La vigilance est de mise

Le 30e anniversaire de la cause célèbre opposant Jean-Guy Tremblay à Chantal Daigle offre l’occasion de revisiter le droit à l’avortement. Il s’agit d’un acquis moins stable qu’il ne le semble avec la montée des groupes pro-vie, qui sont d’une détermination obstinée et qui s’activent des deux côtés de la frontière.

Officiellement, aucune formation politique sérieuse au Canada ne veut remettre le droit à l’avortement à l’avant-scène du débat. Le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, a repris la politique de la ligne tracée dans le sable établie par son prédécesseur, Stephen Harper. Il n’a pas l’intention de rouvrir ce débat, mais il laissera les députés membres de la formation voter en toute liberté sur la question. Le parti soutient aussi le droit de conscience des médecins qui refusent de participer ou de confier leurs patients à des services d’interruption volontaire de grossesse.

M. Scheer ne cache pas ses convictions pro-vie, et il doit son élection à la chefferie, faut-il le rappeler, au ralliement des éléments les plus réactionnaires du parti sur la question de l’avortement.

Cette position mitoyenne est peut-être respectueuse de la liberté de conscience des députés pro-vie du caucus, mais elle est loin d’être rassurante pour les femmes qui ont arraché à la dure le droit de disposer de leur corps comme elles l’entendent.

La position conservatrice donne d’ailleurs droit à de savoureuses contradictions, telle que la nomination d’une porte-parole sur la condition féminine, Rachael Harder, ouvertement pro-vie. Et elle ouvre la porte à d’inquiétants silences. En mai dernier, en marge d’une remise en question du droit à l’avortement aux États-Unis, les conservateurs sont restés de glace aux Communes à la suite de la présentation d’une motion de soutien au droit des femmes de choisir.

M. Scheer a beau dire que le premier ministre, Justin Trudeau, brandit l’épouvantail du débat sur l’avortement pour faire diversion, aucune formation crédible (ce qui exclut d’office le parti de Maxime Bernier) n’a de position aussi alambiquée sur la question.

 
 

Les conservateurs se définissent donc comme des pro-vie passifs dans un contexte de grande ébullition sociale. Aux États-Unis, le président américain, Donald Trump, a promis de nommer à la Cour suprême des juges pro-vie, suscitant l’espoir, chez les opposants à l’avortement, que soit renversé l’arrêt Roe c. Wade, en vertu duquel l’avortement a été décriminalisé en 1973.

Lors d’un tête-à-tête avec le premier ministre Trudeau, en mai dernier, le vice-président américain, Mike Pence, a fait bien peu de cas des préoccupations du chef d’État canadien quant à l’adoption de lois anti-choix dans plusieurs États américains. Des projets de loi visant à restreindre le droit à l’avortement ont été soumis dans 28 États américains. L’Alabama a voté la loi la plus répressive du pays, en adoptant un régime de criminalisation totale de l’avortement, même dans les situations d’inceste ou de viol. Qu’importe ! Mike Pence s’est dit fier de faire partie d’un gouvernement pro-vie qui prend des mesures pour défendre le caractère sacré de la vie, à l’échelle domestique et internationale.

La position du Parti conservateur doit être analysée dans un contexte nord-américain plus large. Il faut prendre acte du fait que le lobby pro-vie se sent investi d’une mission et d’une légitimité accrues en raison de la présence d’alliés au sein des partis de centre droit. Le film Unplanned, un brûlot antiavortement, ne crève pas les écrans uniquement dans le Midwest américain. L’évangile se fraie un chemin dans les salles du Québec et du Canada.

Lors des prochaines élections fédérales, un groupe marginal, mais bien organisé, RightNow, ciblera une cinquantaine de circonscriptions au Canada et il ambitionne de contribuer à l’élection d’une dizaine de députés pro-vie. C’est une étape incontournable pour le mouvement pro-vie, qui grandit dans cet espace sûr (ou safe space) conservateur en caressant l’ambition plus grande que son prosélytisme moralisateur finisse un jour par sculpter les politiques publiques.

Notre situation est loin d’être comparable à celle des États-Unis. Les citoyens appuient massivement le libre choix. Le retour de la criminalisation de l’avortement n’est pas pour demain. Ni les leaders politiques ni les juges de la Cour suprême n’affichent de volonté en ce sens.

Cela ne dispense pas les citoyens et leurs représentants d’une vigilance de tous les instants, car les arguments des pro-vie sont pernicieux. Il faudra bien les appeler par leur vrai nom. Ce sont en fait des anti-choix qui nient à la femme sa pleine autonomie. Quand ils ne cherchent pas à affirmer le droit du géniteur qui veut forcer une partenaire à donner naissance à un enfant contre son gré, comme dans l’affaire Tremblay c. Daigle, ils cherchent à affirmer le droit de l’enfant à naître.

