Trouver un antidote à Poutine

La Russie sous Vladimir Poutine vit un été politique tendu — un élan de grogne qui tourne tout à coup à une sale affaire avec le possible empoisonnement d’Alexeï Navalny, figure majeure de l’opposition. On dit possible, comme s’il y avait lieu d’en douter vraiment, alors qu’il est plus que plausible que l’homme qui se remet d’une « intoxication généralisée », selon sa docteure, a été empoisonné dans la prison où il avait été jeté pour une énième fois.

Bougie d’allumage de toute cette histoire : l’invalidation à la mi-juillet par la commission électorale d’une soixantaine de candidatures, dont la majorité présentait des opposants indépendants, aux élections locales de la ville de Moscou, sous prétexte d’irrégularités. Hormis réprimer, il n’y a rien qu’une démocrature sache mieux faire pour museler l’opposition que de se cacher derrière le paravent du légalisme, même quand la manipulation crève les yeux.

Ainsi, celle de Vladimir Poutine avait décrété que, pour avoir le droit de se présenter, il faudrait que les candidats réunissent les signatures de 3 % des inscrits sur les listes électorales de leur circonscription — contre 0,5 % auparavant. Ce que l’opposition jure avoir réussi à faire dans un grand nombre de cas — et en un temps record.

« Le pouvoir doit décider ce qui est le plus risqué : nous laisser participer ou provoquer des manifestations en nous en empêchant », avait déclaré au Monde Lioubov Sobol, autre figure de proue de l’opposition, proche de Navalny, et candidate dans la 43e circonscription de la capitale.

Il a choisi de doter l’opposition d’un appel aux armes dont il a mal mesuré la force de mobilisation. Sans être massive, la manifestation pacifique pour des élections libres qui a réuni 20 000 personnes il y a deux semaines à Moscou était de l’ordre de l’inédit depuis les protestations de 2011-2012 contre les fraudes électorales et le retour de Poutine à la présidence. Le régime a été pris de court. D’où le déploiement, samedi, de moyens policiers disproportionnés pour écraser une nouvelle mobilisation, avec à la clé l’arrestation de plus de 1400 personnes.

C’est pour avoir appelé à cette manifestation que M. Navalny a écopé, mercredi dernier, de 30 jours de prison. Et c’est pour l’ensemble de son oeuvre à titre d’opposant en chef à Vladimir Poutine qu’il a « possiblement » été empoisonné. Ce qui horrifie, mais ne surprend guère. On sait depuis longtemps que M. Poutine est à la tête d’un régime mafieux. De la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée dans son appartement en 2006, à l’ancien espion russe Sergueï Skripal, victime d’empoisonnement l’année dernière à Salisbury, en Grande-Bretagne, en passant Boris Nemtsov, politicien d’opposition abattu en 2015 devant le Kremlin, la liste est longue des opposants muselés ou éliminés sans états d’âme par le pouvoir.

La liste est longue, et le recours à la répression pure et dure des voix de la société civile prend des proportions chinoises. L’affrontement autour des élections de septembre à la Douma de Moscou témoigne de ce durcissement, comme il témoigne par conséquent d’une certaine nervosité du régime. Si donc la popularité personnelle de M. Poutine reste importante, celle de son parti, Russie unie, faiblit. À Moscou, détail significatif : aucun candidat ne se présente plus sous le drapeau officiel du parti au pouvoir, comme il est préférable de ne bénéficier de son soutien qu’en sous-main. Il se trouve contre toute attente que, d’autre part, plusieurs candidats pro-Poutine ont été battus à des élections régionales tenues depuis un an par des rivaux appartenant à l’opposition tolérée, notamment communiste.

