En Afghanistan, une négociation en forme de reddition

En finir avec les talibans, éradiquer al-Qaïda et puis, arguments progressistes imparables, mettre en place des institutions démocratiques et rendre leur liberté aux Afghanes : autant d’objectifs qui n’ont pas été atteints, sinon de façon fragmentaire, en 18 ans d’intervention militaire américaine en Afghanistan, cette « guerre oubliée » déclenchée en riposte aux attentats du 11 septembre 2001.

Faits : les talibans restent maîtres du jeu alors que les services de renseignement russe font état de la présence de près de 5000 combattants proches de l’organisation armée État islamique (EI) au Tadjikistan, pays voisin de l’Afghanistan avec lequel il partage une longue frontière éminemment poreuse ; et qu’en écho, l’establishment militaire américain signale « des traces de la présence d’al-Qaïda sur l’ensemble du territoire afghan, et non dans un seul endroit du pays ».

En 2004, un an après le déclenchement de la guerre d’Irak, le président George W. Bush enfonçait le clou du gros bon sens sécuritaire : « Nos militaires se battent contre les terroristes en Afghanistan, en Irak et au-delà afin que nous n’ayons pas à leur faire face dans les rues de nos villes. »

Or, il s’est produit plus de 200 attentats aux États-Unis depuis le 11 Septembre, la moitié ayant été commis par des Américains fanatisés par les organisations qui instrumentalisent l’islam à des fins terroristes. En marge du démenti que présentent ces chiffres, il se trouve qu’en ce lointain Afghanistan, dont la communauté internationale se désintéresse plus ou moins complètement, 2018 a été l’année la plus meurtrière à ce jour pour les civils avec 3800 tués, souligne la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua). Une violence dont sont autant responsables les talibans que les forces américaines et afghanes — dont la Manua épinglait en avril l’« impunité ».

C’est dans ce contexte que se sont ouvertes à Doha, il y aura un an en septembre prochain, des négociations de paix directes entre les États-Unis et les talibans. Des négociations qui tournent pour l’essentiel autour de l’engagement des États-Unis à retirer leurs troupes d’Afghanistan (il s’y trouve encore 14 000 soldats) contre la promesse des talibans de refuser sur leur sol tout groupe djihadiste étranger. Des pourparlers qui reviennent pour les Américains à une « capitulation négociée », résumait le New York Times en éditorial, tant il est devenu évident qu’ils veulent se laver les mains du conflit en essayant de ne pas trop perdre la face ; et tant il est clair que Donald Trump est impatient d’en finir, pour ainsi dire à n’importe quel prix.

Jouant de leur rapport de force, les talibans ont obtenu jusqu’à maintenant que les négociations se déroulent à l’exclusion du gouvernement afghan, qu’ils jugent illégitime. Et ces pourparlers ne les ont pas empêchés de lancer leur habituelle « offensive militaire du printemps ». Lundi encore, un attentat à Kaboul a fait au moins 40 morts, alors qu’Américains et talibans poursuivaient leurs pourparlers au Qatar depuis trois jours.

Que partent les forces — essentiellement américaines — de l’OTAN, et une « entente » sera de toute façon difficilement applicable. La guerre civile risque de n’en devenir que plus cruelle, avec possibilité patente d’un retour au pouvoir des talibans.

C’est un horizon qui traduit un échec épouvantable de la politique étrangère militariste des États-Unis. À entendre les bruits de bottes autour de l’Iran, on désespère de les voir un jour rompre avec ce militarisme. La folie de cette politique est aussi qu’elle fait le vide autour d’elle. Ils sont très optimistes ceux qui croient que les pays du grand voisinage — Pakistan, Inde, Iran, Chine et Russie — dont les intérêts sont surtout conflictuels, trouveront peut-être à coopérer pour apaiser l’Afghanistan.

Il se dessine que les femmes sont les grandes sacrifiées de ladite négociation, elles qu’on s’en allait sauver il y a 18 ans. Si la condition féminine a connu quelques améliorations depuis 2001, en matière d’accès à l’éducation et au marché du travail, il demeure que, selon Amnistie internationale, l’Afghanistan demeure « le pire pays » où naître pour une femme.