« À partir de quand commence la vie ? » vous demanderont-ils. Ce questionnement ontologique, tout à fait fascinant et complexe, demeure subordonné au droit inaliénable d’une femme de rester aux commandes de son destin et de son corps. Ni l’État ni les apôtres du fait religieux en tous genres ne devraient avoir la possibilité de limiter ce droit.

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41 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 22 juillet 2019 00 h 56

    Vêtements religieux et laïcité

    Dans le débat sur la laïcité, j'ai bien plus entendu parler du turban de M. Singh que des croyances de M. Scheer. Pourtant ces dernières menacent bien plus la laïcité de l'État qu'un turban d'un chef de parti qui ne met jamais de l'avant ses croyances.

  • Serge Lamarche - Abonné 22 juillet 2019 03 h 55

    Droit?

    « À partir de quand commence la vie ? » vous demanderont-ils. Ce questionnement ontologique, tout à fait fascinant et complexe, demeure subordonné au droit inaliénable d’une femme de rester aux commandes de son destin et de son corps. Ni l’État ni les apôtres du fait religieux en tous genres ne devraient avoir la possibilité de limiter ce droit.
    -Bryan Miles

    Le destin et le corps des femmes n'exige pas de tuer leurs propres enfants! Les pro-choix sont encore plus absurdes que les pro-vie.

    • Luc Béliveau - Abonné 22 juillet 2019 07 h 59

      M. Lamarche, vous n'avez pas d'utérus, vous ne metterez pas d'enfants au monde. Ça ne vous regarde pas. Un avortement ne tue pas d'enfant parce que pas encore né. Arrêtez de manger des oeufs, sinon. Aucune femme ne se fait avorter de gaieté de coeur.

    • Françoise Labelle - Abonnée 22 juillet 2019 09 h 13

      Au moment où sont pratiqués les avortements, le foetus ne survit pas hors du corps de la mère. Le droit à la vie n'implique pas l'utilisation du corps d'un être humain dans ce but, un être humain qui est habituellement une femme. Que diriez-vous si on vous obligeait à donner un de vos organes pour maintenir la vie?

      Et le Scheer pro-vie bouffe du steak qu'il a découpé sur un être vivant, sans y voir de contradiction.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 22 juillet 2019 13 h 17

      Il ne s'agit pas de savoir quand commence la vie. Du point de vue scientifique, on peut dire dès le stade de la blastule, si ce n'est dès la fusion du spermatozoïde et de l'ovule. Le problème du maintien de cette nouvelle intégrité se pose déjà.

      Il s'agit pour un couple de décider dès sa formation s'il désire se reproduire ou pas. À partie de ce moment, le couple devient solidaire. Toute décision concernant un foetus doit être prise conjointement. S'il surgit un désaccord, des mécanismes devraient être prévus pour parvenir à un consensus. La participation du mâle se résume à un éjaculat. C'est bref. La femelle est nécessaire pendant toute la durée de la gestation : neuf mois d'hébergement ! C'est la Nature. Peut-on se révolter contre la nature et déclarer que c'est injuste ? Non !

      L'hébergement ne mène pas à la propriété. Du point de vue moral, on ne possède pas les enfants, ni les embryons qui conduisent à des enfants. Ceci représemte un formidable problème de société qu'on préfère ignorer. C'est par trop facile de faire reposer tout sur la femme et de légalement l'autoriser, seule, à prendre une décision quant à la survie de l'embryon. On ne peut pas vaincre la nature. On peut la violer.

    • Serge Lamarche - Abonné 23 juillet 2019 04 h 43

      Ne comparez pas les embryons humains aux animaux. C'est pommes et oranges.
      Pour ce qui est de la vie, imagine-vous donc que j'ai des souvenirs d'avant mon premier battement de coeur. C'est tôt dans la gestation. Le cerveau est déjà assez formé pour penser de lui-même. J'existait déjà. J'ai plein d'autres souvenirs de ma période in utero. Lorsque le foetus est avorté, c'est un humain à part entière qui est tué. Chaque fois, le point de vue de l'enfant est ignoré entièrement.

  • Gaston Bourdages - Abonné 22 juillet 2019 04 h 34

    « Pro-choix » ou « Pro-vie », je navigue aucunement...

