Le poids des mots

« Génocide ». Quand la présidente de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), Marion Buller, a usé de ce mot lundi devant les personnes venues assister au dévoilement du rapport final de la commission, beaucoup des Autochtones présents n’ont pu retenir leurs cris d’approbation. Mais si, à leurs yeux, ce mot lourd de sens est le seul capable de traduire leurs souffrances, le monde y attache une définition bien différente.

En 2015, la Commission de vérité et réconciliation (CVR), qui a enquêté sur le drame des pensionnats autochtones, avait parlé de « génocide culturel » et peu de gens avaient contesté sa conclusion, sa démonstration étant trop éloquente. La CVR avait hésité à aller plus loin. Elle n’est pas la seule. Hier, aucun politicien n’a osé reprendre le terme de Mme Buller à la période des questions.

 

Mais voilà, un débat sévit au Canada autour du recours au terme « génocide » pour décrire le traitement historique des Autochtones. Ceux qui, comme l’ENFFADA, croient le terme approprié, se réfèrent à la définition qu’en donnait Raphael Lemkin, le premier universitaire à utiliser le terme en 1933. Selon lui, un génocide n’était pas nécessairement synonyme de destruction physique d’une nation, mais pouvait être un ensemble de politiques visant sa désintégration en s’attaquant à ses institutions, à sa culture, à son économie et ainsi de suite. Pour justifier d’adopter cette vision, la commission cite la Loi sur les Indiens, les pensionnats autochtones, le placement forcé des enfants, la stérilisation forcée des femmes autochtones et j’en passe. Mais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la définition de génocide qui s’est imposée en droit international parle d’actes « commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux », le tout étant compris comme une destruction physique.

En usant du terme « génocide », les commissaires ont simplement nommé, disent-ils, ce que leur ont révélé les témoignages des familles et des survivantes depuis 2016. Que cela choque, secoue ou brusque n’émeut pas la commissaire Michele Audette, pour qui il est temps de voir la réalité en face et d’en débattre.

 
 

Cette insistance pose le risque de détourner l’attention du reste du rapport. Il est loin d’être parfait avec ses trop nombreuses recommandations (231), dont certaines se répètent alors que d’autres sont trop générales ou dédoublent le travail fait par d’autres commissions. Beaucoup sont cependant bien ciblées, en particulier en matière de justice, et aucun gouvernement ne pourra les ignorer sans devoir s’expliquer. On y rappelle d’ailleurs une recommandation faite l’an dernier et jugée urgente par l’ENFFADA, soit la mise sur pied d’un groupe national d’enquêteurs indépendants chargés d’examiner et, si nécessaire, de rouvrir les enquêtes des cas non résolus de meurtre ou de disparition de femmes autochtones.

Le rapport complémentaire sur la situation des femmes autochtones du Québec est nettement mieux ficelé, plus concis et précis. Il avait pour but de compléter le rapport principal, le cas québécois étant moins bien documenté et connu dans le reste du pays. Après un rappel historique éclairant et un survol des mesures prises ou envisagées par Québec, il soumet 21 recommandations aux gouvernements québécois et fédéral.

Nombre des remèdes suggérés sont bien connus et inspirés de commissions précédentes, mais trop souvent laissés lettre morte, se désole l’ENFFADA. Ses « appels à la justice » ont donc le mérite de rappeler à l’ordre les gouvernements, et pas seulement le fédéral, les provinces et les municipalités, mais aussi les gouvernements autochtones.

Tout au long de ses travaux, la commission a été secouée par des vents contraires. Bien des familles déploraient que son mandat ne lui permette pas de faire la lumière sur des cas non résolus. D’autres exigeaient qu’en fouillant les causes systémiques de la violence contre les femmes autochtones, elle insiste sur les effets de la colonisation et sa perpétuation au sein des lois et institutions canadiennes.

Ces derniers seront sûrement satisfaits, les autres moins. Malgré tout, cette commission était nécessaire pour maintenir la pression. Mais pour obtenir les résultats concrets espérés, il ne faudrait pas laisser le débat sémantique, utile ou non, provoqué par la commission prendre toute la place.

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14 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 4 juin 2019 01 h 21

    Débat sémantique

    Je suis bien d'accord pour ne pas se perdre dans ce genre de débat, mais, quel était le but des pensionnats pour autochones, sinon celui de se débarrasser des nations autochtones, de les annihiler?

  • Michel Lebel - Abonné 4 juin 2019 05 h 53

    Pas un génocide

    Il faut parler clairement: les peuples autochtones du Canada n'ont pas été victimes d'un génocide dans le sens admis du terme. Une telle enflure verbale n'est pas conforme à la vérité et n'aidera finalement pas la cause autochtone.

    M.L.

