Éducation: la réussite n’est pas un saucisson

Le réseau collégial commence l’année scolaire dans le faste. Au jour I du calendrier scolaire, il a appris du ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, qu’il aurait — enfin ! — les moyens de ses ambitions. Soixante-huit millions tout neufs s’ajoutent à la cagnotte déjà prévue, avec en prime une nouvelle formule de financement plus équitable. Les cégeps de petite et moyenne taille, situés en région, s’en trouvent soulagés. L’ensemble des 48 collèges respire mieux. Ces sommes supplémentaires, réclamées à cor et à cri par un réseau victime d’indifférence ces dernières années, constituent une excellente nouvelle.

En entrevue éditoriale au Devoir la semaine dernière, le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, était donc tout sourire. Les coffres sont pleins, la communication semble rétablie avec le ministère, sur son réseau ne semble peser aucune menace de disparition, comme cela fut le cas à une certaine époque. De quoi se préoccuper maintenant ? De l’« avenir du Québec », rien de moins. Inquiets par la triade pénurie de main-d’oeuvre, démographie en déclin et population vieillissante, les cégeps souhaitent que s’enclenche un vaste mouvement de production de diplômés. Et qu’on augmente les taux de réussite !

Voir la réussite trôner au sommet d’un communiqué de presse provoque un certain étonnement, il va sans dire. Après la mission première de l’école d’« éduquer », dans le sens noble du terme, la réussite du plus grand nombre ne devrait-elle pas relever de l’évidence ? Les cégeps en sont parfaitement conscients, mais certaines données les inquiètent, comme le taux d’accès à l’enseignement supérieur — 31 % des élèves ayant terminé leur 5e secondaire ne vont pas au collégial ensuite. Ou le fait que le taux de diplomation des cégépiens stagne à 63 % depuis 25 ans, sans l’ombre d’une amélioration. Cette donnée englobe tous ceux qui ont obtenu leur diplôme d’études collégiales (DEC) 4 ans après le début des cours pour le préuniversitaire, 5 ans pour le technique. Il y a dix ans à peine, un parcours « normal » se concluait après 2 ans au préuniversitaire et 3 ans au technique, avec des taux de réussite accablants : 42 % pour le premier et 38 % pour l’autre. De nos jours, il semble qu’il ne soit plus à propos de fixer une durée d’études « normale ». La preuve : après 10 ans, 80 % des étudiants ont un DEC en poche.

L’absence de certaines données inquiète les cégeps tout autant. Après avoir composé depuis près de 20 ans avec les plans de réussite (qui obligent chaque établissement à se doter de cibles), la Fédération des cégeps déplore l’absence de données d’ensemble, qui freine les actions concertées et les plans d’action globaux. Ils ont remarqué que de plus en plus d’étudiants en difficulté d’apprentissage franchissent le seuil de leurs classes. Ils notent que les garçons éprouvent plus de problèmes que les filles. Ils composent de plus en plus avec le phénomène des troubles anxieux chez les étudiants. Ils demandent une vision « systémique », pour une « stratégie nationale », et une « concertation » de tous les acteurs de l’éducation. Priorité à la réussite scolaire, implorent-ils, perturbés de naviguer à vue alors que l’enjeu est crucial.

Mais la réussite n’est pas un saucisson qu’on découpe en tranches. C’est dans le chaos sympathique d’une classe de maternelle qu’on peut caresser l’espoir d’améliorer les taux de diplomation au cégep. Les succès et échecs du cégep sont entièrement indissociables de ceux de l’école secondaire avant lui, et du primaire, et enfin du préscolaire. Voilà pourquoi tout élan d’action précoce dans le champ de l’école est salutaire. De la garderie au postdoctorat, les recettes, ruses, plans et méthodes dont se dote une société pour atteindre la réussite du plus grand nombre doivent être réfléchis en bloc, et mis au monde suivant une seule et même ligne directrice, logique et conséquente. Serions-nous prêts à envisager de nouveaux États généraux sur l’éducation ? Les derniers datent de 1995-1996.