Moins médiatisées chez nous, d’importantes manifestations de retraités ont eu lieu l’automne dernier dans des dizaines de villes et de villages du pays contre une réforme reportant l’âge de la retraite. De celles-ci à celles-là, c’est dire que l’ascendant politique du président n’est pas par définition à toute épreuve. « Je soutiens sa politique étrangère, mais ses politiques sociales sont humiliantes », avait dit à la correspondante de Radio-Canada une éducatrice en garderie. Tout juste. M. Poutine planait alors allègrement sur les succès de l’intervention militaire russe en Syrie, calculant que son ultranationalisme faisait oublier une qualité de vie médiocre. La vision pessimiste des choses veut que se dégonfle la plus récente expression de colère sociale. Une vision plus optimiste du monde veut qu’il existe un antidote à ce régime et qu’il ne puisse pas éternellement suffire de verrouiller les portes du pouvoir.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

10 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 30 juillet 2019 06 h 46

    Un appui massif bien nécessaire


    Que dire sinon que toute dictature connaît un jour une fin. Plus vite le régime mafieux et despotique de Poutine tombera, tant mieux! Que les démocrates occidentaux appuient massivement les démocrates russes! La liberté, qui définit la personne, finit toujours l'emporter. Mais le temps pour y arriver peut hélas être bien long.

    M.L.

  • Nicole Delisle - Abonné 30 juillet 2019 08 h 52

    La dictature tire-t-elle à sa fin?

    Il vient toujours un moment où un peuple berné et dépouillé par une dictature et un système corrompu en arrive à se rebeller et à faire savoir qu’il en a assez. Le temps est-il venu en Russie? Poutine a détourné à son avantage les richesses du pays et assassiné tous ceux qui lui barraient la route de son ascension. Avec ses méthodes apprises en tant qu’espion du KGB, il a su détourner l’attention de sa culpabilité aux gens du peuple. Mais certains ont de lourds soupçons sur sa responsabilité et l’abus de son pouvoir pour éteindre toute contestation. La Russie arrivera-t-elle à devenir un pays démocratique? Là est la question. Mais des brèches commencent à fissurer cette dictature. Poutine sera-t-il déchu comme d’autres dictateurs, avec une fin très peu glorieuse d’assassinat ou de fuite à l’étranger avec l’argent volé aux citoyens? L’avenir nous le dira. Mais il devrait déjà sentir que le sol commence à se dérober sous ses pieds....

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 juillet 2019 09 h 25

    Petite correction

    Anna Politkovskaïa a été assassinée « dans la cage d'escalier, devant l'ascenseur de son immeuble ».
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Anna_Politkovska%C3%AFa#Assassinat

    Concernant Boris Nemtsov, plusieurs croient que Poutine ne serait pas mêlé à cet assassinat. J'ai entendu dans un documentaire à la télé, que suite à l'assassinat, Poutine s'est isolé pendant trois jours, défait. Est-ce vrai?

    • Michel Lebel - Abonné 31 juillet 2019 10 h 07


      Diable! Que faut-il de plus pour ne pas voir en Poutine un chef mafieux et un dictateur qui ignore tout des droits de la personne et de la souveraineté territoriale (Ukraine). Des dirigeants barbares gouvernent dans bien des parties du monde. BIen triste réalité et spectacle. Et un plus que stupideTrump qui aime rien de moins que se pavaner avec ces barbares. Oui! Nous vivons une dans époque bien cruelle et indigne pour l'Homme.

      M.L.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 juillet 2019 13 h 31

      M. Lebel, voici ce que je pense, sommairement, de Poutine et de la Russie :

      https://media1.ledevoir.com/opinion/lettres/396120/le-magot-en-suisse
      https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/463139/le-bain-turc
      https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/482100/un-pacte-avec-le-diable
      http://www.ledevoir.com/sports/actualites-sportive
      http://www.ledevoir.com/international/actualites-i
      https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/532414/l-otan-sans-les-etats-unis-pourquoi-pas
      https://www.lorientlejour.com/article/1093866/trotski-et-poutine-meme-combat.html
      https://www.lesoleil.com/opinions/point-de-vue/erdogan-lempire-ottoman-et-lotan-4d3e6d480aa1b4be61d60783e6392d4a
      https://www.lorientlejour.com/article/1161225/la-belle-epoque-de-la-revolution-culturelle.html

      Cela dit, rien n'interdit de se questionner sur le meurtre d'un opposant, en particulier. Je pense que Poutine aurait préféré Nemtsov vif plutôt que mort.

