilières et de capacité de rétention du personnel enseignant. Les joutes partisanes ne sont pas du meilleur goût pour calmer l’anxiété des familles, qu’on se le dise. En outre, les parents peuvent grogner et s’impatienter, car le sujet vaut largement une bonne bouffée d’exaspération.

Selon des informations révélées mercredi par La Presse, le ministre Roberge s’outille pour amoindrir les secousses des prochaines rentrées scolaires. Il rapatrie au ministère la vue d’ensemble en matière de capacité d’accueil des établissements, du nombre d’élèves attendu et, conséquemment, il pourra lui-même déterminer quels sont les besoins les plus criants de construction de nouveaux espaces. C’est une gifle immense à l’endroit des commissions scolaires, mais elle suit deux logiques implacables : la cohérence avec une promesse électorale visant la dilution des commissions scolaires, et le besoin de cesser de gouverner à l’aveugle dans un réseau aussi imposant et important que celui de l’éducation.

En attendant que se fassent sentir les effets bénéfiques des changements promis, il faut stopper la saignée. Le ballet des suppléants, comme le disent avec une triste résignation certains parents, continuera de provoquer étourdissements et maux de tête. C’est ainsi que le ministère a décidé d’assouplir les règles d’accès à la profession d’enseignant, distribuant à la faveur de changements de règlements les « tolérances » et les « autorisations » d’enseigner.

Tout pour avoir un prof dans la classe ? Des étudiants en troisième année de baccalauréat s’étonnent de recevoir une offre de contrat ferme. « Dans un système idéal, les contrats comme ça ne devraient pas se rendre à moi, qui n’ai même pas terminé mon bac », confie Antoine Côté au Devoir. Mais, ajoute-t-il, il y avait un « besoin », et lui était la « solution ». Des joueurs se retrouveront enseignants cette année, alors qu’ils n’auraient même pas franchi le seuil de l’entrevue d’embauche il y a à peine cinq ans.

Ces solutions sont-elles durables ? Des expériences similaires ailleurs dans le monde ont montré que ces allégements n’étaient pas sans conséquence. Et pas seulement pour les enfants qui, pour réussir à l’école, se reposent en tout premier lieu sur des titulaires solides et outillés qui font figure de gardiens. Les effets pervers rejaillissent aussi sur les enseignants. Fragilisés par le manque de formation et l’intuition trop peu aiguisée, un nombre important de ces profs nouveau genre quittent le navire peu de temps après y avoir pris place.

L’attraction du personnel enseignant, pour regarnir les facultés d’éducation, est un levier d’importance. Mais la rétention des enseignants en place est la clef de voûte de tout ce qui s’articule dès aujourd’hui. Pour cela, le soutien et l’encadrement des nouvelles recrues et des joueurs d’expérience sont vitaux et permettront d’éviter que la saignée ne s’aggrave.

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8 commentaires
  • Maurice Amiel - Abonné 29 août 2019 07 h 08

    Et Google ?

    Le secret le moins bien caché est qu'en fait les enseignants nouvelle vague passeront par Google pour obtenir la subustance de leur formation; ainsi que l'essentiel des programmes scolaires?
    Vrai ou faux?

    Maurice Amiel, abonné

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 29 août 2019 08 h 19

    Un peu de positif sur notre système d'éducation !
    La rentrée chez nous c'est très bien passé, mes 2 enfants ont des profs "trop cool" et une école publique fantastique qu'ils adorent. L'enthousiasme du personnel était palpable, les élèvés content de se retrouver dans la cour. Tout les postes sont comblés par des professionnels de tout genre, hyperactif et passionné.
    Mon plus vieux en 5 iem année primaire à choisi science Tech et robotique intensif, il aurait pu choisir anglais intensif aussi. Ils ont chacun un IPad et un robot, gratuitement! Dès mardi ils démontent un ordi!
    lls sont 23 par classe alors que le collège privé au coin accepte 28 élèves par classe et n'offre absolument rien de plus que le programme régulier.
    La nouvelle maternelle 4 ans est parfaitement adapté, la classe format tout petit ressemble en tout point à un CPE à même l'école. Génial pour l'organisation des transports dans mon cas et mon petit est fier comme un paon d'aller à la grande école.

    Évidemment que le système est en rémission de ses 15 années sous les libéraux qui ont laissé pourir notre système à tout les niveaux. Mais il n'y a pas que du chaos, il faut souligner le travaille incroyable des directions scolaires et des enseignants qui font des miracles avec si peu et qui ont réussi leur rentrée avec succès! BRAVO!

    • Cyril Dionne - Abonné 29 août 2019 10 h 53

      Que je suis content d'apprendre que vous avez votre enfant est en science Tech et en robotique. J'ai enseigné la robotique, la technologie et la programmation dans une école primaire à ce niveau. Nous participions à des compétitions de robotiques et les élèves remportaient presque tous les honneurs au niveau du district même s'ils venaient d'un environnement défavorisé socio-économiquement et d'une très petite école dans le nord de l'Ontario composée d’un ratio de 50% d’élèves autochtones. Et les filles étaient aussi présentes que les garçons. Et le plus important là-dedans, les algorithmes présent dans la robotique à ce niveau sont les mêmes qu’on retrouve dans les milieux de haute technologie. En fait, la robotique scolaire et sa programmation est l’antichambre de l’intelligence artificielle.

      Et les mathématiques, d'où decoulent tous les principes de programmation, est vraiment la seule langue universelle.

