Silences de plomb

Les conclusions du rapport de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sur la présence de plomb dans l’eau des écoles et des garderies, dévoilées dans Le Devoir d’aujourd’hui, sont des plus troublantes, car elles établissent que dans certains établissements des enfants sont exposés à des niveaux de plomb susceptibles de nuire à leur développement intellectuel. Mais le véritable point d’inquiétude ne se trouve pas dans les données dévoilées, selon lesquelles 3 % des établissements testés présentent des taux de plombémie supérieurs à la norme. Il réside dans les silences de ce rapport : absence de conclusions et de recommandations fermes, sous-estimation des résultats au regard de la méthodologie employée. Le rapport est d’une timidité accablante si on l’expose à la gravité du sujet.

Voici ce que l’on sait : l’INSPQ a produit un rapport destiné au ministère de la Santé et des Services sociaux dont les objectifs sont on ne peut plus clairs. 1. Décrire l’état des connaissances sur les niveaux de contamination par le plomb de l’eau des écoles et des garderies. 2. Estimer l’impact de l’exposition au plomb sur la « plombémie » des enfants. 3. Évaluer le risque au regard du développement intellectuel des enfants. 4. Discuter de la pertinence d’une surveillance à « chaque point d’eau utilisé par les enfants dans ces établissements ».

L’examen de l’INSPQ révèle que, dans 11 écoles et 4 garderies sur les 436 établissements testés, les taux de plomb dépassaient la norme de 10 microgrammes par litre régie par le Règlement sur la qualité de l’eau potable. Les concentrations hors normes variaient entre 12 et 350 microgrammes par litre.

Mais les données divulguées brossent-elles le portrait le plus juste ? Deux éléments de réponse permettent de conclure que le rapport « sous-estime » la situation réelle. La norme recommandée par Santé Canada n’est plus de 10 microgrammes par litre, mais bien de 5 — nous voilà donc à 8,5 % d’établissements touchés en changeant de norme. En outre, la méthodologie préconisée pour maximiser la lecture la plus fiable n’est pas de prendre l’échantillon après avoir laissé l’eau s’écouler du robinet pendant cinq minutes, ce qui correspond à la pratique au Québec, mais bien de la tester dès le premier jet, ce qui entraînerait une hausse des taux dans certains établissements.

Alors, docteur, est-ce grave ? Quiconque s’attardera à la lecture du document cherchera réponse à cette question lancinante mais, hélas, n’en trouvera pas trace. Les questions, pourtant, fusent. Doit-on s’inquiéter du niveau de plomb toléré dans l’eau potable des écoles et des garderies ? Doit-on s’alarmer des effets secondaires potentiels du plomb, dont on dit textuellement dans le rapport qu’il a des effets nuisibles particulièrement « sur les systèmes nerveux, cardiovasculaire, hématologique, rénal et immunitaire ainsi que sur la reproduction », en plus d’être particulièrement néfaste chez les jeunes enfants en matière de développement cognitif, avec une perte possible de 1 à 7 points de quotient intellectuel ? Doit-on se soucier du fait que le Québec emploie une méthodologie qui sous-évalue l’étendue du problème — le fameux prélèvement au robinet après écoulement d’eau de cinq minutes ? Pourquoi choisit-on de miser sur la donnée la plus faible (3 % des établissements touchés) alors que, si la norme recommandée par Santé Canada avait été appliquée, ce sont 8,5 % des établissements qui seraient touchés ?

Le rapport conclut mollement, sans l’ombre d’une carapace : nous savons peu de choses et, au regard de ce que l’on sait, nous ne sommes pas inquiets. On comprendra l’INSPQ de ne pas vouloir alarmer la population sans raison valable : la santé publique juge rassurant qu’une majorité d’écoles présente des taux bien en deçà des niveaux de dangerosité établis. On soupçonne en outre une certaine inquiétude administrative et financière face aux normes recommandées par Santé Canada et dont la mise en application dans le champ provincial causerait un chambardement majeur et coûteux dans le réseau des écoles et des garderies — méthode de surveillance, de prélèvement et correctifs à apporter. Ces considérations devraient-elles empêcher de connaître le risque d’exposition dans l’ensemble des établissements fréquentés par les plus petits, étant donné la nature des effets possibles sur leur santé ? Poser la question, c’est y répondre.

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