La droite se rameute en Grèce

Soit, la gauche ne respire pas la santé, en Europe comme ailleurs, et la défaite de Syriza au scrutin de dimanche en Grèce viendra confirmer à plusieurs ce sentiment et cette analyse. Défaite d’autant plus amère que cette gauche dite radicale — qui, pour avoir pris le pouvoir en 2015, était un phénomène électoral exceptionnel — cherchait à reconstruire un ordre socio-économique qui ne s’en tienne pas qu’aux accommodements sociaux-démocrates.

Et défaite d’autant plus signifiante que c’est après tout en Grèce, écrivait récemment Le Monde, que la démocratie européenne est entrée en crise. « Avant le Brexit, avant la vague populiste qui secoue le continent européen, la Grèce est devenue le symbole de la soumission brutale des peuples à l’austérité budgétaire voulue par Bruxelles et Berlin. La finance et les technocrates plus forts que les gouvernements élus. »

La tragédie aura sans doute été que le pouvoir a été confié au premier ministre sortant, Alexis Tsípras, au pire moment, en pleine descente aux enfers d’une économie emportée par une épouvantable crise de la dette publique, dans un moment, bref, où les Grecs ont décidé qu’ils n’avaient plus rien à perdre. Pour avoir radicalement donné espoir, M. Tsípras aura beaucoup déçu. Mais quelle était donc sa marge de manoeuvre ? Le bras long du « pragmatisme » néolibéral n’aura pas mis de temps à l’agripper. La finance et les technocrates auront été les plus forts. Et c’est ainsi que l’abstention a atteint dimanche en Grèce le taux record de 42 %, témoignant pour l’essentiel d’une vraie fatigue de l’électorat quant à l’impuissance de la classe politique, toutes tendances confondues, à créer une économie qui soit au service des citoyens, et non le contraire.

La majorité parlementaire, qui permet à la Nouvelle Démocratie (ND, droite) de revenir au pouvoir, ce vieux parti maintenant emmené par Kyriákos Mitsotákis, repose sur des électeurs qui, en bonne partie, auront voulu punir le gouvernement sortant. Le punir pour la signature d’un accord historique et controversé avec la Macédoine du Nord. Le punir pour sa mauvaise gestion des incendies survenus à l’été 2018 à l’est d’Athènes, qui ont fait une centaine de morts. Le punir pour les errements de sa politique migratoire. Mais surtout, peut-être, pour ce référendum, en 2015, alors que M. Tsípras avait appelé les Grecs à rejeter le plan d’austérité de Bruxelles, ce qu’ils ont fait, pour ensuite accepter de les y soumettre, dix jours plus tard. Pour avoir été le général qui les a menés au combat pour ensuite capituler.

Il n’empêche que Syriza devient le principal parti d’opposition, loin devant les autres. Ces élections ne l’ont pas démoli. C’est qu’il n’a pas que déçu, pour avoir mis en place toute une série de mesures sociales : élargissement de l’accès gratuit au système de santé, aides au logement, revenu minimum de solidarité, repas gratuits dans les écoles défavorisées… Il se trouve par ailleurs que les forces de gauche se sont divisées au Parlement entre Syriza, le KINAL (héritier des socialistes de l’ancien PASOK), les communistes du KKE et le parti MeRA25 (Front de désobéissance réaliste européen) de l’ancien ministre des Finances Yánis Varoufákis. À M. Tsípras, qui n’a que 44 ans, de refaire l’unité de cette gauche, de tirer les leçons de son expérience de gouvernement et de reprendre le pouvoir dans quatre ans quand les Grecs en auront eu par-dessus la tête du baratin néolibéral de M. Mitsotákis.

