Ebola: pas une minute à perdre

L’Organisation mondiale de la santé a élevé mercredi au rang d’« urgence » sanitaire mondiale l’épidémie d’Ebola qui sévit dans l’est de l’immense République démocratique du Congo (RDC). Il est temps pour le monde d’en prendre acte, a déclaré l’OMS. Le cri d’alarme sera-t-il entendu ?

Le virus a fait près de 1700 morts depuis sa réapparition en août 2018, essentiellement dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, collées sur le Rwanda et l’Ouganda, des provinces qui sont en même temps le théâtre très réel de conflits complexes et sanglants. L’agence onusienne a pris sa décision après la découverte d’un cas mortel dans la deuxième ville du pays, Goma, assise sur la frontière rwandaise, et dans la foulée de deux autres cas détectés dans l’Ouganda voisin.

C’est l’épidémie d’Ebola la plus grave après celle qui avait touché l’Afrique de l’Ouest en 2014, faisant 11 300 morts. Et ce serait seulement la quatrième fois de son histoire que l’OMS fait pareille déclaration d’urgence.

Non pas que l’ampleur du problème n’ait pas été annoncée. « Nous anticipons un scénario de transmission continu et intense », avait déjà prévenu au début du mois de mai le directeur du Programme pour les urgences de l’organisation, Michael Ryan.

Alors, répétons : le cri d’alarme sera-t-il entendu ? Car il a mis du temps à l’être quand l’épidémie s’est déployée, de 2014 à 2016, au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée. Il n’est pas trop exagéré de dire que le « monde » n’a pas vraiment commencé à prendre la mesure du drame avant qu’un petit nombre de cas de contagion fassent surface aux États-Unis et en Europe.

Il s’agit au demeurant d’un virus qui, apparu pour la première fois en RDC en 1976, se transmet entre humains par contacts directs — par le sang, les selles, la salive, le sperme, les vomissures… Il ne se transmet pas par voie aérienne. Il est, de ce fait, moins contagieux que de nombreuses autres maladies virales, ce qui devrait donc, en principe, le rendre plus facile à éradiquer. Son taux de létalité n’en est pas moins élevé — de l’ordre de 65 % dans le cas de l’épidémie qui frappe actuellement l’Est congolais.

Il ne suffit pas que l’alerte soit entendue, il faut aussi qu’elle le soit correctement, y compris au sein même de l’OMS. Car, malgré des dépenses de 50 millions $US l’hiver dernier et la vaccination de 150 000 personnes, la crise s’est aggravée depuis le mois de mars, alors que la maladie aurait normalement dû être endiguée. Si, du reste, le vaccin « expérimental » dont dispose maintenant sous licence le géant pharmaceutique Merck & Co peut s’avérer utile dans l’urgence, il ne constitue pas pour autant une panacée. Sur le fond, la lutte contre cette crise humanitaire ne peut évidemment pas faire l’économie d’amples instruments de lutte contre la pauvreté, qui est infernale dans cette région. L’un de ces instruments tient forcément au développement de systèmes de santé dignes de ce nom. La RDC en est encore loin. Il est bien documenté que la précarité des soins de santé dans les pays ouest-africains a contribué à empirer l’épidémie de 2014.

Facteur aggravant et déterminant : le fait que l’Est congolais demeure une zone de guerre qui a fait plus de cinq millions de morts depuis 1994. Y pullulent toujours des dizaines de groupes armés, ce qui rend la situation pour les humanitaires et les équipes médicales beaucoup plus compliquée et dangereuse qu’elle ne l’était en Afrique de l’Ouest. La méfiance est profonde à l’égard du pouvoir central installé à Kinshasa — et, par extension, à l’égard maintenant de tous ces étrangers qui débarquent en se faisant escorter par des soldats d’une armée nationale coupable de nombre de massacres.

La population n’oublie pas que l’ex-régime Kabila, toujours aux commandes dans les faits, a argué du virus d’Ebola pour l’empêcher de voter à la présidentielle de décembre dernier. Les politiciens locaux n’ont ainsi pas de mal à faire courir n’importe quelle rumeur parmi les gens, à commencer par celle voulant que le virus soit une invention du régime pour leur voler leurs terres. Résultat : des centres de santé incendiés et des attaques par dizaines contre des travailleurs humanitaires.

Si bien que l’enjeu autour du virus d’Ebola n’est pas que sanitaire ; il est aussi politique. Il va de soi que l’épidémie ne sera pas enrayée sans la collaboration de la population. L’OMS s’est fait reprocher, avec raison, d’avoir adopté une approche verticale, irrespectueuse des structures locales et des relais communautaires. À elle d’en « prendre acte » et de remédier à cette méfiance. Il n’y a pas de temps à perdre.

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1 commentaire
  • Gilles Bonin - Abonné 19 juillet 2019 09 h 53

    Eh! oui

    une épidémie potentiellement catastrophique en zone de guerre. Attention, attention, grand danger en devenir... je dirais même quasi sûrement à venir.