Les limites du charme

La filiale canadienne du géant chinois des télécommunications Huawei est sur les dents. La crise diplomatique entre la Chine et le Canada, provoquée par l’arrestation de la directrice financière Meng Wanzhou à la suite d’une demande d’extradition américaine, mine la position commerciale de l’entreprise et son image dans l’opinion publique. En plus, Ottawa tarde à se prononcer sur la participation de Huawei au développement du réseau sans fil de cinquième génération (5G) canadien.

Pour tenter de renverser la vapeur, Huawei Canada a lancé une opération charme, avec publicité, lobbying et, surtout, l’annonce lundi dernier de son soutien au déploiement, d’ici 2025, de services haute vitesse sans fil dans au moins 70 communautés nordiques, dont 50 dans le Nord-du-Québec.

Pour ces collectivités, c’est évidemment une bonne nouvelle. Dans son rapport de l’automne dernier sur la connectivité des régions rurales et éloignées, le vérificateur général soulignait qu’en 2016, seulement 39 % des Canadiens de ces régions avaient accès à l’Internet haute vitesse, soit 5,4 millions de personnes dépendantes d’un service plus lent. Le Comité permanent de l’industrie, des sciences et de la technologie déplorait aussi ce fossé numérique dans ses rapports du printemps 2018 et de juin dernier.

Depuis des années, le gouvernement fédéral, le CRTC, les provinces et l’entreprise privée promettent d’y voir, mais malgré les demandes répétées de comités consultatif et parlementaire, Ottawa tarde à se doter d’une stratégie digne de ce nom. Il a des programmes, a promis des investissements, dont environ 6 milliards sur 10 ans inscrits dans le dernier budget. Il s’y fixe d’ailleurs pour cible de connecter à des services haute vitesse 95 % des ménages canadiens d’ici 2026 et 100 % d’ici 2030. Mais dans sa réponse au comité parlementaire, il ne fait pas mention d’une stratégie, préférant une approche dite englobante axée sur le marché et reposant sur des investissements privés et publics.

L’annonce de Huawei fait donc son affaire, puisqu’elle contribue à l’atteinte de ses objectifs. Elle est d’autant plus utile que le vérificateur général avait conclu que la politique du ministère de l’Innovation, des Sciences et de la Technologie était inefficace à la lumière des sommes engagées et en l’absence d’une vraie stratégie assurant une optimisation des dépenses publiques.

Mais quel est l’intérêt véritable de Huawei dans cette affaire ? Est-on face à une entreprise simplement désireuse d’entrer dans les bonnes grâces des Canadiens ou à une compagnie qui exploite une faille canadienne pour faire d’une pierre deux coups, c’est-à-dire charmer d’un côté et, de l’autre, servir les intérêts du gouvernement chinois ?

La question se pose, et Ottawa devrait être aux aguets avant de permettre à l’entreprise chinoise une position quasi monopolistique dans des communautés trop petites pour attirer la concurrence en matière de technologie sans fil. La Chine a des visées sur l’Arctique, comme le décrivait bien un reportage de Radio-Canada au printemps dernier.

Le gouvernement chinois ne s’en cache d’ailleurs pas. En janvier 2018, il a publié un livre blanc décrivant ses ambitions d’édification d’une « route de la soie polaire » qui mise sur l’ouverture des voies maritimes arctiques pour, entre autres, accéder aux ressources. Ses entrepreneurs sont déjà actifs dans l’Arctique canadien et au Groenland. Des communautés inuit ont été approchées avec des propositions d’investissements dans des infrastructures importantes.

Huawei est une entreprise chinoise, soumise à la loi chinoise. La réponse musclée de Pékin à l’arrestation en décembre dernier de Mme Weng démontre l’importance stratégique de ce fleuron industriel pour les autorités chinoises. La détention arbitraire de deux Canadiens accusés faussement d’espionnage et les représailles commerciales contre des produits agricoles d’ici ne visent qu’à forcer le Canada à refuser l’extradition de cette femme qui fait face à des accusations de fraude aux États-Unis.

Le vice-président des affaires commerciales de Huawei Canada, l’ancien conseiller conservateur Alykhan Velshi, a déploré lundi dernier le traitement réservé aux deux Canadiens incarcérés et a insisté sur l’indépendance de son entreprise. Malheureusement pour lui, ce n’est pas au Canada qu’il trouvera solution à ses problèmes ; la source de ses ennuis est à Pékin et pas ailleurs.

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5 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 29 juillet 2019 02 h 41

    Alors c’est oui ou c’est non ?

    Mme Cornellier dresse bien la liste des ennuis actuels du Canada face à la Chine. Des ennuis qui auraient été évités si le gouvernement canadien avait refusé d’arrêter une dirigeante de Huawei sur la base de l’extraterritorialité des lois américaines. Ce qu’aucun pays souverain ne peut reconnaître. Et ce qu’aucun autre pays n’a reconnu jusqu’ici.

    Alors je plains le pauvre décideur public qui a à choisir entre permettre ou non l’offre de Huawei de connecter une cinquantaine de communautés québécoises à l’internet haute vitesse.

    J’ai beau lire et relire le texte de Mme Cornellier et je ne vois nulle part un avis clair au sujet de l’offre de Huawei. Est-elle acceptable si c’est du 4G ? Après tout, la grande majorité du 4G à travers le monde se fait déjà sur de l’équipement de Huawei. Pourquoi serait-ce mal dans leur cas ?

    Pourquoi devrait-on retarder la connection à l’internet de dizaines de communautés nordiques québécoises sous le soupçon d’espionnage chinois alors que la technologie qui pourrait y être déployée serait celle dont des milliards de personnes se servent déjà sans aucun problème ?

