Jair Bolsonaro, le président incendiaire

« L’Amazonie est à nous, pas à vous », déclarait en juillet le président brésilien d’extrême droite, Jair Bolsonaro. Eh non, justement. L’Amazonie étant le « poumon de la planète », il coule de source que la déforestation et les feux sur brûlis qui la détruisent à grande vitesse soulèvent des enjeux d’ordre international — comme en soulève du reste la somme des défis environnementaux auxquels nous faisons face.

Dans ces conditions, comment alors contrer les effets de manches qui consistent pour ce « Trump des tropiques » à réduire les injonctions de la communauté internationale à une occasion d’exciter l’ultranationalisme de ses partisans et de dénoncer, au nom d’un certain anticolonialisme, les « puissances étrangères » qui chercheraient à faire main basse sur l’Amazonie ?

Le président français, Emmanuel Macron, est récemment monté au créneau en menaçant de ne pas ratifier l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, dont fait partie le Brésil, si l’Accord de Paris pour le climat n’était pas respecté par le gouvernement Bolsonaro — mais c’est une menace plus ou moins vide. À Biarritz, les pays du G7 se sont bien alarmés de la crise amazonienne, mais pour finalement accoucher, sans Donald Trump, d’un plan d’aide et de reforestation plutôt modeste de 20 millions de dollars destiné à quatre pays — bonifié, il est vrai, par une assistance canadienne d’urgence à hauteur de 15 millions et prévoyant l’envoi de bombardiers à eau. Cette aide des pays du G7 a été refusée tard lundi soir par le Brésil.

L’indignation est relative dans la mesure où il faut la concilier avec l’appétit mondial pour le boeuf et le soya OGM. La défense que prend M. Bolsonaro de l’expansion de l’industrie agroalimentaire brésilienne en Amazonie illustre en fait de façon extrême et hallucinante le conflit entre l’économie capitaliste mondialisée et la protection de l’environnement. Un conflit que l’Accord de Paris est loin d’éteindre.

Il vaut d’être noté que, dans la Bolivie voisine, le président « socialiste » Evo Morales, qui tient le pouvoir depuis 2005, ne fait guère autrement. En proie à une déforestation de grande ampleur, la Bolivie est elle aussi aux prises avec d’immenses feux de forêt depuis le début du mois d’août. Y est appliquée, derrière les beaux discours sur la défense de la « Terre mère », une politique économique largement soumise à des forces du marché qui font passer le développement national par la croissance de l’élevage et des monocultures de soja et de canne à sucre. Comme au Brésil.

 
 

La protection de l’Amazonie aura été une pièce centrale de la politique environnementale brésilienne pendant la majeure partie des 20 dernières années. À tel point que le Brésil avait réussi à ralentir, contre vents et marées, les taux de déforestation. Encore qu’en cherchant à protéger le bassin amazonien, les autorités précédentes avaient en fait laissé se déplacer la production dans d’autres régions, comme le Cerrado, aujourd’hui défriché à 50 %. Mais de cela, on ne parle pas.

Toujours est-il qu’entré en fonction le 1er janvier dernier, M. Bolsonaro, ce nostalgique de la dictature, a taillé en pièces les organismes de protection environnementale, décapitant les directions des deux instituts compétents. Combinée à ce saccage institutionnel, la grave sécheresse qui a sévi cette année fait que les feux conséquents à l’expansion de l’entreprise de déforestation ont augmenté de 87 % depuis le début de 2019. En un mot comme en mille, le fragile écosystème amazonien suffoque.

Écosystème fragile, démocratie fragile. L’élection de l’irrespirable Bolsonaro sera venue témoigner du cul-de-sac dans lequel la démocratie brésilienne se trouve coincée. Une élection au parfum d’illégitimité : en juin, le site d’investigation The Intercept révélait ce dont, au demeurant, beaucoup se doutaient, à savoir que l’enquête pour corruption ouverte contre l’ancien président Lula, maintenant en prison, avait été politisée, le flamboyant juge anticorruption Sergio Moro, aujourd’hui ministre de la Justice, ayant de toute évidence manoeuvré pour empêcher Lula de se représenter à la présidence en 2018…

Lueur d’espoir : la popularité de Bolsonaro, qui se montre tous les jours plus incompétent, est en chute, y compris parmi les évangéliques dont il est le chouchou. « Va-t-il terminer son mandat ? » demande déjà un éditorialiste. Qui sait, vu le gâchis ? Assommée par quatre ans de récession, la rue brésilienne anti-Bolsonaro, que l’on croyait anéantie, a relevé la tête — contre Sergio Moro, contre les coupes en éducation et la réforme des retraites, contre le sort fait à l’Amazonie.

Ce président incendiaire est aussi sous surveillance.

