Un choix désespéré nommé Boris

Avatar de Donald Trump en même temps qu’héritier autoproclamé de Winston Churchill — tous les croisements étant possibles —, Boris Johnson a été élu mardi chef du Parti conservateur sur promesse de divorce « coûte que coûte » avec l’Union européenne (UE) d’ici le 31 octobre. Dans son discours d’acceptation, il a affiché sa typique désinvolture en déclarant que même certains de ses partisans pourraient « se demander ce qu’ils viennent de faire ». Sans doute.

Chose certaine, beaucoup de Britanniques se demandent aujourd’hui ce qui leur arrive et comment ils ont pu en arriver là, accoutrés d’un premier ministre pareil.

Le fait est que la radicalisation du Parti conservateur qui se dessine ne traduit guère le sentiment populaire. Sur l’enjeu du « no deal », une sortie de l’UE sans accord, il se trouve que, selon les sondages, les deux tiers des militants conservateurs en appuient l’idée, contre seulement 23 % des Britanniques dans leur ensemble. On pourrait ajouter que M. Johnson a été élu avec 66 % des voix des 160 000 des membres des tories — qui sont des hommes (à 97 %) et qui sont blancs (à 70 %), une uniformité dont on ne peut pas dire qu’elle soit représentative de la société.

Et dire que le oui au référendum de juin 2016, où Boris Johnson avait agi comme chef de la campagne pro-Brexit, a été largement interprété comme un appel des citoyens à se faire entendre des « élites », celles qui sont en l’occurrence à Bruxelles. L’une des grandes énigmes politiques des dernières années, écrit le chroniqueur du Guardian William Davies, est que la confiance déclinante dans ces élites « est souvent encouragée et exploitée par des figures au caractère autrement plus douteux que les technocrates et les politiciens » conspués par les électorats. M. Johnson est de cette énigme un exemple probant.

Populiste ultralibéral et politicien excentrique, il est connu pour son « opportunisme légendaire » et est un homme « à qui mentir vient aussi facilement que respirer », affirme James Butler, autre journaliste britannique. Bien que né à New York, il a renoncé à la citoyenneté américaine pour échapper au fisc. Son passage à la tête du Foreign Office (2016-2018) fut un fiasco. Le voici premier ministre — il le sera officiellement mercredi après avoir vu la reine Élisabeth II au palais de Buckingham — avec la promesse d’aller renégocier l’accord sur le Brexit à Bruxelles et d’en revenir avec « le beurre et l’argent du beurre » — conserver une relation étroite avec l’UE sans en faire partie.

Avec ce bagage, on se demande bien comment ce M. Johnson sans crédibilité réussira là où la première ministre sortante Theresa May a échoué ces trois dernières années, notamment au sujet la fameuse question du « backstop », l’arrangement négocié pour tenter de surmonter le problème compliqué de la circulation des biens et des personnes entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Il dit compter sur son énergie et son charme pour changer la donne et pense que son chantage au « no deal » va faire plier Bruxelles. Du Trump tout craché.

Sans compter qu’à l’intérieur, ses difficultés demeureront entières : son gouvernement, disposant aux Communes d’une infime majorité de trois voix, dépend toujours pour sa survie des dix députés du DUP, parti nord-irlandais europhobe. Et cela, dans un contexte où les conservateurs se déchirent plus que jamais : il n’est pas encore arrivé au 10 Downing Street que M. Johnson fait face à une révolte interne, plusieurs ministres-clés ayant déclaré qu’ils démissionneraient plutôt que de participer à son gouvernement.

C’est dire, en somme, si la Grande-Bretagne s’achemine tout droit vers des législatives anticipées.

L’élection de M. Johnson dénote en fait à quel point les militants conservateurs sont désemparés face au psychodrame du Brexit. Il est le choix d’un parti désespéré. C’est aussi un choix qui, au fond, relève de soucis ultrapartisans, s’agissant de faire échec, d’une part, à la montée du parti du Brexit du leader d’extrême droite Nigel Farage et, d’autre part, de bloquer un retour au pouvoir du Parti travailliste.

