Tian’anmen: afin que la mémoire ne s’éteigne pas

Sur les cendres des étudiants et de leurs espoirs massacrés il y a 30 ans sur la place Tian’anmen, le régime chinois a construit — ou tente de construire — un monde orwellien. Le président Xi Jinping, « prince rouge », est l’héritier politique des murs de silence érigés autour de ces événements dont il assume pleinement l’effacement et l’instrumentalisation.

Entendu que le commun des Chinois ignore pour une large part à peu près tout du « Printemps de Pékin », des revendications du mouvement populaire et de son écrasement dans la nuit du 3 au 4 juin 1989. Cette mémoire entrée dans le temps de l’histoire a été gommée en bonne partie. Il n’empêche qu’à tant vouloir la nier, le régime se trouve paradoxalement à faire en sorte qu’on ne cesse pas de l’interroger. Il y a un côté extrêmement sombre et pessimiste à ce trentième anniversaire, qui constitue d’une certaine manière un miroir des reculs démocratiques que l’on observe présentement un peu partout dans le monde.

Contre les revendications de plus grandes libertés politiques, la dictature se sera enveloppée au cours des dernières décennies dans une légitimité fondée sur l’ouverture tous azimuts à la société de consommation. Non sans succès. Une dictature à ce point satisfaite d’elle-même qu’en fin de semaine à Singapour, lors d’une conférence internationale sur la sécurité, le ministre chinois de la Défense, Wei Fenghe, brisant le tabou, s’est autorisé à déclarer que la répression des manifestations en 1989 avait été « correcte » dans la mesure où elle avait permis au pays de connaître trente ans de stabilité et de prospérité…

Comme si l’élargissement des libertés démocratiques était nécessairement incompatible avec le développement économique. Qu’à la face du monde ce ministre ait si publiquement lié le boom chinois au massacre de 3000 personnes est éloquent en ce que cela témoigne de l’acceptabilité croissante d’un modèle chinois de gouvernance que certains, sinon beaucoup, ont tendance à vouloir imiter — de la Pologne à l’Inde.

C’est un anniversaire sombre au vu de l’appareil de contrôle social intensif qui est en train de se mettre en place sous Xi grâce aux technologies numériques. « 1989 a débouché sur 1984 », déclarait l’avocat exilé Teng Biao, figure importante du mouvement des droits de la personne dans les années 2000, à l’occasion d’un colloque organisé à la mi-mai à Taipei, réunissant pour la première fois des acteurs des événements. Est en effet appliquée sous Xi une vision restrictive des libertés, par laquelle les voix critiques, même les plus poliment réformistes, sont muselées comme elles ne l’ont pas été depuis la Révolution culturelle (1966-1976). Les prisonniers politiques se comptent par dizaines de milliers. L’idée même de société civile n’est pour ainsi dire plus admise.

Pour autant, dire que l’horizon est irrémédiablement bloqué reviendrait à faire l’impasse sur la vigueur des mouvements sociaux qui ont traversé l’histoire de la Chine. Du reste, les relations de la nouvelle puissance chinoise avec l’extérieur deviennent trop élaborées pour empêcher que se créent des influences réciproques. « Ne sous-estimons pas le dynamisme de la société chinoise », plaide le sinologue Sebastian Veg dans Le Monde. Les frustrations restent vives dans une partie de la population devant l’absence de liberté de presse et d’une justice indépendante.

Il se trouve que, si la Révolution culturelle a été une période de fanatisme épouvantable, elle a aussi donné lieu, en réaction, à un mouvement de dissidence parmi les gardes rouges maoïstes (ce mouvement de masse largement estudiantin), lequel s’est ensuite exprimé en 1979, après la mort de Mao, à travers l’éphémère « Mur de la démocratie » où le dissident et ancien garde rouge Wei Jingsheng a affiché son célèbre dazibao appelant à la « cinquième modernisation » démocratique. Lequel appel aux réformes serait entonné dix ans plus tard sur la place Tian’anmen par les étudiants en colère contre la corruption des élites et l’éviction des voix réformistes qui avaient osé s’exprimer dans les hautes sphères du Parti communiste.

Et c’est ainsi que, dans le même ordre d’idée, le China Labour Bulletin, une ONG basée à Hong Kong, fait état dans son dernier rapport de près de 7000 mouvements de protestation sociale et ouvrière entre 2015 et 2017 en Chine, induits par un contexte d’inégalités croissantes qui risque évidemment de miner la légitimité de M. Xi.

La répression, quoiqu’en disait lundi le quotidien prorégime Global Times dans un éditorial sur « l’incident » de Tian’anmen, n’a pas « vacciné la société » contre « tout trouble politique majeur ».

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3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 juin 2019 09 h 27

    Des horreurs semblables n’arrivent jamais chez nous.

    L’an prochain, je compte sur M. Taillefer pour marquer le 50e anniversaire du massacre de l’université de Kent, le 4 mai 1970, alors que la Garde nationale de l’Ohio a tiré 67 balles contre des étudiants qui manifestaient pacifiquement contre l’intervention américaine au Cambodge.

    La tuerie a fait 4 morts, ce qui est beaucoup moins que le massacre de la Place Tian’anmen. Coïncidence : c’est le même nombre de Québécois qui, à Québec en 1918, furent tués par la police fédérale parce qu’ils s’opposaient à la conscription obligatoire.

    Mais c’est le même principe : un État qui tire sur son propre peuple afin de lui imposer sa volonté.

    Et je compte également sur lui pour commémorer le massacre du 17 octobre 1961 à Paris contre la Guerre d’Algérie.

    De plus, tant que le Canada n’aura pas abolit ses politiques génocidaires à l’égard de ses citoyens autochtones, nous, Canadiens, sommes mal placés pour faire la morale aux autres.

    Depuis 1867, le gouvernement du Canada a provoqué directement (massacre des Métis) ou indirectement plus de morts que le méchant régime communiste chinois à la Place Tian’anmen.

  • Hélène Paulette - Abonnée 5 juin 2019 17 h 38

    Mémoire à géométrie variable...

    La guerre civile déclenchée par les USA au Guatémala pour des motifs économiques et qui dura de 1960 à l996 a fait plus de 200 000 morts pour la plupart Mayas... Celle déclenchée aux Philippines, par ces mêmes champions de la démocratie, dura 14 ans et fut émaillée de nombreux massacres... On ne parlera pas du lent génocide des Palestiniens, dépouillés de leurs droits au profit d'Israël pour servir les intérêts géopolitiques de l'impérialisme. Ce dont on ne parle pas on ne peut se souvenir!

  • Gilles Bonin - Inscrit 6 juin 2019 09 h 33

    La mémoire

    ne s'éteint jamais complètement, mais elle a souvent des périodes de gelée persistante. Le plus jamais de guerre ou la «der des der» est trop souvent vite oublié, même temporairement. Tien An Men n'est d'ailleurs pas oublié, pas oublié du tout: regarder comme depuis 1989, c'est bien calme (au moins en apparence) au pays de l'Empire du milieu... et on s'en souiendra à nouveau en d'autre temps.