Non-ingérence ou indifférence?

À quelques semaines du début des classes, Kativik Ilisarniliriniq, la commission scolaire du Nunavik, cherche encore 84 volontaires pour des postes d’enseignants. Bon an mal an, une dizaine de titulaires de classe manquent à l’appel sur un lot d’une centaine, ce qui laisse des classes vides pendant des mois entiers. Cette grave pénurie à l’embauche est assortie d’un fort taux d’absentéisme du personnel : en moyenne 8 cours de 45 minutes sont annulés pour chaque jour de classe, dans chaque école, car les professeurs n’y sont pas. Chaque fois qu’une classe est vide, des élèves sont forcés de faire l’école buissonnière : oui, les suppléants eux aussi se font discrets.

Mais comment peut-on tolérer de tels manquements ? Non seulement ils mettent à mal la réussite scolaire des enfants, mais ils viennent fragiliser le socle de l’avenir d’un peuple, soit l’éducation, passeport crucial pour l’épanouissement des peuples autochtones.

On ne peut pas dire que c’est faute de connaissances. Les rapports accablants faisant état du faible niveau de scolarisation chez les Premières Nations s’accumulent, tant au niveau mondial que national. Plusieurs commissions ont fait état autant de l’importance de l’éducation pour contrer le désenchantement de certains peuples que des nombreux obstacles qui s’ajoutent sur la route des élèves autochtones : plus susceptibles que les autres d’être mal logés, mal nourris, fatigués d’évoluer dans un environnement peu favorable à la fréquentation scolaire, toutes conditions menant hélas à l’abandon scolaire — le taux de décrochage est de 85,7 % au Nunavik.

La situation critique de Kativik Ilisarniliriniq dévoilée par Le Devoir mardi a précisément fait l’objet d’un rapport spécial du Protecteur du citoyen publié en octobre dernier. Le Protecteur a enquêté au nord du 55e parallèle, dans cette commission scolaire créée en 1978 dans la foulée de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois pour administrer les 17 écoles primaires et secondaires et les 5 centres d’éducation des adultes du Nunavik. Les plaintes ayant déclenché l’examen portaient sur la qualité de l’éducation, la fréquentation scolaire, le recrutement, la rétention et le taux d’absentéisme du personnel enseignant.

En accord avec le caractère distinct des communautés du Nord, le fonctionnement et le programme éducatif sont distincts de ceux du « Sud » : l’inuktitut est la seule langue d’enseignement de la maternelle à la fin de la deuxième année du primaire et la culture inuit imprègne le curriculum. Toutes conditions qui appellent à grands cris la présence d’enseignants eux-mêmes issus de la culture inuit pour prodiguer et transmettre leur savoir, et surtout contribuer à rehausser les taux de réussite (les taux de sortie sans diplôme sont quatre fois plus élevés au Nunavik qu’ailleurs au Québec). Mais alors qu’une masse critique de Nunavimmiuts serait essentielle pour plus de stabilité, ceux-ci se font rares : ils composent à peine 38 % du personnel enseignant.

Si la pénurie d’enseignants court sur toutes les lèvres des gestionnaires de l’éducation par les temps qui courent, partout au Québec, on peut sans grand mal imaginer les défis additionnels que cela peut revêtir au Nord, où les conditions d’exercice ne sont pas les plus faciles, ne serait-ce qu’en raison de l’isolement. Des ressources et des plans d’action ont bel et bien été mis en place au fil des ans, avec des actions prometteuses. L’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et l’Université McGill offrent des formations destinées tant au personnel non autochtone qu’aux autochtones intéressés par l’enseignement.

Mais il semble que des pans de l’essentiel ont été oubliés. Québec ne compile pas des données indispensables sur le système d’éducation au Nunavik — les bulletins sont encore remplis manuellement et l’absence de technologie adéquate empêche la tenue de dossiers numériques pour les élèves. Des logements manquent pour accueillir le personnel — et des logements manquent tout court, car, parmi les facteurs expliquant les causes de l’absentéisme chez les enfants, on note le fait que certaines familles doivent s’entasser dans des espaces si exigus qu’on doit prendre des « tours » pour dormir. Le calendrier scolaire n’a pas été adapté au caractère distinct de la vie dans le Nord : là-bas, on aimerait l’école à l’année, avec des pauses pour les périodes de chasse et de pêche.

Les besoins particuliers et urgents du Nunavik appellent une action politique immédiate et forte. Il ne faudrait pas que, sur la route du respect de l’autonomie des peuples autochtones, bien sûr essentiel, on glisse en douce vers la non-ingérence. Sous celle-ci, se camoufle parfois une insidieuse indifférence.

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10 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 14 août 2019 06 h 33

    Les méchants blancs et les bons Autochtones

    Bon, encore les méchants blancs qui sont indifférents du sort éducatif des Autochtones. Misère. Maudit qu'on est sans coeur nous les privilégiés.