La question se pose, car le Québec est pressé de diplômer de potentiels travailleurs. Ce contexte d’urgence est propice aux réflexions bâclées — tout le contraire de ce que supposent des États généraux. Augmenter les taux de réussite est un objectif noble, mais s’il faut pour cela produire à la chaîne des diplômés parfaitement moulés aux espérances du marché du travail, en rognant au passage sur le socle indispensable de la formation générale, on sera passé à côté de la mission d’« éducation ».

Les cégeps proposent de moderniser les cours de philosophie et de français, afin de les rendre plus attrayants — ce sont des cours moins bien réussis qu’on ne le souhaiterait, ce qui pèse dans une course aux diplômes. Cette volonté d’embellissement des matières camoufle, on le dirait, une vision très utilitariste de la réussite et des savoirs nécessaires à sa composition. De quelle réussite le Québec a-t-il besoin au juste ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

8 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 26 août 2019 01 h 17

    Augmenter les taux de réussite?

    Les questions de l'éditorisliste sont pertinentes et bien abordées.

    Cela dit, il faut prendre conscience qu'il y a trois objectifs qui s'affrontent au collégial, comme ailleurs : l'accessibilité, le taux de réussite et le contenu et les exigences. L'amélioration de chacun de ces objectfs ne peut se faire qu'au détriment des deux autres. Il est donc trompeur de parler d'un de ces objectifs sans mentionner l'impact de cet objectif sur les deux autres. En voulant améliorer le taux de réussite, veut-on accorder moins d'importance à l'accessibilité en n'acceptant que les meilleurs, ou veut-on rendre le contenu moins exigeant?

    • Pierre Fortin - Abonné 26 août 2019 12 h 12

      Monsieur Jodoin,

      Il y a un autre aspect de l'éducation que nous éludons le plus souvent quand nous nous soucions de réussite scolaire : l'apprentissage, la part de l'élève qui est à mes yeux la plus déterminante dans la performance de notre système d'éducation. La persévérance et le succès des études reposent en majeure partie sur les épaules de l'étudiant et il est dommage que nos remises en questions, essentiellement administratives, n'abordent jamais cet aspect.

      Les taux de réussite aux études secondaire nous montrent pourtant que, malgré un faible taux de diplomation dans le délai prévu de cinq ans, nos étudiants rattrapent largement la moyenne canadienne après leur retour aux études. Il y a là matière à réflexion sur la condition étudiante au Québec et la question que pose Mme Chouinard y trouve tout son sens : « Après la mission première de l’école d’« éduquer », dans le sens noble du terme, la réussite du plus grand nombre ne devrait-elle pas relever de l’évidence ? » C'est que l'enseignement n'est qu'une dimension de la mission éducative.

      En d'autres mots, notre système scolaire accorde-t-il à chacun une chance égale de se développer pleinement, quelle que soit l'orientation professionnelle qui lui convient le mieux et selon ses aspirations ? Notre acharnement à ne voir que des troubles d'apprentissage dans les difficultés de diplomation, sans questionner l'enseignement lui-même et la vie scolaire qui pourraient en être des facteurs déterminants, est très mal avisé.

    • Jacques de Guise - Abonné 26 août 2019 14 h 16

      À M. Pierre Fortin,

      Tout à fait d'accord avec vous. Je suis toujours estomaqué de voir que l'on aborde trop souvent la question de l'éducation par une entrée autre que celle du travail identitaire de l'apprenant ou, comme vous le dites si justement, autre que selon "la part de l'élève" qui est la plus déterminante, d'autant plus que c'est lui qu'il faut outiller afin qu'il s'approprie les habiletés nécessaires pour vivre un rapport à soi, aux autres et au monde qui lui conviennent pour la traversée de son existence. Le travail identitaire n'étant plus réservé à la période scolaire, mais également aux adultes et aux aînés. Chaque période nécessitant des outils différents.

    • Mario Jodoin - Abonné 26 août 2019 16 h 44

      Bien d'accord, M. Fortin.

  • Marc Pelletier - Abonné 26 août 2019 11 h 24

    En faveur

    Des États Généraux de l'enseignement au Québec : pourquoi pas ?

