Rémunération des médecins: autres primes en vue

Apprendre que les médecins omnipraticiens toucheront de nouvelles primes pour augmenter le nombre de patients qu’ils prennent en charge — un nombre jugé insuffisant — a de quoi faire tiquer. Or les médecins auraient pu empocher cette hausse sans lever le petit doigt.

La dernière entente de rémunération, signée en 2018 entre le gouvernement Couillard et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), prévoyait une hausse des tarifs à l’acte de 4 % cette année, ou de 46 millions. Dans une lettre envoyée à ses membres relativement à ces nouvelles primes, le président de la FMOQ, Louis Godin, rappelle que cette entente comportait des « augmentations légitimes consenties par le passé, mais reportées et étalées dans le temps en raison de la précarité des finances publiques de l’époque ». Légitimes ? C’est selon. D’aucuns avaient dénoncé ces ententes — une entente semblable avait été signée avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) — jugées excessivement généreuses, voire indécentes, surtout en ce qui a trait aux médecins spécialistes.

À la suggestion du gouvernement, la FMOQ a jugé bon de renoncer à cette augmentation sans condition et de la lier à la prise en charge de patients, notamment de patients vulnérables qui n’ont toujours pas de médecins de famille. « Cette avenue nous est apparue comme étant celle qui répond le mieux aux besoins de la population et de la collectivité québécoise », écrit le Dr Godin. Voilà qui est plein de bon sens.

Il est clair que les omnipraticiens auraient pu essuyer des critiques s’ils avaient encaissé une hausse de leur rémunération à l’acte — plus du double du taux d’inflation — sans que les services à la population soient améliorés. Mais le vrai blâme revient au gouvernement libéral qui leur a octroyé cet avantage.

Malgré les menaces du ministre de la Santé d’alors, Gaétan Barrette, il y a toujours 550 000 personnes au Québec qui n’ont pas encore de médecin de famille, dont 165 000 personnes vulnérables, souvent âgées, qui souffrent de maladies chroniques. Alors que l’objectif fixé était que 85 % des Québécois soient inscrits auprès d’un médecin de famille, les résultats n’ont guère dépassé les 80 % : on n’arrive pas à répondre aux personnes, en quête d’un médecin de famille, qui se sont adressées au guichet d’accès du ministère.

Soulignons toutefois que la méthode forte, conjuguant la carotte et le bâton, qu’on a brandi sans toutefois sévir, a produit des résultats : quelque 1,1 million de Québécois de plus sont aujourd’hui inscrits auprès d’un médecin de famille. Nous partions de loin.

À l’heure actuelle, les quelque 7000 omnipraticiens, qui oeuvrent en clinique, prennent en charge en moyenne 900 patients chacun, contre 1500 patients pour leurs homologues ontariens. Les médecins de famille québécois passent cependant davantage de temps en milieu hospitalier. Qui plus est, l’offre de service des infirmières praticiennes spécialisées (ISP), qui assument des tâches jadis réservées aux seuls médecins, est bien développée en Ontario alors qu’elle est embryonnaire ici.

La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a dit vouloir que les médecins qui ont moins de 1000 patients en prennent davantage. Selon les chiffres de la FMOQ, quelque 4000 médecins, ou près de 60 % des effectifs en clinique, sont dans cette situation.

Mais la seule inscription auprès d’un médecin ne suffit pas à garantir l’accessibilité aux soins. Des changements au mode de rémunération des omnipraticiens, tout comme un rôle accru pour les ISP, sont nécessaires. À l’heure actuelle, les paiements à l’acte représentent 70 % de la rémunération des médecins de famille et 30 % de la capitation, soit des honoraires annuels versés pour la prise en charge de chacun des patients. Les primes auxquelles la FMOQ a consenti, qui pourraient aller de 7500 $ à 15 000 $ par médecin, sont une forme de rémunération par tête de pipe.

C’est la direction que veut emprunter Danielle McCann en réduisant à 30 % les paiements à l’acte, dont les travers sont bien documentés — soins prodigués qui ne sont pas toujours nécessaires, volume plutôt que qualité —, et en augmentant à 70 % la part de la capitation. Évidemment, cette dernière forme de rémunération n’est pas sans défaut puisqu’elle incite les médecins, qui veulent augmenter leurs revenus, à choisir les patients les plus en santé et à se montrer moins disponibles. Mais ce sont des écueils qui sont surmontables, d’autant plus que c’est d’une rémunération mixte qu’il s’agit.

On ne peut garantir que ce régime de primes donnera des résultats probants. Mais au moins ces sommes serviront à améliorer l’accessibilité aux soins, même si ce n’est qu’à la marge, et non pas seulement à enrichir les omnipraticiens.

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2 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 7 juin 2019 09 h 56

    La solution?

    Tenes, par exemple, qu'on abolisse les quotas de formation en médecine, la chasse gardée; qu'on ouvre le marché des «docteurs» et qu'on les rémunère en conséquence au nombre de patients pris en charge et non à l'acte. Et bien sûr pour les énervés du pompon en gardant un oeil vigilant sur la qualité des prestations offertes et données. Inversons le mouvement: au lieu que ce soit les patients qui cherchent un médecin, que ce soit eux qui cherchent des patients. Et c'est sans compter l'élagage des privilèges «inutiles» de l'exclusivité des soins pour cette profession. Ainsi, pourquoi un médecin ne travaillerait-il pas à mi-temps si cela lui convient pour toutes sortes de raison (âge, famille, maternité, etc...) et sera-til (ou elle) rémunéré en conséquence... Qui sait, la solution est peut-être en explorant cet avenue ou en mixant plusieurs modes... ( Oh! là, là ça va rugir dans les commentaires - Vite aux abris)

  • Claude Gélinas - Abonné 7 juin 2019 15 h 08

    La qualité de vie des médecins !

    À l'instar des autres travailleurs, après tant d'années d'études les médecins hommes ou femmes souhaitent avoir une qualité de vie. Ce qui comprend un horaire de travail normal leur permettant de participer à leur vie familiale accompagnée de loisirs, de vacances et de temps libre.

    Le problème c'est que l'on a fait des médecins des demi-dieux disponibles en tout temps travaillant des heures déraisonnables au risque de nuire à leur santé ainsi qu'à celle de leurs patients. Désormais, c'est le retour de la méthode Toyota. Et ce, sans égard à la qualité de l'écoute, à l'empathie et à la compassion qui requiert temps et patience. Seul le rendement compte : 900, 1 200, 1 500, 2 000 patients et ce peut importe le traitement de pathologies souvent complexes et le veillissement de la population.

    Mais dans quel monde vivons-nous ? C'est l'ère du tourniquet et l'on croit que l'ajout de primes améliorera la situation. L'on se trompe. Qui croira qu'un médecin imposé à 50 % ajoutera 500 patients de plus par année pour obtenir une prime nette de 7, 500 $. Pourtant la CAQ nous promettait une nouvelle vision et de nouvelles solutions.