Il reste une carte à M. Johnson, prêt à toutes les complaisances pour conclure au plus vite un accord de libre-échange avec Washington pour excuser et compenser la perte du marché européen. Un chemin semé d’embûches. Reste que Trump et lui sont idéologiquement frères d’armes. « Boris est dur et intelligent. Les gens l’appellent le Trump britannique. Ils m’aiment là-bas », a narcissiquement déclaré le président américain mardi. Leur collaboration, fût-elle confuse, va leur procurer un pouvoir certain de nuisance.

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18 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 24 juillet 2019 00 h 58

    Vraiment?

    «qui sont des hommes (à 97 %) et qui sont blancs (à 70 %)»

    Ça ne serait pas l'inverse? C'est-à-dire blancs à 97 % et femmes à 70 %?

    • André Leclerc - Abonné 24 juillet 2019 06 h 22

      Blancs à 97% et hommes à 71% selon l'article de "The Economist" du 28 juin 2019.

    • Gilbert Turp - Abonné 24 juillet 2019 10 h 06

      Franchement, analyser une élection à partir d'une grille de représentativité me laisse perplexe. Car cela implique un présupposé : un homme blanc ne peut pas voter comme une femme noire.
      Attribuer au sexe et au teint de la peau des tories l'élection de Boris Johnson est peut-être vrai, mais dans une société divisée au point où le collectif (et donc le représentatif) est pratiquement désintégré au profit de l'intérêt purement individuel de tous et chacun, je peux très bien imaginer un homme blanc et une femme noire votant du même bord pour toutes sortes de raisons qui leur soit propre.

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 juillet 2019 10 h 19

      Un autre voyou, «connu pour son « opportunisme légendaire », « à qui mentir vient aussi facilement que respirer »
      et qui «a renoncé à la citoyenneté américaine pour échapper au fisc», exactement comme Trump, d'ailleurs, qui se reconnait dans la personnalité de ce clown, Borris Johnson. Quelle honte.

  • Serge Ménard - Abonné 24 juillet 2019 07 h 52

    Une petite odeur...

    élu avec 66 % des voix des 160 000 des membres des tories — qui sont des hommes (à 97 %) et qui sont blancs (à 70 %)

    Élu: donc pleine légitimité. Sent-on chez M. Taillefer comme un déni qui pourrait s'apparenter au déni des démocrates américains face à l'élection de Trump ?

    blancs: je sens ici comme une petite odeur de racisme anti-blanc !

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 juillet 2019 10 h 04

      Ce n'est pas du racisme «anti-blanc» comme vous le pensiez, monsieur Ménard. C'est simplement le fait que cela ne représente pas la société britannique qui est plus diversifiée.

    • Gabriel Rompré - Abonné 24 juillet 2019 15 h 39

      Effectivement, il n'y a rien de bizarre de montrer que le corps électoral qui a élu le chef du Parti conservateur est très très différent de celui qui a élu le gouvernement. L'idée ici est de montrer que ce qui a fait son succès auprès du premier corps électoral (europhobie et bagoût) n'est pas garanti de succès auprès de la Nation.

    • David Cormier - Abonné 24 juillet 2019 16 h 35

      Je ne comprends pas du tout l'objet de ces statistiques sorties par M. Taillefer. C'est sûr que le chef d'un parti n'est jamais élu par une proportion représentative de la population, mais plutôt dans la plupart des cas par les membres de son parti. Analyse-t-on de la sorte le profil démographique des membres qui élisent un chef de parti lorsque ce chef est adoubé par les médias et que son parti est du bon bord? Cette façon de désigner Boris Johnson comme le nouvel ennemi public numéro un de l'intelligentsia mondialisée et cette façon racialisante de toujours découper le profil des électeurs, mais seulement quand ça fait notre affaire, me puent vraiment au nez.

  • Michel Cromp - Abonné 24 juillet 2019 08 h 35

    Alors si je vous ai bien compris...