    ...dans ces eaux. J'y suis ailleurs. Et j'ai une seule unique raison pour y voyager. En 1989, j'ai mis fin à la vie, à une vie. Depuis je questionne la vie. le sens de celle-ci. . À un professeur de biologie de l'U.Q.A.R., j'ai, dans le cadre d'une exposition de travaux de recherches d'étudiants.es, demandé s'il pouvait, au fond d'une éprouvette, isoler complètement et seulement la cellule vie. Par la négative, il m'a humblement répondu.Plus encore, dans le cadre d'un cours en psychosociologie, une dame professeure m'a gentiment posé cette question : « Que dirais-tu Gaston de prendre soin de la vie en toi ? » « Prendre soin de la vie en moi ? » que je me suis alors demandé. « Mais qu'en est-il ? »
    Pour moi avortement et vie sont deux mots indissociables. L'un ramène à l'autre lorsque référés ainsi.
    Pourquoi l'un et pourquoi l'autre ?
    Simpliste ma réaction ou position ? Est-ce important ?
    Et si la vie, au fond n'était pas si sacrée...à moins qu'elle ne le soit pas du tout. Que m'en diraient mes parents....géniteurs de la vie m'habitant ?
    Je conclus.
    Je vis avec ( puissiez-vous m'excuser l'utilisation du mot qui s'en vient ) la cochonnerie d'avoir mis fin à la vie.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc..

  • Rose Marquis - Abonnée 22 juillet 2019 06 h 21

    Un vrai choix

    Voilà ce que toute femme devrait avoir. Merci M. Myles pour cet éditorial et comme vous le dites, soyons vigilants.

    • Louise Melançon - Abonnée 22 juillet 2019 09 h 17

      Oui, merci monsieur Myles, pour cet éditorial. L'avancement des femmes est si fragile... la transformation des mentalités pour la reconnaissance de l'autonomie des femmes est encore si peu répandue chez nombre d'hommes, aussi des femmes, chez des États au pouvoir totalitaire, et des religions intégristes...

  • Michel Lebel - Abonné 22 juillet 2019 07 h 11

    Pas fort

    Brian Myles ne va pas ici dans la nuance. Le ton est très absolutiste et péremptoire. Je m'attendais à beaucoup mieux du directeur du Devoir. Le ton guerrier n'est pas de mise ici.

    M.L.

    • Louise Melançon - Abonnée 22 juillet 2019 09 h 12

      Un ton guerrier que de défendre le choix des femmes???.... Dire cela est absolutiste et péremptoire...

    • Robert Bernier - Abonné 22 juillet 2019 09 h 15

      "Le ton est très absolutiste et péremptoire. " reprenez-vous? La raison en est que, comme le signale M. Myles, ce sont à des absolutistes religieux que l'on a à faire. Leur position en est une en regard de ce qu'ils appellent le "caractère sacré de la vie". C'est bien d'absolutisme que l'on parle ici. Et c'est par leur choix d'expressions que nous sommes entraînés dans des discours absolutistes.

      La laïcité de l'État rencontre ici une de ses raisons d'être: les opinions originant d'une position "religieuse", forcément absolutiste, ne devraient pas pouvoir s'appuyer sur le bras de l'État pour prospérer.

    • Michel Lebel - Abonné 22 juillet 2019 09 h 52

      @ Louise Mélançon,

      Observez bien les mots employés par le directeur Myles. Observez le choix des mots. C'est dans des sujets comme l'avortement ou l'euthanasie qu'une personne se révèle; à quelle hauteur elle se situe. Je conserve mon jugement: le ton et le choix de mots du directeur du Devoir n'est pas à la hauteur de l'institution qu'il dirige.

      M'ichel Lebel

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 juillet 2019 16 h 27

      M. Michel Lebel est un fan fini de John McCain, le premier adversaire de Barack Obama. Il faut se souvenir que McCain, propriétaire d'une dizaine de maisons personnelles qu'il avait un peu partout, était contre l'avortement.

      https://www.nouvelobs.com/les-internets/20080825.OBS8738/john-mccain-se-prononce-pour-la-fin-de-l-avortement.html

    • Christian Dion - Abonné 22 juillet 2019 18 h 09

      C'est cela, vous parlez comme un religieux!!
      Christian Dion

    • Michel Lebel - Abonné 23 juillet 2019 07 h 47

      @ Sylvio Le Blanc,

      ''Un fan fini de John McCain''! C'est quoi ce commentaire! Ridicule!

      M.L.

    • Michel Lebel - Abonné 23 juillet 2019 07 h 53

      @ Christian Dion,

      Je ne suis pas un religieux, mais bien un laïc! Comment je parle? En me fondant sur mes études, mon héritage, mon expérience de vie, ma spiritualité, et ma réflexion personnelle. Comme bien du monde, sans aucun doute! Fin.

      M.L.