Allait enfin se tenir à Doha, fin avril, le premier dialogue interafghan dans le cadre du « processus de paix ». Le gouvernement allait y participer, ainsi qu’une délégation d’une cinquantaine de femmes. Les talibans ont annulé la rencontre au dernier moment au prétexte que la délégation gouvernementale était trop grande et que la présence des femmes n’était pas « nécessaire ». Les Américains ont fait le dos rond.

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17 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 2 juillet 2019 04 h 09

    L'histoire a montré

    qu'on ne met pas le pied en Afghanistan... Alors quand il faut en sortir...

    • Cyril Dionne - Abonné 2 juillet 2019 09 h 22

      Bien d’accord avec vous M. Bonin.

      Les négociations de paix (oxymore en Afghanistan) ont été initiées par l’administration de Donald Trump pour sortir les soldats américains de ce bourbier sans fin afin qu’ils arrêtent de mourir inutilement. L’échec militariste américain est confortablement assit sur les épaules d’un certain président américain, George W. Bush et celui qui l’a suivi, Barack Obama. Qu’est-ce que les Américains ont à faire là-bas? Si cette société veut continuer à s’entretuer avec passion, eh bien, qu’ils le fassent et qu’ils foutent la paix aux autres.

      Pour le sort des femmes, n’est-ce pas à cette ladite société de se prendre en main et venir nous rejoindre au 21e siècle? Les vrais changements viennent toujours de l’intérieur. Si les gens ne veulent pas se sauver eux-mêmes, pourquoi est-ce qu’il en serait la responsabilité des autres à le faire?

      Trump a fait la promesse au peuple américain qu’il rapatrierait les soldats américains partout dans le monde. Pourquoi aller mourir dans des causes perdues étrangères qui impliquent des guerres civiles religieuses? L’Afghanistan a toujours été en guerre, qui d’habitude, débute au printemps pour finir à l’automne à chaque année.

      Et si par mégarde, ils attaqueraient l’Amérique par des attaques terroristes, ceux qui sèment le vent, recevront la tempête.

  • Yvon Pesant - Abonné 2 juillet 2019 04 h 26

    Le nerf de la guerre

    Les Américains sortiront de l’Afghanistan honteux et la face voilée... après avoir entraîné leurs alliés dans cette guerre perdue d’avance. La grande gagnante, toutefois, aura été l’industrie de l’armement.

    En cela, le nerf de la guerre, c’est l’argent, et il se trouve des gens pour s’en frotter les mains. « Nous, on fabrique des bombes », dit la chanson de Pagliaro. De plus en plus de bombes.

    Au prix de combien de morts inutiles?

    • Gilbert Troutet - Abonné 2 juillet 2019 09 h 46

      En effet, ce sont surtout les marchands d'armes qui profitent de cet « état de guerre permanent ». que les gouvernements américains entretiennent depuis des années, Clinton et Obama inclus. Cette industrie compte pour beaucoup dans le PIB des États-Unis. Et. comme dit la vieille toune québécoise, « pour boire il faut vendre ».

      Voir cet article, qui date de mars dernier :
      http://www.opex360.com/2019/03/11/lindustrie-ameri

    • Jacques Patenaude - Abonné 2 juillet 2019 09 h 55

      Oui le nerf de la guerre c'est l'argent. Et si c'était la nouvelle stratégie des américains sous la présidence de Trump? On voit Trump et ses conseillers comme des incohérent qui attaquent sans stratégie alliés comme adversaires. Mais peut-être ne le sont-ils pas tant que ça. Ils utilisent la puissance que leur confère leur position économique plutôt que militaire pour affirmer leur domination dans leur empire. Pourquoi avoir d'abord attaqué leurs alliés par des guerres économiques? Renégocier les traités de libre-échange leur a servit à les rendre dociles. On n'a qu'à voir comment le Canada est docile dans l’affaire Huawai pour le constater. Pour la situation en Iran la même chose, son attaque contre ce pays se fait via des mesures économiques que les entreprises de ses alliés n'osent pas défier de peur de se voir sanctionnés par les USA. Encore une fois les alliés qui veulent résister sont mis au pas. Bref la guerre économique de Trump a peut-être avant tout un objectif géopolitique cohérent: Réaffirmer leur domination sur leur empire quitte à ce qu'il y aie un prix économique à payer. À long terme ils se reprendrons sur le plan économique.