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13 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 27 août 2019 06 h 36

    Intérêts environnementaux

    "... Le conflit entre l'économie capitaliste mondialisée et la protection de l'environnement" était bien connu avant l'arrivée de Bolsonaro à la présidence du Brésil. Ce qui est différent dans le dossier de l'Amazonie est qu'il s'illustre ailleurs, loin du Canada où, à la veille des élections, les deux principaux partis font la promesse électorale d'augmenter la capacité de production des sables bitumineux en les désenclavant grâce à la rénovation et à la construction de pipelines.
    Les capitalistes et leurs représentants de par le monde nous démontrent avec la crise amazonienne comment ils entendent diriger la lutte aux changements climatiques. Ils dénonceront les pratiques anti-environnementales des concurrents et favoriseront leurs pratiques anti-environnementales.
    Les mouvements de masse doivent refuser la direction de la lutte aux changements climatiques à cette classe sociale pour éviter un cul-de-sac environnemental.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 27 août 2019 08 h 00

    Et nous?

    Vous avez parfaitement raison de souligner l'importance mondiale de l'Amazonie, mais que penserions-nous si le Brésil et les autres membres du G7 nous « renvoyaient ainsi l'ascenseur:»: «Et vous, canadiens, que faites-vous dans le nord du Canada, plus particulièrement en matière de pétrole et d'oléoducs? Que sont devenues les terres et l'eau utilisées pour produire du bitume? Et vos incendies de forêts boréales multipliés par les affres du réchauffement climaique? Et les peuples autochtones disperés par ces incendies? Que deviendront bientôt les bélugas du St-Laurent et les orques du Pacifiques au contact des immenses pétroliers requis par Kinder Morgan? Et le gazoduc prévu au Saguenay? Que font les compagnies minières canadiennes chez nous et leur reprochez-vous chez vous ce qu'elles font chez nous?. Une justice pour les pays en voie de développement économique et une justice pour les pays riches du Nord? »

    • Brigitte Garneau - Abonnée 28 août 2019 05 h 58

      "Une justice pour les pays en voie de développement économique et une justice pour les pays riches du Nord?" Exactement! Il en est de même pour la santé, l'éducation et comme vous le constatez si bien: l'environnement!

  • Pierre Rousseau - Abonné 27 août 2019 08 h 30

    Victimes autochtones

    Dans toute cette saga, on ne parle pas des victimes autochtones de l'Amazonie. En fait, ça fait des années que les ranchers essaient de pénétrer les territoires autochtones pour agrandir leurs exploitations et il arrive souvent qu'il y ait des meurtres au cours de raids contre ces gens. Bolsonaro a dit publiquement que les territoires autochtones devraient être ouverts à tous et que ça ne pouvait être un frein au développement économique du pays.

    Dans ce contexte, les feux non seulement ouvrent la voie à des champs et des pâturages mais ils chassent les autochtones de leurs territoires. Il y a déjà plusieurs villages qui ont brûlé et des gens sont morts à cause de ces incendies... mais on n'en parle pas. Les disciples de Bolsonaro sont d'ailleurs très heureux qu'ils puissent se débarrasser de cette « question autochtone » d'où cette réaction qui veut qu'ils puissent faire ce qu'ils veulent dans leur pays.

    En fait les vrais colonialistes ne sont plus les anciennes puissances coloniales comme le Portugal mais bien ce néo-colonialiste qu'est Bolsonaro qui veut s'emparer des territoires autochtones à des fins purement égoïstes, pour se remplir les poches et s'enrichir. Pour eux, c'est leur chasse-gardée et si le reste du monde s'en mêle, c'est une menace à leur projets.

  • Cyril Dionne - Abonné 27 août 2019 08 h 48

    Celui qui est sans péché, lance la première pierre

    Oui, l’Amazonie appartient à ceux qui y vivent, point à la ligne. Nous n’avons pas de leçons à donner a quiconque en ce qui concerne la déforestation. On imagine que tout le monde a oublié les coupe à blanc bien de chez nous.

    S’il y a une clientèle pour le bœuf et le soya, ils brûleront leurs forêts pour en élever et cultiver. Ils ne sont pas mieux ou pire que nous, en partant de l’extrême gauche jusqu’à l’extrême droite. Cela, c’est la réalité depuis l’homme foule la Terre.

    • Françoise Labelle - Abonnée 28 août 2019 07 h 06

      L'homme qui foulait la terre avant l'ère industrielle n'avait pas le même impact que maintenant. C'est maintenant très clair et si les pétrolières le savent depuis longtemps.
      Que diriez-vous si le roi Max décidait après son élection de multiplier les coupes à blanc?

  • François Beaulne - Abonné 27 août 2019 09 h 29

    L'allié du président autoproclamé du Vénézuéla

    Et dire que ce Jair Bolsonaro est le grand ami du président autoproclamé du Vénézuéla qui fait la pluie et le beau temps et a plongé son pays dans l'instabilité, et presque la geurre civile, pour ses ambitions personnelles et celles d'une clique d'oligarques.