Débats démocrates: à la recherche d’un consensus

Il y a une faille dans l’argument très répandu voulant que les démocrates doivent se tenir le plus près possible du centre de l’échiquier politique pour remporter la présidentielle de 2020 — un centre dont Joe Biden, favori de la course à l’investiture, est le porte-drapeau. Ce qui ne veut pas dire que le soutien de voix modérées ne leur est pas essentiel. Mais au moins, depuis George W. Bush, les républicains l’ont bien compris, eux qui s’appuient sur la militance des ultraconservateurs évangéliques pour faire le plein de votes en les agrégeant à ceux de partisans plus centristes sans doute, mais très antidémocrates. Donald Trump a peaufiné l’approche en jouant la carte du racisme et de l’homme-blanc-en-colère.

Aussi, les démocrates les plus « progressistes » plaident non sans raison que le Parti démocrate aura intérêt à se tenir par opposition plus résolument à gauche, s’appuyant sur l’idée que, contrairement aux prétentions de la droite, une majorité d’Américains sont prêts à de « gros changements structurels », pour reprendre les mots de la candidate Elizabeth Warren. Beaucoup prédisaient en 2015-2016 que la candidature du sénateur indépendant Bernie Sanders, que l’establishment du parti aura tenté par tous les moyens de marginaliser, serait un feu de paille. Il appert qu’ils se sont trompés. À vrai dire, ils auraient probablement eu raison, n’eût été l’effet combiné et explosif de la défaite de la candidate Hillary Clinton et de la victoire de Trump.

Le résultat, quatre ans plus tard, est que le Parti démocrate vit une révolution interne ou, du moins, une « saison des idées ». Un questionnement existentiel très bien illustré cette semaine par les deux grands débats démocrates tenus mardi et mercredi soirs au Fox Theatre de Detroit, dans l’État électoralement clé du Michigan, entre les vingt candidats à l’investiture présidentielle du parti — particulièrement autour de l’enjeu du système de santé américain.

La faille argumentaire est d’autant plus béante que l’ancien vice-président Biden, meneur dans les sondages auprès des militants, y compris parmi les électeurs noirs, n’est pourtant pas le candidat le plus convaincant. Il avait mal paru en juin à l’occasion de la première série de débats, après avoir été mis en boîte par la sénatrice Kamala Harris (Californie) sur la question raciale ; il n’a guère fait mieux mercredi.

Difficile de ne pas se demander ce que les militants lui trouvent au regard de la qualité des candidats qui l’entourent, même les plus périphériques. Les candidats ont débattu de santé, d’immigration, de transformation du marché du travail et d’égalité hommes-femmes de manière intelligente et constructive. Face aux Cory Brooker (sénateur de New York), Andrew Yang (un entrepreneur qui défend l’idée d’un revenu minimum garanti) ou Tulsi Gabbard (ex-marine devenue politicienne antiguerre), celui dont les propos étaient les moins bien articulés était M. Biden. Il sonnait comme un politicien d’une époque révolue.

Son âge n’a rien à voir, du moins pas si on le compare à M. Sanders, qui s’est montré fougueux mardi soir dans la défense de son « Medicare for All », son grand projet — peu réaliste dans le contexte américain — d’assurance maladie à la québécoise. Le premier a 76 ans, le second 77. On en conclut que la popularité de M. Biden, qui surfe sur sa filiation avec Barack Obama, tient à la nervosité d’une bonne partie des militants de voir le parti embrasser des politiques trop à gauche qui vont faire fuir les électeurs modérés et donner à M. Trump de meilleures chances d’être réélu.

Ce à quoi Mme Warren répliquait cette semaine : « On ne peut pas choisir un candidat en qui on ne croit pas juste parce qu’on avait trop peur de faire autre chose. »

En effet. M. Biden est peut-être le favori, mais contre les Sanders, Warren et Harris, il est un favori fragile dont la capacité de mobilisation, en particulier auprès des jeunes, ne saute pas aux yeux. Ce qui ne veut pas dire que réconcilier les positions des uns et des autres tienne de la quadrature du cercle. En santé, les positions se recoupent largement sur le fond, tous s’entendent sur la nécessité fondamentale d’élargir l’accès aux soins, d’une manière ou d’une autre, et de tenir en laisse les pharmaceutiques et les compagnies d’assurances. Les démocrates ne sont pas en train de se déchirer, ils réfléchissent aux moyens de dégager un consensus qui soit le plus inclusif possible. L’exercice est très intéressant. Pourvu qu’ils n’aillent pas s’échouer sur l’écueil de l’impeachment. Prochains rendez-vous : les 11 et 12 septembre à Houston, au Texas.

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