    • Marie Nobert - Abonnée 6 juin 2019 00 h 21

      Ouf! De la part d'un (ex) prof de «droit constitutionnel» (de mémoire!), c'est comme «genre trop»! Vous faites référence à la «vérité». Laquelle? La vôtre? Misère! Incroyable! Il vous manque la «connaissance» historique qui a mené à la naissance du «Royaume-Uni». Il vous manque cette connaissance de l'emprise «impériale» des «Angles» sur les nations écossaise, irlandaise et galloise et de tout ce qui a suivi de part le monde par la suite. Bref. Grosse fatigue.

      JHS Baril

      Ps. Les «Premières nations», tout comme «les Conquis de 1760», ont fait et font l'objet d'un «génocide». Point barre.

  • Cyril Dionne - Abonné 4 juin 2019 06 h 43

    92 millions pour ça?

    C’est bien beau tout ça, mais les chefs autochtones ne veulent même pas répudier la Loi sur les Indiens qui les infantilisent et qui les confinent dans des prisons à ciel ouvert. C’est cela, leur génocide volontaire et systémique. Ainsi, l’esprit de cette nouvelle gauche plurielle autochtone poursuit sans relâche les crimes d’un passé antérieur, ce qui est assez pathétique à l’instant où disparaissent les rêvasseries de l’injustice et qu’on déboulonne les statues de personnages qui seulement hier, était vus pour la grande majorité anglo-saxonne, comme des héros.

    Ceci dit, la grande moitié de la violence faite envers les femmes autochtones découle surtout des hommes autochtones. Cela, il ne faut pas le nier. Un quart est attribuable aux différents corps policiers qui sont loin d’être blanc dans cette affaire, de la GRC à toutes les différentes organisations provinciales. Enfin, l’autre quart à une minorité d’hommes blancs surtout de confession religieuse qui ont utilisé leur position d’autorité pour asseoir leur pouvoir sur des gens vulnérables.

    De grâce, il ne faut pas dénaturer la notion de génocide en attribuant celle-ci à la disparition des femmes autochtones. Ceci n’est certainement même pas comparable aux camps de la mort nazis ou une idéologie organisée a sciemment assassiné par millions des gens, en utilisant les moyens les plus modernes de l’époque, sur la base de la race, la couleur ou l’ethnie. Des crimes qui s’opèrent sur plusieurs siècles ne portent pas le nom de génocide; ce sont des crimes. Il ne s’agit pas de mort rapide, violente et planifiée d’un grand nombre de personnes basé sur la race, l’ethnie ou la couleur puisque la moitié de ceux-ci ont été perpétrés par les autochtones eux-mêmes.

    Misère, tout cela pour 92 millions de dollars. Ce qu’on sait aujourd’hui, on le savait hier.

    Vous voulez parler d’un vrai génocide moderne, plus de 29 000 enfants en bas de l’âge de 5 ans meurent à tous les jours de causes évitables selon UNICEF.

  • Cyril Dionne - Abonné 4 juin 2019 07 h 14

    Des vérités qui ne dérangent plus

    Ce ne sont pas des vérités qui dérangent puisqu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil dans cette commission bidon. On pensait qu’ils allaient nommer les responsables, oui ceux qui sont coupables de la disparition et de l’assassinat des femmes autochtones. Mais non. Où sont-elles ces accusations parce que pour le reste, c’est du pareil au même. Blancs méchants, Indiens bons. Misère.

    Les familles avaient droit à une justice. Après 92 millions dépensés on ne sait où, on n’est pas plus avancé qu’avant. Parler des couvertures infectées de variole d’il y a 200 ans par Jeffery Amherst, un officier britannique, n’avancera pas la cause de personne. Tout le monde le sait que c’est le colonialisme anglais qui s’est emparé des terres autochtones. John A. McDonald, un raciste, colonialiste et misogyne notoire a créé les réserves et ensuite le Canada anglais l’a honoré en placardant sa face sur le billet de 10 dollars.

    La cerise sur le sundae, parler de génocide pour la disparition des femmes autochtones disparues ou assassinées dont la moitié par des hommes autochtones. Misère. Le génocide des Juifs lors de la seconde guerre mondiale a été reconnu par la cour de Nuremberg en 1945 et a même servi de point de départ à la définition du terme. Depuis, le massacre des Tutsis au Rwanda en 1994 et le massacre de Srebrenica (Bosnie-Herzégovine) en 1995 ont été qualifiés de génocide par les Tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et l'ex-Yougoslavie.

    Dans le cas des Autochtones au Canada, il s’agit bien plus de génocide culturel. En fait, c’est l’assimilation d’une culture ou des cultures à celle des conquérants. Les francophones hors Québec le connaissent bien ce terme.

  • Gilles Bonin - Inscrit 4 juin 2019 07 h 26

    Mais

    Ça risque de n'être que cela: un débat sur un mot et quelques mesurettes, certes appropriées mais limitées, pour s'attaquer au problême et pfuit! ça risque de se perdre dans les arcanes des différentes juridictions, et spécialement dans les mustiples petits pouvoirs du «statut des amérindiens» et du contrôle qu'en tirent généralement les hommes pour contrôler «leurs» femmes. Misère globale!