Politique québécoise: l’obsession de la feuille de route

Avec les douceurs de l’été viennent les bilans de fin de session parlementaire, où un regard dans le rétroviseur permet d’apprécier les premières armes du gouvernement de la CAQ. Dans l’ensemble des médias, y compris au Devoir jeudi, le premier ministre François Legault s’est prêté au jeu de l’entrevue synthèse. Les plus récents sondages lui donnent une cote de popularité inégalée après huit mois aux commandes du Québec — 61 % de la population est d’accord avec les changements mis en marche, selon le sondage Forum Research diffusé par La Presse.

« Une des raisons du succès, c’est justement d’avoir fait un certain nombre de promesses et d’engagements électoraux et de [les] respecter. […] Il faut continuer à faire ce qu’on dit et à dire ce qu’on fait », affirme le premier ministre au Devoir, non sans souligner au passage l’ironie d’être montré du doigt par les mécontents précisément parce qu’il réalise ce qu’il avait promis !

Il faut reconnaître à l’équipe de M. Legault, comme il fut souligné plus d’une fois ici même, une cohérence et une diligence rarement égalées, du moins pour huit mois de gouvernance d’un parti accédant au pouvoir pour une toute première fois dans l’histoire. Les Québécois qui ont élu la CAQ sur la base des actions promises en campagne électorale ne rêvent pas : ce gouvernement agit là où il s’était engagé à le faire. Bien sûr, il atterrit en période de grâce financière, ce qui ne nuit pas lorsqu’on enclenche le catalyseur à changements — il faut le noter par égard pour les précédents gouvernements.

Alors oui, sans contredit, M. Legault agit. L’outil Polimètre développé par le Centre d’analyse des politiques publiques (CAPP) de l’Université Laval le confirme, lui qui a précisément comme objectif de suivre la cadence des promesses concrétisées du gouvernement Legault. C’est le troisième Polimètre du genre, après une édition Marois et une Couillard. L’exercice confirme que 9 % des promesses de M. Legault sont réalisées, que 32 % sont en voie de l’être, que 57 % sont en suspens (normal, après moins d’un an au pouvoir) et que 3 % ont été rompues.

Mais suffit-il de s’en tenir au programme électoral pour récolter une note parfaite ? Il est vrai qu’il s’agit sans conteste d’une mesure objective de réussite. En fait foi la méthodologie des chercheurs de l’Université Laval, qui justement ont tenté de trouver une manière transparente et fiable de donner l’heure juste politique aux citoyens. Le même procédé anime les salles de rédaction du monde entier à la veille d’une élection, au moment de tirer la ligne : ce gouvernement a-t-il bel et bien rempli sa mission ?

Mais gare à l’obsession de la feuille de route. Elle ne doit pas dispenser de l’humilité de faire marche arrière. Elle ne doit pas forcer une cadence qui mène à la précipitation et au chaos. Elle ne doit pas libérer du devoir de mener des analyses, des études, des avis indispensables à la prise de décisions. Elle ne doit pas enfin soustraire les dirigeants à une obligation de cohérence non seulement dans le calendrier de réalisation des promesses, mais aussi dans le panorama d’ensemble — trop de réformes en même temps, parfois, ça use les systèmes.

La liste commence à s’allonger de ces chantiers lancés dans un certain affolement, avec de possibles conséquences néfastes. L’uniformisation de la taxe scolaire à son taux le plus bas n’a pas coûté 700, mais bien 900 millions au fisc québécois. Les écoles ont bel et bien deux récrés de vingt minutes, une heure d’activités parascolaires supplémentaire par jour, des maternelles 4 ans dans le collimateur à gérer, mais la mise en marche simultanée de tout cela crée une certaine anarchie. L’interdiction du port des signes religieux au personnel en position d’autorité, y compris les enseignants, est en vigueur, mais l’adoption de la loi 21 dans la bousculade du bâillon n’a pas permis le débat le plus complet et éclairé sur des enjeux pourtant cruciaux. Que dire de la réforme de l’immigration, elle aussi passée sous le bâillon, qui jette à la corbeille au moins 12 000 demandes en suspens en plus de provoquer une baisse des entrées au coeur d’une grave pénurie de main-d’oeuvre ? Le dernier dossier préoccupant est le troisième lien liant Québec à Lévis : la décision de construire un tunnel sous l’île d’Orléans a été prise alors même que la nécessité d’un tel passage n’a pas été démontrée.