Car si la Grèce a fini par sortir la tête de l’eau après bientôt dix ans de plans d’austérité, reste que la situation économique et sociale demeure difficile. Le taux de chômage reste élevé, à 18 %, et la croissance n’a que légèrement repris (1,3 %). Il s’agit aujourd’hui de rétablir le niveau de vie d’une population qui a perdu en moyenne entre 30 % et 40 % de ses revenus ! Or, le nouveau premier ministre est le porte-drapeau d’un parti et d’un clan politique tenus largement responsables, quand ils étaient au pouvoir, de la corruption généralisée et de la crise dans laquelle a failli se noyer le pays. Le credo de M. Mitsotákis : investissements privés, privatisations, baisse de l’impôt des entreprises (sans prétendument supprimer les aides sociales)… Avec promesse de négociation avec les créanciers, de manière à élargir la marge de manoeuvre budgétaire de l’État, de manière à réussir là où Tsípras a toujours été reçu à Bruxelles par une fin de non-recevoir. Réussira-t-il ? L’avenir le dira. Pour l’heure, on ne doute pas que Bruxelles, face à cette droite rameutée, soit contente de voir Syriza trébucher.

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3 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 9 juillet 2019 00 h 40

    Bon temps

    chers grecs... Vous allez vous amuser fermement, j'en suis persuidé...

  • Cyril Dionne - Abonné 9 juillet 2019 07 h 27

    L’échec cuisant de la gauche deconnectée

    La gauche n’existe plus. Il y a des amalgames de gauche comme on le voit au Québec avec la petite minorité d’extrémistes de Québec solidaire, mais partout dans le monde, c’est une idéologie en voie de disparition. La nouvelle gauche n’est plus pour les petits travailleurs, mais pour ceux qui revendiquent des droits alors qu’ils ne contribuent rien à la société. L’échec attendu de la gauche tient plutôt au fait de la nature humaine. Payer des gens à ne rien faire faire alors que ce sont les autres qui travaillent et se démènent, n’aura pas la cote populaire très longtemps. Aussi, en créant une société de droits où les responsabilités ne sont pas au rendez-vous, c’est un désastre annoncé.

    Bon. Revenons à nos moutons de la Grèce. Le gouvernement de Tsípras qui avait rejeté les plans d’austérité imposés, ont dû revenir vite à l’évidence et signer ces ententes. Disons-le, la Grèce ne produit pas grand-chose. En fait, c’est une économie basée sur l’industrie tertiaire des services comme celle qu’on retrouve en République dominicaine et tous ces pays du sud. Et celle-ci fluctue aux vents et marées de l’économie mondiale.

    L’économie de la Grèce s’est contractée de plus de 26% depuis 2009. En fait, les Grecs représentent les citoyens les plus taxés dans le monde, enfin pour ceux qui en paient et ne participent pas sur le marché noir ou l’économie souterraine. Avec un taux de chômage à 18% dans une économie mondiale florissante, ceci fait d’elle, un pays du tiers monde à part entière.

    C’est ce qui arrive avec les rêves d’une gauche déconnectée de la réalité. Vivre au-dessus de ses moyens et penser comme par magie, que tout ira bien. Taxer les riches, eh bien, ceux-ci quittent pour des cieux plus ensoleillés économiquement et fiscalement. Augmenter les taxes et le marché noir augmente proportionnellement. Tôt au tard, la réalité revient au grand galop et on doit payer nos factures. Et c’est là le problème de la Grèce; il n’y pas d’argent pour payer.

    • Gilbert Troutet - Abonné 9 juillet 2019 22 h 29

      Le rapport des Nations-Unies sur l'état du monde, en 2014, nous apprenait que la Grèce était le premier acheteur d'armes en Europe (le 3e ou 4e au monde), au moment même où on accusait le gouvernement grec de faire des dépenses inconsidérées. Une aberration, pourtant parfaitement vérifiable. Sûrement pas la faute de la « gauche déconnectée », qui était loin du pouvoir à ce moment-là. En passant, qui lui vendait cette quincaillerie militaire coûteuse et inutile? Comme par hasard l'Allemagne, la France, les États-Unis...