Hong Kong: duperies et État de droit

L’opposition manifestée par les Hongkongais contre Pékin est stupéfiante, non pas seulement par son ampleur, mais par sa persistance. Ils sont descendus par millions, ces dernières semaines, dans la rue, mobilisant dans le même refus d’obtempérer, contrairement à la révolution plus étudiante des « parapluies » de 2014, à peu près tous les secteurs de la société. Quoi qu’il arrive d’ici là, on peut s’attendre à ce que les traditionnels défilés prodémocratie du 1er juillet, date anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, soient à nouveau, lundi prochain, l’occasion de protestations de grandes dimensions.

Il s’agit au demeurant d’un mouvement de résistance dont la portée est d’autant plus signifiante qu’il survient dans l’immédiate foulée du déni de mémoire imposé en Chine continentale par le régime du président Xi Jinping autour des massacres de la place Tian’anmen, survenus il y a trente ans. Le mensonge et la duperie ont leurs limites, chantait Bob Marley. You can’t fool all the people all the time

L’actualité aidant, difficile de ne pas faire un parallèle avec l’élection municipale de dimanche à Istanbul, perdue par le candidat soutenu par le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Hong Kong et Istanbul se font écho par la façon dont les citoyens de ces deux villes internationales relèvent la tête face à des régimes autoritaires.

Les Stambouliotes allaient aux urnes pour la deuxième fois en deux mois après que le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) de M. Erdogan eut réussi à faire annuler le premier scrutin sous le faux prétexte qu’il y avait eu « fraude ». La victoire de l’opposant Ekrem Imamoglu avait été très serrée la première fois ; elle est cette fois-ci claire et nette, y compris dans des quartiers qui sont des fiefs traditionnels des islamo-conservateurs. La défaite est cinglante pour M. Erdogan, dont l’AKP contrôlait Istanbul, la ville la plus riche et la plus peuplée du pays, depuis 25 ans.

De la même manière que le soulèvement hongkongais se trouve nécessairement à affaiblir le président Xi. Non pas que sa mainmise sur le pouvoir, ou celle de M. Erdogan, soit vraiment menacée. Les Hongkongais ne savent que trop bien qu’ils sont loin d’avoir gagné la guerre et qu’à Pékin, la dictature continuera de vouloir éroder l’État de droit — liberté d’expression, indépendance de la justice… — qui leur est conféré jusqu’en 2047 en vertu du principe « un pays, deux systèmes », si ce n’est en appliquant la seule force de sa formidable capacité d’expansion économique.

Reste en l’occurrence qu’à Hong Kong, la chef zélée de l’exécutif, Carrie Lam, est aujourd’hui pressée de toutes parts de retirer son projet de loi liberticide sur l’extradition qui a fait exploser la colère populaire, y compris, depuis dimanche, par le DAB, le plus grand parti de cette région administrative spéciale, considéré comme le canal local du Parti communiste chinois.

Cela montre que, pour peu que les sociétés civiles se mobilisent, la possibilité existe que la montée en puissance des régimes autoritaires que nous vivons actuellement à l’échelle mondiale ne soit pas un phénomène inéluctable, une force à laquelle il faudrait se résigner. L’histoire n’est pas d’avance écrite en noir.

On l’écrirait moins en noir, cela dit, dans un contexte de relations internationales assainies. C’est ainsi qu’égratigné par les événements à Hong Kong, M. Xi s’est rendu la semaine dernière à Pyongyang y rencontrer Kim Jong-un, afin de mettre en exergue son soutien à la Corée du Nord et de rappeler aux Américains qu’après tout, la péninsule fait partie de la zone d’influence chinoise.

Après les quatre visites du jeune Kim à Pékin depuis deux ans, celle de M. Xi à Pyongyang était la première d’un chef d’État chinois en 14 ans. À quelques jours du sommet du G20 à Osaka, où le président chinois croisera les Trump, Erdogan et Poutine (sans oublier Justin Trudeau, emmêlé dans les fils de Huawei), ça n’avait rien d’anodin, M. Xi cherchant à envoyer à M. Trump le message qu’une plus entière collaboration de sa part dans le dossier de la dénucléarisation nord-coréenne passait par un assouplissement de la position américaine dans la guerre commerciale que la Maison-Blanche a déclarée à la Chine.

Or, où prend-on en considération, dans ces luttes de pouvoir, le fait que les Nord-Coréens feront face cet été à de graves pénuries alimentaires, pour cause de sanctions et de mauvaises récoltes ? Que ce soit à Hong Kong ou ailleurs, en quoi les gouvernements occidentaux donnent-ils vraiment sens à la promotion des droits de la personne ?

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 juin 2019 06 h 55

    L'éditorialiste écrit :

    « Or, où prend-on en considération, dans ces luttes de pouvoir, le fait que les Nord-Coréens feront face cet été à de graves pénuries alimentaires, pour cause de sanctions et de mauvaises récoltes ? »

    Souvenons-nous qu'il y a eu des famines du temps de Kim II, le père de Kim III, et que l'Occident et la Corée du Sud sont alors venus en aide au régime nord-coréen. Or, qu'a fait ce dernier? Il s'est servi de l'aide pour consolider son pouvoir et son programme nucléaire.

    Il ne faut pas aider le régime nord-coréen; cela va se retourner contre nous. Que la riche Chine et la Russie le fassent si elles y tiennent.