    • Gilles Théberge - Abonné 2 juillet 2019 10 h 24

      Dick Chayney(?) et Rumsfeld sont morts de rire...!

    • Nadia Alexan - Abonnée 2 juillet 2019 11 h 12

      Oui, je suis d'accord avec vous, monsieur Yvon Pesant, que l'industrie d'armements concocte les guerres pour se faire des profits.
      Mais, alors quelle est la solution pour les femmes de l’Afghanistan qui doivent vivre sous l'obscurantisme et la barbarie des talibans? «Selon Amnistie internationale, l’Afghanistan demeure « le pire pays » où naître pour une femme».
      Je ne sais pas quelle est la solution pour ramener la civilisation à tous ses pays où la société civile vive l'enfer sous des gouvernements sauvage et corrompu?

    • Cyril Dionne - Abonné 2 juillet 2019 17 h 26

      Mme Alexan,

      C'est aux Afghans de se prendre en mains et de traiter la moitié de l'humanité comme des personnes à part entière et avec des droits inaliénables. Mais leur religion, la pire de l’histoire de l’humanité, ne leur permait pas. Elle est misogyne, homophobe et j’en passe. Les talibans représentent le groupe politique non seulement le plus important et le plus nombreux, mais il a le support de la grande majorité des Afghans. Nous n’avons plus rien à faire là-bas.

  • Françoise Labelle - Abonnée 2 juillet 2019 07 h 29

    L'écueil afghan

    Quelle leçon retenir, du demi-siècle de 1979 à 2019, des tentatives de mise au pas par des super-puissances décadentes venues s'échouer sur l'écueil afghan? Lorsqu'on regarde les photos de la période pré 80, on reste surpris de constater que l'avenir des femmes afghanes aurait pu être bien différent. Les russes ont soutenu des réformes imposées sous la pression du temps, pour faire écho à l'éditorial de M.Nadeau, et les américains, ravis de voir les russes s'embourber dans leur vietnam, ont instrumentalisé la réaction talibane et djihadiste qui s'est retournée contre eux, et contre le reste du monde.

  • Christian Dion - Abonné 2 juillet 2019 09 h 44

    Encore une fois les américains qui quittent la queue entre les pattes.
    Christian Dion

    • Cyril Dionne - Abonné 2 juillet 2019 17 h 28

      Non, c'est un retrait stratégique qui baigne dans le gros bons sens. Les guerres limitées ne sont pas pour l'armée la plus puissante que le monde a jamais vue. Qu'on les laisse s'entretuer. C'est leur sport national.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 juillet 2019 10 h 40

    Si les États-Unis n'étaient pas intervenus en Afghanistan

    Les 'progressistes' afghans seraient peut-être venus à bout des talibans. Mais en intervenant, les États-Unis et les autres pays de l'OTAN ont coalisé tous les islamistes à travers le monde contre eux, avec les conséquences que l'on sait.

    Les États-Unis auraient pu se contenter d'aider les opposants aux talibans, mais ils se considèrent invincibles (encore aujourd'hui).

    • Cyril Dionne - Abonné 2 juillet 2019 17 h 32

      Non. Vous rêver M. Leblanc. Il n'y a pas de modéré là-bas. Seulement des extrémistes modérés jusqu’aux extrémistes extrêmes. L’Afghanistan, c’est le théâtre de guerres tribales sans fin. Demandez à l’empire brittannique et aux Russes.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 juillet 2019 08 h 18

      Le commandant Massoud, le Lion du Pandjchir, opposant farouche des Soviétiques, assassiné par les talibans 2 jours avant le 11 septembre 2001, aurait été quand même préférable à ces salauds de talibans à la tête de l'État. N'est-il pas?