    Ceci dit, les demi-vérités sont omniprésentes dans cet éditorial.

    J'ai enseigné dans une ville du nord de l'Ontario où les Autochtones représentaient la moitié de la population. Il n'y avait pas de pénurie de logement et jamais un journée d'école avait été annulée parce qu'il manquait des enseignants qualifiés. Pourtant, les enfants autochtones brillaient très souvent par leurs absences répétées sans aucunes raisons valables. Un enfant m'avait déjà dit que ses parents lui avaient dit qu' il pouvait manquer l'école deux fois semaine. Que voulez-vous, l'école n'était pas valorisée.

    Un programme éducatif distinct sous-entend un qui est en-dessous de la moyenne scolaire en ce qui à trait aux matières de base. Quelle attitude condescendante parce que cela veut dire que enfants autochtones ne peuvent pas réussir le programme des blancs. C'était le même phénomène à cette école; en moyenne, les enfants autochtones étaient bon derniers dans la classe, ce qui veut dire explicitement que les études postsecondaires n'étaient pas au menu du jour. Pourtant, presque toute l'aide à l'enfance dans cette école était consacrée aux enfants autochtones.

    Et ceci n'était pas dans un village isolé du grand nord, mais bien dans une ville où rien ne manquait et où les blancs et les Autochtones se côtoyaient de façon journalière. Alors imaginez une ville perdue dans le grand nord au milieu de nulle part. Qui veut aller enseigner là-bas? Les enseignants ne sont pas des missionnaires.

    Oui, l'éducation est le moteur d'émancipation de toute société. Mais, il faut aussi le vouloir et faire les sacrifices nécessaires, pas par l'absentéisme répété. Il faut valoriser l'école. Cela, personne ne peut le faire ou l'acheter pour eux. Les enfants autochtones méritent mieux.

    • Pierre Rousseau - Abonné 14 août 2019 08 h 29

      Vous semblez oublier que l'éducation a été et est souvent toujours un instrument d'assimilation. D'ailleurs les créateurs des pensionnats autochtones disaient avoir de bonnes intentions... ils visaient l'assimilation des jeunes autochtones à la société dominante, en réalité en tuant l'Indien dans le jeune, pour qu'ils aient de meilleurs chances de vivre dans la société dominante. On a vite compris que ce type d'école ne pouvait être « volontaire » d'où le kidnapping des jeunes par la police dans les collectivités autochtones et leur confinement dans les pensionnats.

      Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant que les parents et les enfants ne voient pas l'utilité d'une éducation qui vise à éliminer leur langue et leur culture dans le but de les « émanciper » (c'est le terme de la loi sur les Indiens) en les assimilant à la société dominante. Parler de bons et de méchants est contre-productif car il s'agit plutôt de mauvaises décisions prises à une époque où la société coloniale était fortement xénophope et ethnocentrique. Maintenant qu'on en est conscient, il faudrait penser à décoloniser le système éducatif ensemble.

      Dire qu'un système éducatif qui reflèterait les réalités inuites serait « en-dessous de la moyenne scolaire » fait aussi preuve de condescendance car rien ne prouve qu'un tel système serait nécessairement « en-dessous »; peut-être serait-il meilleur que le système « normal » car s'il réussit mieux chez les jeunes autochtones alors, ce serait certainement une grosse amélioration. Les matières de base ? Je me souviens quand j'étais jeune le latin était une matière de base (par ailleurs très intéressante) mais aujourd'hui il ne l'est plus. Peut-être que si on m'avait donné la chance d'apprendre l'inuttitut, cela aurait été aussi valorisant et m'aurait donné la chance de mieux connaître une culture locale, qui a une profonde connexion avec ce continent.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 août 2019 15 h 03

      Ben coudonc M. Rousseau, vous avez déjà enseigné à ces élèves ? Les élèves et les parents dans cette école ontarienne ne voulaient rien savoir de leur langue autochtone, le cris. Ils parlaient tous anglais et préféraient apprendre le français comme langue seconde. C'est ben pour dire. Pour l'inuttitut, difficile à voir comment cela pourrais les avantager à court et moyen terme.

      Nous en sommes à la 4e révolution industrielle et celle-ci ne fait aucun cadeau à personne. Si on veut se sortir de ce piège que sont les réserves, vous savez, ces prisons à ciel ouvert, il faudra se mettre au diapason en fait de compétences éducationnelles.

      Si on veut garder sa langue et sa culture, c'est en s'appropriant les connaissances des autres pour devenir plus compétents qu'eux.

    • Hélène Paulette - Abonnée 15 août 2019 07 h 39

      Monsieur Dionne, le sujet içi est le Nunavik et non l'Ontario... Vos expériences personnelles et vos demi-vérités finissent par faire transparaître vos préjugés.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 août 2019 20 h 07

      Chère Mme Paulette,

      C'est très facile de faire des commentaires quand vous n'avez jamais enseigné à des enfants autochtones. Ceux du nord de l'Ontario qui venaient des réserves qui n'arrêtaient pas de faire les manchettes sont identiques à ceux du Nunavik. C’est la même situation vécue. L’isolation au carrée. En bref, vous n’y connaissez rien tout comme la plupart des islamo-gauchistes.