Il est donc possible d’applaudir à l’efficacité tout en soulignant les errements possibles d’actions hâtives, sans pour cela porter l’étiquette de rabat-joie. À la veille d’une élection, les citoyens, souvent enclins de nature à sous-évaluer le niveau de réalisation des promesses des élus, ajouteront leur expérience personnelle au baromètre de satisfaction. Si le Québec n’est plus que désordre et confusion, ils parleront.

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12 commentaires
  • Jean-Paul Carrier - Abonné 29 juin 2019 04 h 43

    Rabat-joie

    Il est donc possible d’applaudir à l’efficacité tout en soulignant les errements possibles d’actions hâtives, sans pour cela porter l’étiquette de rabat-joie. "Marie-Andrée ChouinardMarie-Andrée Chouinard, Le Devoir"
    Dans les faits c'est ce que vous vous évertuez à faire. Ce n'est pas suffisant d'écrire la bonne nouvelle, il faut soulever le spectre du fiasco. Pour ce qui est de la bonne nouvelle fiancière, nous savons tous qu'un gouvernement hérite toujours du précédent, bon ou mauvais. Rien de nouveau sous le soleil.
    Vous manquez de créativité journalistique. Un article inutile.

    Jean-Paul Carrier

    • Marc Pelletier - Abonné 29 juin 2019 13 h 15

      Il n'y a jamais lieu de se réjouir lorsque quelqu'un perçoit que notre gouvernement commence à lancer des projets mal ficelés.

      '' Un article inutile '' dites-vous ! Prenez un petit recul de la petite politique et d'un coup de coeur qui , si vous n'y faites attention, vous aveugleront de plus en plus.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 29 juin 2019 14 h 13

      Monsieur Carrier,
      Lisant votre commentaire, on se demande dans quel sens il faut le comprendre!

      Reprochez-vous à la journaliste de ne pas suffisamment applaudir le gouvernement caquiste? Ou, au contraire, de ne pas suffisamment pousser la critique?

      Question de lecture! Pour ma part, je me serais passé d’applaudir concernant les loi 21 et 9 qui ne vont rien résoudre, sinon affirmer le projet politique caquiste et son idéologie héritée de l’ADQ. Et quant à la critique, certes la journaliste souligne « délicatement » l’incohérence et l’entêtement caquiste pour construire un 3ième lien couteux et inutile entre Québec et Lévis et il en est de même concernant un réseau des maternelles 4 ans. Quant à moi, j’aurais aimé que la journaliste souligne l’inconséquence du premier ministre Legault qui d’un coté de la bouche dit se préoccuper des changements climatiques... et qui n’a rien de substantiel à offrir ! Mais qui de l’autre côté de la bouche se dit enthousiaste à la réalisation du projet albertain concernant le tracée d’un gazoduc au Saguenay pour la construction d’un terminal pour que les pétrolières utilisent les fleuves Saguenay et Saint-Laurent pour exporter ce gaz...

      Soit, ce gouvernement populiste reçoit actuellement un haut % d’appuis dans les sondages. C’est sans doutes la raison pour laquelle il prépare le terrain pour remettre aux calendres grecques la réforme promise pour le mode du scrutin!

  • Marc Pelletier - Abonné 29 juin 2019 08 h 21

    Besoin de '' Changement '' ou promesses ?

    Je crois que la CAQ a été élu sur la perception d'un besoin généralisé de changement de gouvernement, très bien perçu par les aspirants au pouvoir et aussi fortement souhaité par la population, après des années de compression budgétaires qui ont laisssé de doulereuses traces. Lors du vote, les promesses, à mon avis, n'ont pas pesé lourd dans la balance.

    Le PLQ étant discarté, le PQ n'en menant pas large et le QS tentant de sortir de l'ombre, la route était grande ouverte pour la CAQ.

    La lecture du gouvernement actuel veut nous faire croire que ses promesses électorales l'ont porté au pouvoir. Qui peut s'imaginer que l'immigration, la laicité, les maternelles quatre ans et le troisième lien, pour ne nommer quelques-unes de leurs promesses, ont pesé lourd dans la balance pour attirer autant de votes du PLQ et du PQ vers la CAQ. ?

    Si la CAQ continue à réaliser à la va-vite des promesses mal ficelées et, pour quelques-unes, bien trop coûteuses en fonction des besoins réels, elle vivra tôt ou tard la même médecine que la population, notamment francophone, a servi aux PLQ.

    La majorité qui a voté pour la CAQ n'a pas perdu son jugement pour autant et n'a lui a pas donné au nouveau gouvernement une garantie de pouvoir pour les deux ou trois prochains mandats : la confiance qui a été accordée à la CAQ pourra, elle aussi, lui être enlevée lorsqu'elle fera quelques faux pas répétitifs, mals perçus par la population.

