À qui profite le tunnel?

Dans la même semaine, les résidents de l’agglomération de Québec ont gagné à la loterie transport et mobilité : non seulement le financement est-il confirmé pour le projet de tramway, mais le gouvernement Legault annonce que le troisième lien prendra la forme d’un tunnel reliant sous le fleuve les villes de Québec et de Lévis. Est-ce là un gain véritable ? Le projet de tramway viendra bonifier une offre de transport en commun famélique à Québec, et il s’agit d’une excellente nouvelle. Mais il en est tout autrement du troisième lien, qui fait l’objet d’un choix de construction alors que la nécessité d’une telle traversée n’a même pas été démontrée.

Le troisième lien reliant Québec à Lévis n’est pas une invention caquiste. Mais las des tergiversations des libéraux dans ce dossier, le chef de la CAQ François Legault avait promis en campagne électorale d’être le maître d’oeuvre de cette lubie. Dans ce dossier comme dans plusieurs autres, le geste suit la parole : pratiquant un pragmatisme si empressé qu’il escamote des étapes cruciales, il enjoint à son ministre des Transports François Bonnardel de confirmer le mode de construction choisi pour unir les rives nord et sud, avec la prétention de soulager ainsi un imposant problème de congestion routière à l’entrée de Québec, du côté des ponts.

Voilà ici qu’on touche le coeur vibrant de l’affaire : en a-t-on vraiment besoin ? Nulle démonstration convaincante ne permet de soutenir l’enclenchement aussi rapide de ce projet d’envergure. Une étude a chiffré à 21 000 le nombre de personnes visées par le passage d’une rive à l’autre ! Si Québec se positionne deuxième au palmarès des villes canadiennes comptant le plus de kilomètres d’autoroute par 1000 habitants (1,09 km selon les données de 2016 compilées par l’Association des transports du Canada, après Calgary), on peut sans grand mal prédire que ce nouveau lien viendra augmenter le problème que soi-disant il veut enrayer, soit la circulation automobile. Il risque d’encourager l’étalement urbain, de plomber les zones agricoles côté rive sud et de venir congestionner davantage la rive nord. Il irait ce faisant à l’encontre de toute velléité de réduction des GES.

Cette ambition ne serait pas si détestable si elle s’appuyait sur des faits. Malheureusement, cette étape d’analyse a été bousculée. Lors de l’étude des crédits, en avril, l’opposition a dénoncé à bon droit l’apparente précipitation dans laquelle la mise en oeuvre du troisième lien s’effectue, le projet ayant été soustrait aux étapes d’analyse effectuées généralement en amont pour en évaluer la pertinence. La réalisation d’une étude d’opportunité pour l’implantation de ce projet, étape cruciale dans tout projet de construction associée au transport, est encore en cours. C’est elle qui viendrait préciser de manière concrète les besoins des populations et fixer ensuite le mode de construction idéal. Mais ici, on a procédé, sans attendre.

Apparemment, l’appel de la pelletée de terre pendant le premier mandat est plus fort que tout. Il supplante même le gros bon sens dont pourtant ce gouvernement se targue d’être le maître.

L’Étude de faisabilité technique et des coûts sur le cycle de vie d’un tunnel entre les villes de Lévis et de Québec, réalisée en 2016 par l’École polytechnique, devait évaluer la faisabilité technique d’un tunnel liant les deux rives de l’autoroute 40 (rive nord) à l’autoroute 20 (rive sud), passant sous le fleuve à la pointe ouest de l’île d’Orléans. Le rapport a conclu que c’est faisable techniquement, que le projet coûterait environ 4 milliards (coûts totaux de 6 milliards sur un cycle de 100 ans) et que sa réalisation s’étirerait sur 10 à 15 ans. Les experts affirment que le choix d’un tunnel routier, par rapport à un ouvrage en surface, minimise les impacts environnementaux (qualité de l’air, pollution sonore, déformation du paysage — un argument de taille pour les résidents de l’île qui ont crié victoire hier tant ils craignaient la défiguration complète de leur environnement). L’étude contient toutefois une mise en garde importante : « Néanmoins, un tunnel est un investissement conséquent qui n’est réalisé que s’il est réellement nécessaire. » Ici, la nécessité n’a pas été documentée.

Les experts des champs du transport et de l’urbanisme ne s’étonnent pas d’un tel empressement à choisir la structure sans égards réels aux besoins des populations ou au respect des politiques de mobilité durable. Que l’on voit dans quels émoi et fascination vient d’être inauguré à Montréal le pont Samuel-De Champlain pour se convaincre de l’attrait exercé par le choix d’un modèle ! Ces constructions géantes séduisent bien davantage que les considérations comme le temps de déplacement, les impacts environnementaux, la place de l’auto solo ou l’aménagement du territoire.

Voilà qu’on vous vend un rêve — un passage de 10 km sous le fleuve à 4 milliards la pièce — et que tout le reste, à commencer par les besoins justifiant cet échafaudage, devrait disparaître dans la brume de l’illusion ? Allons donc, ce n’est pas sérieux.

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10 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 28 juin 2019 08 h 33

    Simple justice

    Montréal a son pont-tunnel Lafontaine, nous aussi on en veut un, et deux fois plus long en plus ! Beau pied-de-nez aux arrogants de Montréal qui prétendent tout avoir, rien que parce qu'ils quatre fois plus de population. ils se prennent pour New-York.

