Place aux voix de la raison

Il n’y aura pas de deuxième crise d’Oka, pour peu que des gens de bonne volonté, de part et d’autre, fassent entendre les voix de la raison, comme l’espère le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard.

Ces voix existent, autant au sein de la communauté mohawk de Kanesatake que parmi les citoyens d’Oka, condamnés à jouer dans le vieux film de revendications territoriales non assouvies et de cohabitation difficile.

Quand on écoute le maire d’Oka, Pascal Quevillon, et le grand chef du conseil de bande de Kanesatake, Serge Otsi Simon, il est fascinant de constater qu’ils sont animés d’émotions jumelles ; la peur et l’inquiétude libérées à la suite d’un déblocage important dans l’histoire des relations tendues entre Oka et Kanesatake.

Sans doute las de la stagnation des négociations dirigées par le gouvernement fédéral, le promoteur Grégoire Collin a accepté de restituer au conseil de bande 60 hectares de terres (un peu plus d’une fois et demie le parc Jarry). Il propose de céder 150 hectares de plus (quatre fois le parc Jarry) à Ottawa, en échange d’incitatifs fiscaux prévus au programme des dons écologiques.

L’escalade verbale du maire Quevillon, qui prédit une deuxième crise d’Oka si les terres sont cédées, fait craindre aux Mohawks de subir les stigmates de la crise de 1990 et d’être privés d’un territoire ancestral chargé d’histoire et d’espoir de développement futur.

Le maire craint, sans ordre d’importance particulier, l’encerclement d’Oka, la disparition de sa ville, la chute de la valeur des propriétés et la cohabitation difficile avec un peuple qu’il associe à l’exploitation des commerces illicites de vente de cigarettes, de marijuana, ainsi qu’à l’enfouissement illégal et à la pollution du territoire. Il ne veut pas vivre avec « ça », le ça en question étant une caricature grossière de ses voisins.

Pas surprenant que les élus provinciaux et fédéraux aient invité le maire Quevillon à mettre de l’eau dans son vin et à aborder les enjeux certes délicats et épineux du partage du territoire et de la cohabitation à l’aune du respect et du dialogue.

À moins de considérer Oka comme une principauté détachée du territoire du Québec, c’est Kanesatake, un espace de 1200 hectares, qui est enclavé. Oui, la communauté de 2600 âmes est minée par l’emprise d’éléments criminels, la difficulté de faire appliquer la primauté du droit et des problèmes socioéconomiques. Depuis la crise politique interne de 2004, il n’y a plus de policiers autochtones à Kanesatake. Ceux-ci et l’ancien grand chef James Gabriel ont été chassés par des matamores mohawks. La Sûreté du Québec (SQ) exerce une patrouille bien discrète.

Ces problèmes bien réels ne peuvent servir d’excuse pour nier aux Autochtones des aspirations territoriales. Le chef Simon a bien exposé la faiblesse des arguments du maire Quevillon lorsqu’il a déclaré que celui-ci se servait des problèmes sociaux de Kanesatake et de l’inaction du gouvernement fédéral pour promouvoir les intérêts et le développement de sa communauté.

Lueur d’espoir, les deux hommes ont accepté de prendre part à une médiation, à l’instigation de la ministre québécoise responsable des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, véritable révélation et voix de la sagesse dans cette histoire.

La médiation est un prélude à l’apaisement des tensions, mais il faudra bien finir par régler une fois pour toutes le litige territorial qui remonte à près de trois siècles. Nous en sommes encore là. Il y a 29 ans, la crise d’Oka a commencé par un conflit sur l’agrandissement prévu du golf municipal d’Oka dans une pinède considérée comme sacrée par les Mohawks. Et c’est une fois encore pour une affaire de terrain que les esprits s’échauffent.

Les mentalités ont évolué depuis 1990, et de nombreuses commissions royales d’enquête ont porté à l’avant-scène ce drame qu’est la condition autochtone. À cet égard, la Paix des Braves, une entente de nation à nation conclue entre les Cris et le gouvernement de Bernard Landry, demeure une démarche exemplaire en matière de réconciliation entre les peuples.

Il n’y a pas qu’à Kanesatake où les revendications non abouties minent les efforts de réconciliation, et c’est bien parce que le gouvernement fédéral et les Premières Nations n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente dans des délais réalistes.

Sécurité, partage du territoire, cohabitation, autonomie gouvernementale : ce sont les bases d’une relation durable entre les peuples. Pour en arriver là, il faudra que les voix de la raison continuent de se faire entendre.

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