  • François Beaulne - Abonné 29 juin 2019 08 h 49

    Analyse subjective

    <Il est donc possible d’applaudir à l’efficacité tout en soulignant les errements possibles d’actions hâtives, sans pour cela porter l’étiquette de rabat-joie>..Effectivement. mais dans votre évaluation et surtout dans votre conclusion vous manquez d'objectivité et les positions que vous avez soutenues précédemment refont surface en filigrane.
    Vous metez tout dans le même sac: mesures techniques comme l'uniformisation du taux de taxe scolaire et mesures de nature identitaires comme le sont la laicité et l'immigration qui font appel à l'expression de la volonté des québécois de marquer leur spécificité sur ce continent et sur lesquelles les gouvernements libéraux ont procrastiné pendant des années.
    Pour appuyer votre thèse vous invoquez l'utilisation du baillon sans nuances, sans rappeler que la question de laicité, notamment, et celle de l'intégration des immigrants à la société à la culture majoritaire du Québec d'acceuil ont été discutées sous tous les angles depuis des années sans qu'aucune solution adéquate n'ait été enclenchée.
    Quand les même arguments sont remâchés pendant des années et que les consultations parlementaires ne font que démontrer l'irréductibilité des protagonistes, il est temps de passer au vote.
    Le baillon a été légitimement inscrit aux règlements de procédure de l'Assemblée Nationale pour respecter le processus démocratique et éviter que des points de vue minoritaires ne s'arrogent, dans les faits, un droit de véto sur l'adoption des projets de lois avec lesquels ils sont en désaccord. Le reconnaître dans votre analyse, ou tout du moins le rappeler aurait ajouté à la crédibilité de votre texte.

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 juin 2019 09 h 18

    Vous préférez le non-respect des engagements ?

    Mme Chouinard,
    Pour débuter. reconnaissez que votre billet concerne avant tout les journalistes qui, s'ils écoutent parfois leurs lecteurs, s'écoutent bien plus entre eux, comme des gens qui craignent le jugement de leurs pairs.

    Ce sont les journalistes qui, après une seule session de travail ont un besoin irrépressible de juger du travail d'un gouvernement.

    Les électeurs sont plus lents, ou plus sages, ou plus dubitatifs : ils attendent de vrais résultats.
    Or, les vrais résultats font rarement vendre de la copie.

    La question de savoir si un gouvernement a respecté ses engagements a tout d'abord le sens de savoir si un parti a bien analysé "la" situation avant d'être élu. En fait ils s'agit de plusieurs situations qui s'entremêlent.
    Dans le cas de la CAQ, rien de compliqué : le PLQ a laissé des milliards amassés a grands coups de mensonges derrière lui, milliards qu'il croyait pouvoir utiliser pour s'assurer un troisième mandat.
    C'est exactement le contraire de ce que le PQ minoritaire a vécu en 2012, alors que le PLQ savait qu'il allait perdre et a miné tout ce qu'il a pu, depuis le pastagate jusqu'au détail des budgets et dépenses de chaque ministère comme seuls des comptables savent le faire.

    Pour le moment tout est possible, donc il y a peu de questions. Il serait difficile pour le gouvernement de ne pas suivre ses engagements, sauf erreur d'appréciation, qui sera due (ou imputée) à l'administration précédente. Avec notre bancale loi sur l'accès à l'information, rien d'étonnant.

    La lune de miel continue grace aux milliards Libéraux, aucune vraie décision à saveur économique, pas encore d'efffet discernable.

    La plupart des dossiers en sont à l'étape des études de cas ou de faisabilité.
    Éducation, santé, organisation d'aide à l'initiative régionale, rien n'est fait.

    Les journalistes devront ronger leur frein.

    En attendant, il fait beau dehors. Un p'tit drink sur une terrasse ?

    • Marc Pelletier - Abonné 29 juin 2019 14 h 51

      Les jounalistes ne rongent pas leur frein autant que vous le dites.

      Je vous invite à lire les articles de ce jour des auteurs Rémi Nadeau et Claude Villeneuve dans le Journal de Montréal : leurs propos se situent sensiblement dans la même ligne d'analyse de la situation que ceux de Marie-Andrée Choinard.

      Ils m'ont étonné car ce n'est pas le type d'article qu l'on retrouve habituellement dans le Journal de Montréal : peut-être le serez-vous aussi.

  • Clermont Domingue - Abonné 29 juin 2019 09 h 22

    Bravo!

    Merci madame Chouinard. Vos mises en garde relèvent du gros bon sens.