    Il y a trop longtemps que les fonctionnaires du ministère, dans leur tour, sont les seuls à imposer leurs " visions " de l'éducation au Québec : il serait plus que temps d'enrichir cette vision en écoutant ceux qui sont plus près de l'action et conséquemment des élèves .

  • Jacques de Guise - Abonné 26 août 2019 12 h 07

    La compréhension du travail identitaire nécessaire est le fondement des efforts à déployer

    Quand je pense à tous les travaux théoriques et empiriques ainsi qu'à toutes les réflexions discursives qui ont étayé la problématique de l'identité et de la nécessité du travail identitaire essentiel pour se construire aujourd'hui, et que je me rends compte qu'on tergiverse notamment sur la réussite, la diplômation, la modernisation des cours de philo et de français, etc., pour s'orienter en éducation je me dis qu'on est bien mal servi encore une fois par nos politiques publiques à courte vue ou à cécité évidente. Quand je vois le vide existentiel environnant, il m'apparaît évident que l'essentiel n'est pas dans la réussite, mais bien dans l'appropriation d'habiletés et de compétences et dans l'élaboration des capacités pour affronter les obstacles matériels et immatériels dont nous faisons l'épreuve quotidiennement dans notre société hautement différenciée.

    • Claude Bernard - Abonné 26 août 2019 21 h 06

      @ Jacques de Guise

      Votre commentaire m'ouvre des horizons inconnus.
      Doit-on comprendre que le «travail identitaire», s'il est bien fait, peut aider à reduire le décrochage au Québec?
      Peut-il commencer au primaire; nos enseignantes sont-elles formées dans cette discipline ou programmatique?
      Est-il possible de mesurer sont évolution ou ses progrès chez un élève en difficulté?
      Cette tendance est-elle appliquée quelque part ici?
      Si elle est la base de l'apprentissage, n'a-t-elle pas à voir avec la réussite?
      Espérons que les conseillers du ministre lisent le Devoir.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 26 août 2019 17 h 20

    La scolarité c'est bien, mais au-delà, la vie étudiante doit être une priorité permanente!

    À l'ère de l'Intelligence artificielle et des robots largement utilisés pour une production sans cesse poussée, il est temps de consacrer du temps aux élèves et aux étudiants qui devront affronter le marché du travail. D'un côté, il y a le milieu industriel dont le rêve est d'avoir sur le champ des jeunes gens formés sur une spécialité de pointe et qui pourront travailler le plus vite possible, sans tenir compte de leurs aspirations ni de leurs valeurs intrinsèques. Le message passe mieux quand les échanges sont bidirectionnels, faisant ainsi abstraction des schémas dressés par les fonctionnaires du ministère qui devraient « faire un stage en entreprise » pour connaître les réalités d'aujourd'hui, dans l'entreprise prête à engager des spécialistes ou des gens qualifiés.
    L'éducation des jeunes gens ne doit pas viser que la réussite scolaire, au détriment des aptitudes qui peuvent s'acquérir tout au long d'une carrière. Il n'y a pas si longtemps, on affirmait que les futurs travailleurs changeront plusieurs fois de métiers ou de professions! Devant cette situation. il y a là tous les ingrédients pour rendre des jeunes anxieux pour leur avenir! Bref, il est préférable plutôt de franchir chacune des étapes dans un climat moins morose et plus enjoué! Avec un bon bagage, ils pourront continuer d'évoluer dans la société qui doit laisser la chance au coureur, à celui qui est déterminé à foncer, quitte à en laisser quelques uns à des spécialistes qui devront les prendre en charge, sans les discriminer par rapport aux premiers. La vie est longue et nous pouvons apprendre bien des choses qui auparavant pouvaient nous sembler inutiles et dont on ne saurait s'en passer maintenant!
    Pour terminer, le contexte dans une salle de classe doit être porteur d'un esprit de collégialité, de participation de tous les intervenants, enseignants et étudiants. Quoi de plus agréable que de se retrouver et d'échanger dans un groupe où l'optimisme est de rigueur!