  • Pierre Fortin - Abonné 30 juillet 2019 12 h 41

    Un million de doutes ne feront jamais une certitude

    Comme il serait instructif de connaître les sources et la logique sur lesquelles vous fondez autant de certitudes, Monsieur Taillefer. De toute évidence, cela n'est pas votre intention et, sous votre plume, les conjectures deviennent des certitudes. Vous dérivez.

    Il peut être pertinent de rappeler la réalité de la Russie des années Eltsine comme le relate la revue Forbes en 1996 : « Russia is a bubbling cauldron of criminal organizations--Sicily on a giant scale. Last year some 40,000 people were murdered in Russia and 70,000 disappeared--probably never to be heard of again. The murder rate in Russia is three or four times higher than in New York City. Assassination is a tool of business competition. » On y raconte aussi le meurtre de Ivan Kivelidi, un banquier fondateur de la Russian Business Roundtable, empoisonné par un agent toxique disposé sur le bord de sa tasse de café. Comme quoi cette pratique d'empoisonnement semble courante en Russie et ne date pas de l'ère Poutine.

    Il est troublant de voir Le Devoir se lancer dans d'aussi lourdes accusations sans présenter d'abord un minimum de faits avérés, surtout lorsque la conjecture est si attrayante. Or vous n'exposez aucun raisonnement valide quand vous lancez « On dit possible [empoisonnement], comme s’il y avait lieu d’en douter vraiment, alors qu’il est plus que plausible que l’homme qui se remet d’une « intoxication généralisée », selon sa docteure, a été empoisonné dans la prison où il avait été jeté pour une énième fois. » Qu'attendez-vous au juste de vos lecteurs M. Taillefer ?

    Je n'ai aucune envie de me faire l'avocat du diable, mais de grâce ! Le Devoir doit mieux respecter la déontologie journalistique dans le cadre de sa liberté éditoriale : « Le journaliste d’opinion expose les faits les plus pertinents sur lesquels il fonde son opinion [...] et doit expliciter le raisonnement qui la justifie. » — Guide de déontologie journalistique du Conseil de presse du Québec

    • Gilbert Troutet - Abonné 30 juillet 2019 14 h 54

      Je partage entièrement votre avis, Monsieur Fortin. C'est le genre de journalisme comme on en voit beaucoup aujourd'hui, même au Devoir et à Radio-Canada : une agence de presse émet des hypothèses, quand ce ne sont pas de fausses nouvelles, et des journalistes peu srupuleux surfent là-dessus en y ajoutant leur opinion.

      Quand un avion de la compagnie néerlandaise a été abattu au-dessus de l'Ukraine, le correspondant de Radio-Canada, Jean-François Bélanger, annonçait aussitôt que c'était l'oeuvre des Russes. Or, l'enquête n'avait pas encore commencé.

      La propagande anti-russe n'est plus seulement cousue de fil blanc, c'est devenu de la corde.

    • Pierre Fortin - Abonné 30 juillet 2019 17 h 56

      Monsieur Troutet,

      Le plus triste dans cette histoire c'est que Le Devoir dérive sérieusement dans le filtre journalistique qui consiste à " éditer " l'histoire de manière à la rendre publiable, ce qui implique une certaine dose de subjectivité. Il faut alors savoir s'auto-évaluer et c'est à cette fin que les comités de rédaction ont été voulus. Que fait le comité de rédaction du Devoir ? Doit-on lui rappeler que, depuis sa fondation, c'est à l'intelligence de ses lecteurs qu'il s'adresse ?

      Et c'est comme ça que, petit à petit, on perd son objectivité et qu'un journal jaunit. Cela ne doit pas arriver au Devoir, il doit veiller à maintenir la qualité éditoriale qui l'a toujours caractérisé et qui a fait sa réputation et son autorité morale. Triste je suis.

      En ce qui concerne le crash du MH17, un consortium de journalistes d'investigation ont étudié l'affaire et viennent de produire un documentaire sur la question. Bien sûr, il ne faut sauter aux conclusions, mais d'autres faits viennent ajouter de la lumière sur cette affaire nébuleuse déjà vieille de plusieurs années, presqu'un " cold case " : https://www.youtube.com/watch?v=AF6og1_ziXA

  • Pierre Robineault - Abonné 30 juillet 2019 13 h 13

    Merci !

    Le tout bien rédigé, bien résumé et bien ramassé!