    ...une personne élue démocratiquement chef par la majorité des membres de son parti et qui, par surcroit, propose une option appuyé aussi par la majorité des membres de son parti serait illigitime????? Bonsoir la pluralité des idées!! À ce compte là nommons nos gouvernements par sondage.

    • Gabriel Rompré - Abonné 24 juillet 2019 15 h 41

      Ce n'est pas une question d'être illégitime à la tête de son parti, mais bien d'être illégitime à la tête de son gouvernement. Les arrivées en poste de ce type sont arrivée souvent au Royaume-Uni, même dans les dernières années (Gordon Brown et Theresa May), mais les deux élus par leur parti ont ressentis le besoin de se rendre aux urnes assez rapidement pour assurer leur légitimité (un exercice qui a été difficile dans les deux cas).

  • Germain Dallaire - Abonné 24 juillet 2019 09 h 41

    Et c'est reparti mon kiki!

    Comme pour Trump, nous voilà encore une fois devant un homme dont les médias vont nous abreuver allègrement du moindre écart de langage ou de conduite. On n'a pas fini d'entendre des Oh! et Ah! Ici, mais particulièrement en Europe où le Brexit est traité avec une immense condescendance. Il faut dire qu'il s'agit d'un problème immense dans cette union européenne qui joue la politique de l'autruche. Car immense problème il y a.
    En 2016, 52% des Britaniques on voté pour sortir de l'UE, il s'agit d'une réalité incontournable. Globalement, les études sociologiques s'entendent pour dire que ceux et celles qui ont voté pour le Brexit ont le même profil que les partisans du mouvement des gilets jaunes en France mais aussi des soutiens des multiples partis euro-sceptiques en Europe. Ce sont les laissés pour compte de la mondialisation et du libre-échange. Une classe moyenne en décomposition qui se trouve hors des grands centres et qui subit de plein fouet les délocalisations et le désengagement de l'état à oeuvre depuis 40 ans mais qui se sont particulièrement accélérés depuis la crise de 2008. C'est ce que le géographe francais Christophe Guilluy appelle la périphérie.
    Autrement dit, le problème du Brexit est la plus importante manifestation du problème d'une Union Européenne bureaucratique et anti-démocratique dirigée par une caste de militants du libre-échange et de la mondialisation. C'est pourquoi on a beau se moquer de Boris Johnson comme d'ailleurs deThérésa May encore hier, le problème dépasse de beaucoup ces personnes. Et toute l'énergie qu'on met à parler de ces futilités est tout simplement du temps perdu qui ne fera qu'amplifier le problème.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 24 juillet 2019 16 h 50

      Tout à fait d'accord avec vous M. Dallaire...
      Votre ..."autrement dit....etc etc" explique bien le Brexit... l'élection de BoJo et, le "ras le bol" de cette classe moyenne qui n'arrive plus à se sortir du bourbier de la "mondialisation à outrance".
      Très déçue d'ailleurs que Le Devoir en ait fait "ses choux gras"...

  • Michel Lebel - Abonné 24 juillet 2019 10 h 25

    Pauvre Royaume-Uni!


    Boris le clown ne fera pas long feu. La sortie du merdier: de nouvelles élections et exit le Parti conservateur et son chef. Et puis élection du Parti travailliste et tenue d'un référendum. Les Britanniques choisissent alors majoritairement de demeurer dans l'UE. Finie la comédie et le mauvais rêve. Toute cette triste et stupide saga en raison de la faillite de la classe politique britannique. Pauvre reine: obliger de recevoir le vrai Trump et maintenant le ''Trump anglais''! Quelle triste fin de règne, mais elle devrait prendre bientôt une retraite bien méritée dans un de ses châteaux, accompagnée de ses chiens!

    M.L.

    • David Cormier - Abonné 24 juillet 2019 16 h 37

      C'est vrai que de nouvelles élections qui mettraient le communiste Corbyn au pouvoir, ce serait vraiment toute une avancée.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 juillet 2019 17 h 49

      « Pauvre reine »?

      Misère. Il y en a qui sont colonisés et pas à peu près. Il ne manquait plus que « God save the queen ! ».

      lol