Faire avaler la pilule

Le gouvernement de Justin Trudeau s’est toujours cru capable de résoudre la quadrature du cercle en promettant de lutter contre les changements climatiques tout en soutenant le développement économique associé aux hydrocarbures. La décision annoncée mardi d’aller de l’avant avec l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain (TMX) ne résout pas cette équation.

Le gouvernement pense tout de même avoir trouvé un compromis capable de calmer les opposants les moins farouches. Tous les revenus fiscaux générés par ce projet, une fois en activité, ainsi que les profits découlant de son opération et de sa vente éventuelle, seront investis dans la transition vers des énergies propres.

 

La formule est habile et, tant qu’à aller de l’avant avec le pipeline, avisée. Aussi bien préparer l’avenir. Mais se diriger vers une économie faible en carbone en s’appuyant sur l’industrie qui en génère le plus a de quoi faire sourciller. Le premier ministre invoque la nécessité de ne plus laisser notre industrie pétrolière être l’otage du marché américain, d’exporter notre pétrole en utilisant un mode de transport plus sécuritaire que le train. Il affirme que l’objectif n’est pas d’accroître la production, mais « d’élargir nos options ».

Ne nous y trompons pas. En augmentant la capacité du pipeline existant, TMX va offrir à l’industrie des sables bitumineux l’accès à de nouveaux marchés et, du coup, encourager son expansion et la croissance de ses émissions de gaz à effet de serre (GES). C’était un but avoué du projet dès le départ. Si le pipeline est profitable, le gouvernement, c’est vrai, aura de l’argent supplémentaire à investir, mais les objectifs de réduction de GES que le Canada s’est engagé à respecter lors de la Conférence de Paris deviendront pratiquement impossibles à atteindre à court et à moyen terme. On en est déjà loin d’ailleurs.

L’acquisition de TMX n’était pas une décision d’affaires. Aucune entreprise privée ne pouvait en assumer le risque politique et il fallait atténuer celui-ci, reconnaît M. Trudeau. Il a souvent dit par le passé que ce projet serait mort si Ottawa n’en avait pas fait l’achat l’été dernier pour 4,5 milliards de dollars.

Soucieux, à quelques mois des élections, de ne pas s’aliéner davantage les gens de l’Ouest et pris avec un investissement à rentabiliser, le gouvernement a, sans surprise, approuvé à nouveau le projet. À sa décharge, il l’a fait sans céder aux pressions conservatrices qui auraient conduit à ignorer les obligations d’Ottawa, inscrites dans des jugements des tribunaux, envers les Autochtones et en matière d’évaluation des impacts sur les milieux marins.

Mais peu importent les accommodements annoncés et la promesse d’investissements verts, l’achat de TMX a déjà coûté aux libéraux l’appui de bien des environnementalistes et d’une partie des communautés autochtones voisines du projet. L’annonce de mardi n’arrangera rien, pas plus qu’elle ne mettra fin à de nouvelles contestations judiciaires.

La transition énergétique ne se fera pas du jour au lendemain et M. Trudeau a raison de dire qu’il faut la financer. Le Canada est un pays riche en ressources et ces secteurs doivent contribuer à la lutte contre les changements climatiques. Mais en s’appuyant sur celui des sables bitumineux, le premier ministre nuit sérieusement à la crédibilité de son message.

Les conditions dont sa décision est assortie ne rendent pas plus judicieux l’investissement de 4,5 milliards, sans compter les 7 milliards ou plus pour la construction. Ce pipeline ne servira qu’à soutenir à court terme un modèle de développement économique et un secteur qui, dans sa fuite en avant, accentue le problème que les investissements verts subséquents devront corriger. Bref, on polluera plus pour mieux nettoyer ensuite. Un pis-aller.

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