    • Alain Pérusse - Abonné 28 juin 2019 12 h 58

      Vous êtes sérieux?

  • Michel Fontaine - Abonné 28 juin 2019 09 h 29

    De l'improvisation

    L'annonce prématurée d'un tunnel entre Lévis et Québec, sans véritable analyse sérieuse de besoin d'un 3e lien, confirme la tendance de ce gouvernement à improviser dans le seul but de démontrer qu'il tient ses promesses, nonobstant leur bien-fondé et leur impact possible sur l'aménagement du territoire, l'environnement et les finances publiques.

  • Germain Dallaire - Abonné 28 juin 2019 09 h 37

    Ha! la politique!

    Il est de ces projets farimineux qui ne se comprennent pas autrement que par la volonté effrénée des politiciens de s'attirer une clientèle. Il en était ainsi de l'autoroute dans le parc des Laurentides entre Québec et le Saguenay au début du millénaire. Comprenez-moi bien, je suis originaire du Saguenay et j'apprécie hautement d'utiliser cette Cadillac de même que je suis content pour les gens du Saguenay. Mais quand même, invester près d'un milliard$ pour une route qui devait être améiorée et pouvait certainement l'être à moindre coût... Quand on pense à toutes les routes toutes déformées qui existent au Québec. La politique là-dedans? Il ne faut pas oublier que le Saguenay lac Saint-Jean était un bastion des souverainistes.
    Comme vous le dites Mme Chouinard, une telle infrastructure pour quelques 20 000 passages quotidiens... Le ministre ne pouvait faire autrement que de dire qu'il construit pour l'avenir mais dans ces temps de réchaufement climatique, ce n'est peut-être pas le genre d'avenir qu'il nous faut.

    • Serge Pelletier - Abonné 29 juin 2019 03 h 28

      C'est encore pire que ce vous mentionnez. Et quand ils quitteront la politique dans quelques années, ils auront une rentre indexée à vie, avec tous les soins médicaux couverts (allant de la pilule à la chambre privée) pour avoir fait don de leur "brillante idée" à la population... Population qui devra en assumer les coûts. TOUS LES COÛTS...

      Étrangement, personne ne semble se souvenirs, ou veut se souvenir, de ce qui s'est produit dans la région de Trois-Rivières avec les effets réels de Pont Laviolette... Les mêmes arguments économiques sortaient pour la justification de la construction... Mais silence radio sur la réalité du saccage des meilleures terres agricoles du QC... Silence radio sur les effets de la désindustrialisation de Trois-Rivières/Shawinigan/Grand-Mère... Silence radio sur le déclin industriel rapide (25 ans après) de cette "nouvelle" zone industrielle sur la rive sud...

      Qui se souvient des effets du pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine... Tous disaient (lavage de cerveau aidant) que cela aiderait l'accès à MTL... et à la Transcanadienne (la 20)... (sans mettre le Blvd Métropilain)... Encore là, personne ne parlait de l'étalement urbain, des effets sur le secteur manifacturier de MTL, du saccage des terres agricoles, de l'obligation faite aux politiciens (élections demandant) de construire des hôpitaux, des écoles, des... et des ... pour satisfaire la population y migrant...

      En fait, c'est pire aujourd'hui que sous les règnes de Duplessis et de Tachereau... Eux, au moins, s'en tenaient à "ce qu'ils pouvaient payer"...

  • Gilles Bonin - Abonné 28 juin 2019 09 h 55

    Je subodore

    comme un relan d'abondon du projet quant au 3è lien... tout semble se mettre en place pour dans quelques années y renoncer: on dira «On va le faire, mais pas tout de suite, plus tard...» et qui sait, un troisième pont à l'ouest peut-être pour bien congestionner le tout. La saga va être drôlement... triste. Et un lien à l'est, un jour , il y aura, mais comme d'habitude au Québec trop tard. Si les besoins et le transit est à l'ouest, c'est justement parce qu'on a construit un 2è pont à l'ouest... s'il avait été pensé (même en tunnel) à l'est, les besoins seraient mieux partagés. Bon, avec tout et chacun qui y met la main... Ne pensez qu'au pont Champlain: il aura fallu frôler la catastrophe pour que le pont le plus achalandé au Canada, soit remplacé en vitesse accélérée. Suivez le guide, il va y en avoir des annonces et des algarades dans les années à venir.

  • Pierre Rousseau - Abonné 28 juin 2019 11 h 23

    Aux entrepreneurs en construction !

    C'est la réponse à la question titre de cet article. Les compagnies comme SNCL doivent saliver à l'annonce d'un tel projet ! Mais, cette annonce arrive à un drôle de moment quand on a connu un accident mortel sur le traversier de Tadoussac qui a coûté la vie à une personne et a causé des blessures graves à une autre. S'il est certain que l'accident est dû à une défaillance technique du véhicule récréatif des victimes, il n'en reste pas moins que c'est un fait que la Côte-nord est encore dépendante d'un traversier (ou de deux si on compte Matane-Godbout) pour tous ses besoins en déplacement vers le reste du continent. Ça cause toutes sortes de problèmes avec les attentes, les glaces, les défaillances mécaniques du bateau etc. Il me semble que pour un projet d'envergure, un pont (ou un tunnel) à cet endroit pour remplacer le traversier serait beaucoup plus justifié à tous les points de vue. Les entrepreneurs en construction amis des politiciens auraient ainsi leur bonbon...

    PS: je n'habite pas la Côte-nord et n'y vais que très rarement...