  • Alain Roy - Abonné 14 août 2019 07 h 24

    Drapeau rouge

    "le taux de décrochage est de 85,7 % au Nunavik"...donc on peut conclure avec une relative certitude, face à ce drapeau rouge de la taille d'un terrain de football, que le modèle d'enseignement ne fonctionne pas. Donc il faut changer ce modèle, et les peuples autochtones doivent être les maîtres d'oeuvre de cette réforme. Ils doivent le créer à leur image, en fonction de leur culture, de leurs façons de faire et de leurs besoins. Et nous devons avoir l'humilité de reconnaître que les mots gestion, performance, contrôle, suivi, etc n'ont pas la même signification et les mêmes paradigmes partout dans le monde. L'autonomie des peuples autochtones, l'abandon du modèle colonial, commencent par l'autonomie de leur modèle d'éducation. Non-ingérence ou indifférence? Commençons par respect.

  • François Beaulé - Abonné 14 août 2019 08 h 06

    Une grande incohérence

    Il manque au moins un élément important à cette description de l'échec de l'éducation au Nunavik, avec un taux de décrochage de 86%. Il est pourtant fondamental. Où est le désir des parents de scolariser leurs enfants ? Quelles sont leurs valeurs et leurs ambitions ? Les écoles semblent avoir été parachutées d'en haut sans réels désir et volonté de ce peuple.

    L'autre grand manque de cet éditorial est, encore une fois, la dimension démographique, ce nouveau tabou, que Le Devoir n'ose pas aborder de front. S'il manque de logements au Nunavik, c'est parce que ce peuple a une forte fécondité mais est incapable de construire des maisons. Pourtant ils ont les bras, ils ont la jeunesse qui manquent au peuple québécois, pour cause de faible fécondité.

    Donc, dans cette situation de forte fécondité au Nord et de faible fécondité au Sud, le peuple québécois n'a plus les ressources financières et humaines pour soutenir la forte croissance démographique des peuples du Nord. Voilà l'enjeu fondamental.

    Le grand écart entre la fécondité des Autochtones et celle des Canadiens va inévitablement causer beaucoup de problèmes et de souffrances à l'avenir. C'est déjà commencé. Il faut se libérer du tabou de la fécondité.

  • Pierre Rousseau - Abonné 14 août 2019 08 h 13

    Le colonialisme et son impact majeur chez les peuples autochtones

    Cet éditorial couvre beaucoup de sujets et démontre l'insidieuse influence du colonialisme en milieu autochtone. D'abord, il est difficile d'importer des enseignants du Sud au Nord à cause de la différence incroyable entre les sociétés du Nord et celles du Sud, en particulier en matière de langue et de culture. Il n'y a pas que l'isolement physique mais aussi l'isolement culturel pour un enseignant qui ne parle même pas la langue des gens chez qui ils vont vivre. Le fossé culturel entre les Inuits et le reste de la société québécoise est énorme, souvent incommensurable. Donc, il n'y a pas de prime d'isolement qui peut compenser pour les difficultés d'un enseignant qui serait transplanté dans le Nord.

    Il y a ensuite les conditions de vie au Nunavik. On sait qu'il y a un manque criant de logements car la population augmente beaucoup plus vite que la disponibilité des logements. Il n'y a souvent même pas assez de place dans la maison pour que tout le monde puisse dormir en même temps et il faut dormir « à relai » ! De plus cette promiscuité favorise les maladies pulmonaires et les grippes de sorte que souvent les enfants en sont les premières victimes et peuvent même développer des maladies chroniques qui vont les suivre jusqu'à leur décès.

    Enfin, malgré certaines adaptations à la culture des Inuits, leur langue demeure marginale après la deuxième année et tout le système vise à leur donner une éducation avec les mêmes critères de succès que celui des populations du Sud qui ne sont pas confrontées aux mêmes défis que les Inuits. Petit exemple: traditionnellement les enfants apprenaient leur rôle en suivant leurs parents et leurs oncles et tantes selon le cas. Or, les jeunes ne sont pas adaptés pour s'asseoir dans une salle de classe jour après jour, en particulier pour les garçons; alors pas étonnant qu'ils décrochent. Il est temps pour la société dominante de soutenir les Inuits dans la création de leur système éducatif, en harmonie avec celui du Sud.

  • Gilles Bonin - Inscrit 14 août 2019 08 h 39

    Des volontaires?

    Que l'on cherche de bons profs compétents et qu'on leur offre des conditions de travail attractives et surtout, surtout, même si cela prend du temps, qu'on forme des personnes issues de ces communautés à la profession d'enseignants