      Bravo à ses enseignants et à la direction de votre école. Vous êtes choyée.

    • Ghisline Larose - Abonnée 30 août 2019 07 h 16

      BravoDaphnée pour ce beau commentaire positif... Non tout ne va pas mal.... >
      D'abord, madame Marie-Andrée Chouinard, je tiens à dire que ce n,est pas la première année où le prof titulaire ne débute pas l'année avec ses élèves-- Il y a des congés de maternité depuis toujours---
      Deuxièmement, depuis toujours il y eut des parents qui ont demandé à ce que leur enfant soit avec tel ou tel prof , j'en sais quelque chose--- alors les anti-laïques qui veulent, ces jours-ci faire taire les parents sont bien mal venus---

      J'ajouterai ici que la grande majorité des enseignants travaillent très dur et souvent avec peu de moyens, ayant subi tellement de coupures et ayant eu des élus qui ne se souciaient pas des locaux désuets des écoles Ces profs donc, aiment leur priofession et ont à coeur de donner leur maximum pour les enfants- et ça c'est positif----

  • Cyril Dionne - Abonné 29 août 2019 09 h 33

    S’épanouir ou suvivre?

    Pardieu. Nommez-nous les commissions scolaires qui ont un besoin criant d’enseignants afin que ceux qui sont sans emplois puissent faire une demande d’emploi? Évidemment, on parle toujours de façon abstraite sans citer aucun chiffre valable reconduit par des sources sûres et évidemment, aucun endroit.

    Ces « certaines commissions scolaires » se situent toutes sur l’île de Montréal où aucun pédagogue qui attache une grande importance à santé mentale ne voudrait y travailler. Si l’augmentation d’élèves sera de 30% d’ici 2030 à Montréal, c’est parce qu’on prévoit une augmentation de l’immigration légale et illégale dans les années à venir. S’il n’y aura pas assez de profs pour la masse d’élèves à Montréal, c’est ne pas à cause des enseignants qui partent en retraite, mais parce que tout simplement les pédagogues ne veulent pas enseigner dans des conditions qui frôlent celles que l’on voit dans les pays en voie de développement. Ce sont les modalités horribles qui repoussent les enseignants à venir exercer leur profession à Montréal. L’éducation n’est pas valorisée et les pédagogues non plus. Les salaires et les conditions de travail ne sont pas au rendez-vous. En plus, ajoutez à cela une dose d’idéologie politico-religieuse où il semble que dans les écoles montréalaises, c’est l’Halloween à tous les jours et vous comprendrez pourquoi.

    Vous trouvez cela normal que plus de 25% des enseignants dans les écoles françaises en Ontario sont des Québécois pure laine? Vous trouvez cela normal que la plupart des enseignants dans les écoles d’immersion française au Canada soit des Québécois pure laine? Pourquoi ceux-ci gravitent-ils vers des cieux qui sont contraire à leur culture et formation? Ces enseignants ont été formés dans les écoles québécoises.

    Il n’y a pas de pénurie d’enseignants qualifiés, mais juste des conditions exécrables qui font que les gens dotés d’une intelligence inaliénable préfèrent exercer leur profession pour s’épanouir au lieu de survivre.

  • Jacques Patenaude - Abonné 29 août 2019 10 h 38

    Problèmes réels ou psychodrame

    Oui il existe un problème réel. 15 années l'incurie libérale ont produit leur résultat: une désorganisation du réseau de l'éducation. Tout est largement à reconstruire. Ça me rappel l'époque de la création du ministère de l'éducation après la grande noirceur Duplessisiste. Tout était à reconstruire. J'ai vécu cette période. Des écoles en construction, des battisses temporaires, j'ai même eu à vivre dans une école ou les étudiants avaient des heures de rentrées différentes selon le niveau ce qui permettait d'allonger les heures de classes disponibles, des prof qui manquaient et nous étions souvent pris avec des suppléants, des prof non formellement qualifiés. Et vous savez quoi j'ai survécu, je suis allé à l'université, située dans des locaux temporaires vétustes et j'ai malgré tout eu un diplôme et fait une belle carrière et une belle vie pas si traumatisé que cela de ce que j'ai vécu. Mes parents m'ont bien aidé en n'en faisant pas un drame mais en m'expliquant la situation. Oui la situation est grave mais le ministre a raison de dire que rien ne se réglera en criant ciseau. Il me semble qu'il faut plutôt exiger de celui-ci qu'il se concentre à réparer le gâchis libéral le plus rapidement possible. Les réformes de structures des commissions scolaire qui risque de ne rien régler peuvent attendre. L'empressement à réaliser son projet de pré-maternelle: beau projet mais il n'y a pas le feu dans ce domaine. Exigeons que le ministre se concentre sur la vrai priorité: celle de relever le réseau par des actions concrètes. Et SVP ne transformons pas cela en psychodrame pour enfants. Ça n'aidera en rien ceux-ci. Nos enfants sont plus résilient qu'on pense.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 29 août 2019 15 h 37

    Pourquoi pas un registre québécois des enseignant(e)s qui sont en chômage?

    J'ai appris récemment qu'il y a du personnel enseignant en chômage par manque d'élèves! Peut-être que la présence d'un registre national permettrait, au moins temporairement, de combler un poste, plutôt que de se morfondre en attendant du chomâge! Comme partout au Québec c'est plein d'opportunités mais aussi de lacunes qui sont coûteuses à l'État!