    La 5G de Huawei et la C-Series de Bombardier, c’est pareil; deux domaines où la technologie américaine a été dépassée par des pays rivaux et auxquels le gouvernement américain cherche à nuire tant que les USA n’auront pas comblé leur retard.

    Or que fait le Devoir ? Nous inciter à respecter le rideau de fer technologique que Trump dresse pour protéger son pays en raison de son retard technologique.

    Quand le Devoir défendra-t-il l’intérêt du Québec plutôt que de répéter des clichés de la propagande américaine ?

    • Pierre Fortin - Abonné 29 juillet 2019 14 h 18

      On se demande en effet où Le Devoir puise ses informations tellement les questions portant sur les affaires internationales sont univoques et atrocement incomplètes. Il n'en faudrait pas beaucoup pour qu'on y voit une intention plutôt qu'un éditorial.

      Le Canada s'est mis lui-même entre l'arbre et l'écorce et ce n'est pas en accusant de tous les maux les Chinois — qui ne font d'ailleurs que défendre leurs intérêts et très bien — qu'on retrouvera un minimum d'indépendance nationale. Quand le premier ministre Trudeau ne trouve comme moyen d'agir que d'aller à Washington quémander l'aide de Donald Trump afin qu'il intercède auprès du Président Xi pour faire libérer nos deux Canadiens, il ne nous reste plus qu'à constater l'ampleur des dégâts.

      Il faut voir ailleurs comment se comportent nos voisins. L'affaire Alstom révèle peu à peu ses réalités et il est très instructif de constater ce que l'ex-ministre français Arnaud Montebourg avait à déclarer à la Commission des affaires économiques du Sénat français (1), puis en entrevue chez Thinkerview (2). On comprend mieux alors comment les USA traitent leurs alliés et comment ils respectent leurs intérêts et leur souveraineté.

      On se demandera ensuite s'il faut encore aller chercher l'avenir du Canada dans quelque bureau de Washington.

      (1) : https://www.youtube.com/watch?v=G8186fkpk4k
      (2) : https://www.youtube.com/watch?v=W7OY8TeglnM

  • Pierre Rousseau - Abonné 29 juillet 2019 08 h 03

    Le Nord négligé

    Le Canada a toujours négligé l'Arctique et l'a traité comme puissance coloniale qu'il est. On se rappellera d'ailleurs du déplacement (certains parlent de déportation) des Inuits de Port Harrison (maintenant Inukjuak) vers les îles de l'extrême nord, à Resolute et Grise Fiord entre autres. Les autres puissances coloniales (eh oui, le Canada agit comme une puissance coloniale en particulier envers les peuples autochtones) ont porté beaucoup plus d'attention à l'Arctique alors que le Canada s'en est plutôt fiché royalement.

    Vient Huawei qui veut donner aux résidents du Nord canadien un service semblable à celui qu'on retrouve dans les autres nations circumpolaires et on ne peut que s'en réjouir. Pour les Inuits, la Chine n'est qu'une autre puissance coloniale, tout comme le Canada et ils ont raison de vouloir améliorer leur quotidien. Certains diront que cela risque de mettre en péril leur culture et augmenter leur dépendance sur internet mais on peut répondre que le Canada ne s'est pas gêné pour tenter de détruire leur culture en les sédentarisant, en les envoyant dans les infâmes pensionnats assimilateurs et en les asservissant à travers la police et la justice.

    Faudraut être naïf pour ne pas voir à travers Huawei le désir des Chinois de s'imposer à l'échelle internationale mais pour les gens du Nord, un colonisateur ou un autre, on a droit aux mêmes services que les autres Canadiens, voire que les autres nations circumpolaires. Le Canada est un dinosaure quant aux télécommunications et quiconque a voyagé, par exemple en Amérique latine, est à même de constater que ces pays dits « en développement » ont une bien meilleure infrastructure cellulaire que nous. Alors, que le Canada fasse son travail et soit meilleur que les autres, sinon, que les Huawei du monde nous aide à faire ce rattrapage.

    • Michel Petiteau - Abonné 30 juillet 2019 18 h 34

      Analyse très juste. Vos propos ont réveillé chez moi le souvenir d'une vidéo qui m'avait marqué, il y a quelques années. Titre: Broadband Bruce: Fighting Canada’s Digital Divide - Witness.
      Bruce Buffalo nourrit un rêve: fournir une connexion Internet aux membres de sa communauté, les Maskwacis, loin loin dans le Nord, trop loin pour que cela vaille la peine de les connecter à un réseau.
      Seul, grâce à des dons, réunissant et assemblant le matériel requis pour la réalisation de son projet, il conçoit et bricole une installation. Et ça marche.
      C'est une très belle histoire. Vous la trouverez - en anglais - à l'adresse suivante: https://www.dailymotion.com/video/x5r3554
      Qui donc a révélé cette histoire? Le Devoir? Radio-Canada?
      Nullement. C'est Aljazeera.

  • Hélène Lecours - Abonnée 29 juillet 2019 14 h 18

    Les Chinois

    Nous voyons bien que "les Chinois" ont les moyens de nous acheter. La question est de savoir si nous voulons nous vendre et il semble bien que oui. Qui d'autre pourra réorganiser le monde, éventuellement ? Ils sont l'ennemi du pire parce qu'ils sont rationnels. Quant à leurs "méthodes", sont-elles plus criticables que les nôtres? Hong-Kong est leur clé de voûte et ils la veulent, mais comment la prendront-ils ? En attendant, faisons leur confiance pour ce qui est de nous connecter !? Ils savent déjà tout de nous, quoi qu'il en soit. Ça fait déjà un certain temps qu'ils nous étudient. Et les Américains ne sont pas foutus de marcher dans leurs propres bottes.