Pari en partie gagné

Lundi, le gouvernement Trudeau a amorcé le processus de ratification du nouvel accord commercial liant les États-Unis, le Mexique et le Canada (ACEUM). Il avait dit qu’il ne bougerait pas avant d’obtenir la levée des tarifs américains sur l’acier et l’aluminium. Sa détermination a porté ses fruits.

Dès le début de la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) à l’été 2017, le président américain, Donald Trump, y est allé de menaces et d’ultimatums. En juin 2018, il imposait des tarifs sur les importations d’acier (25 %) et d’aluminium (10 %). En août, après la conclusion d’un accord bilatéral avec le Mexique, il sommait le Canada de signer dans les jours suivants s’il ne voulait pas être exclu de l’entente.

Le gouvernement canadien a gardé le cap, les négociations se sont poursuivies et une entente a été signée en novembre dernier. M. Trump a quand même repris son intimidation. Cette fois, il exigeait la ratification de l’entente avant de lever ses tarifs punitifs. Le Mexique et le Canada ont plutôt répliqué en disant qu’il n’y aurait pas de ratification tant que les tarifs seraient en place. Ces derniers ont été levés il y a un peu plus d’une semaine.

Le Canada a refusé de céder devant les coups de gueule du président parce qu’il n’a jamais perdu de vue le contexte politique américain. D’abord, l’exclusion du Canada de l’accord garantissait presque son échec au Congrès, ce que le président ne pouvait se permettre, la renégociation de l’ALENA ayant été une de ses promesses phares. Il avait besoin du Canada.

Le calendrier a aussi fait son oeuvre. Le président était pressé à cause des élections de mi-mandat de novembre dernier. Toutefois, une fois ce scrutin passé, il n’y avait plus d’urgence, mais toujours la nécessité d’un accord à mettre en vitrine.

Ottawa a aussi su tirer profit de la guerre commerciale dans laquelle le président s’est récemment lancé avec la Chine. En imposant des tarifs sur à peu près tout ce que les États-Unis importent de la Chine et en s’en faisant imposer en retour par Pékin, le président a mis l’économie américaine sur la corde raide. Il avait de nouveau besoin de ses voisins et de l’accès à leur marché, sans tarifs.

 
 

On peut dire que le gouvernement canadien a bien joué ses cartes. L’ACEUM n’est pas parfait, loin s’en faut, mais il préserve ce qui était la raison d’être du premier accord de libre-échange canado-américain et de son successeur, l’ALENA : le mécanisme indépendant de règlement des différends. Le président Trump voulait l’éliminer pour confier le travail aux tribunaux nationaux, exactement ce que le Canada, qui a souvent souffert de leur biais, a toujours voulu éviter.

Ottawa a aussi réussi à préserver l’exception culturelle, qui suscite des critiques, mais qui n’a pas disparu comme le souhaitait M. Trump, et il s’est prémuni contre des tarifs imposés au secteur automobile. Les grands perdants cependant sont encore les secteurs agricoles sous gestion de l’offre. Ce système n’a pas été démantelé, contrairement à ce que voulait Washington, mais il en ressort affaibli. Les producteurs laitiers, qui ont encore vu de nouvelles parts de marché cédées à leurs vis-à-vis américains, attendent toujours la compensation promise.

Il est désolant que les négociateurs commerciaux ne voient pas le problème de miner un système ordonné de la production laitière pour permettre aux producteurs américains d’écouler ici des surplus qu’encouragent les subventions et le laisser-faire de leur gouvernement.

Le Nouveau Parti démocratique voudrait que le Parlement attende de connaître les changements envisagés par les démocrates avant de procéder à la ratification. Les conservateurs l’appuieront, mais à reculons, leur chef Andrew Scheer étant persuadé qu’il aurait pu faire mieux. Il ne dit pas comment, cependant.

Une entente est toutefois nécessaire, non seulement pour le Canada, mais pour le Québec, qui a largement profité de l’ALENA. Ses exportations vers les États-Unis ont triplé depuis 1992, avec croissance et emplois à la clé.

Le temps pourrait manquer pour ratifier l’entente, les travaux parlementaires devant prendre fin le 21 juin. Il est vrai que l’ALENA reste entre-temps en vigueur et que l’ACEUM ne lui succédera qu’après ratification par les trois pays. Le Canada, comme le Mexique, a entrepris de terminer ses devoirs, et cela vaut mieux. Aux Américains de démontrer qu’ils peuvent en faire autant et être des partenaires fiables.

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5 commentaires
  • Germain Dallaire - Abonné 29 mai 2019 09 h 33

    Et les agriculteurs?

    Quand même étonnant, un éditorial sur ce nouveau traité de libre-échange écrit dans un journal québécois et qui fait l'impasse sur l'ouverture plus grande de l'agriculture québécoise aux marchés américains. Cette entente s'est faite sur le dos des agriculteurs québécois, il faut le dire et le répéter.

  • Alexandre Bernier - Inscrit 29 mai 2019 09 h 55

    Ah, cette fameuse gestion de l'offre

    21 000 producteurs qui profitent de prix plus élevés que le prix mondial, et d'une protection réglementaire et tarifaire contre la compétition, autant étrangère (tarifs), que nationale (quotas et permis).

    Par contre, ces mêmes producteurs doivent s'endetter de 25 000$ par vaches qu'ils détiennent. Ils sont aussi limité par un marché canadien qui consomme de moins en moins de lait. Les consommateurs canadiens sont aussi lourdement pénalisés. En effet, la différence de prix ici coûte jusqu'à 444$ de plus aux familles canadiennes. Pour celles qui peuvent se le permettre, pas de problème me direz-vous, mais pensez aux gens moins fortunés, aux familles monoparentales qui doivent nourrir 2 ou 3 jeunes enfants... 444$ c'est un mois de loyer, c'est les fournitures scolaires. C'est des cadeaux à Noël, etc.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 29 mai 2019 17 h 13

    Un gouvernement libéral dites-vous qui s'en tire bien au fédéral, vous plaisantez!

    Faire comme si, est une habitude ancrée pour ceux et celles qui ne voient que les choses pas trop pires! Pensez-vous que Monsieur Justin Trudeau a réellement mis au pas le représentant américain, Monsieur Trump? Il serait préférable de mettre les pendules à l'heure car, juste une petite information suffit pour noircir le tableau : l'affaire SNC Lavalin qui revient en premier plan! Prendre des vessies pour des lanternes relève du passé puisque tout le monde sait différentier le vrai du faux!
    L'appui à ce gouvernement qui méprise les Québécois, comme par exemple dans la construction de bateaux, fait déborder le vase! Tant qu'il n'y aura pas de volte face, la tension va monter entre les paliers de gouvernenement dont on en connait pas l'issue...

  • Gilles Bonin - Inscrit 30 mai 2019 11 h 04

    Tout imparfait

    que soit l'accord - et tout accord est toujours imparfait, la marche «forcée» et volontariste de sa sanction par Ottawa peut en effet être une marche de plus pour la ratification, mais... la sanction de l'accord, soit sa mise en oeuvre est jonchée d'obstacles. Il reste bien des croutes à manger au Congrès américain et dans les différentes juridictions de chaque pays signataire. Justin fait en ce moment un peitit pas pour «forcer» les autres à suivre, mais osons espérer qu'il se gardera des petites possibilités de sortie quand ça va coïncer et que des modifications (on va appeler cela des ajustements, des clarifications) s'annonceront à l'horizon.

  • Gilles Bonin - Inscrit 30 mai 2019 22 h 41

    Ajout

    On apprend à l'instant que Trump va imposer des taxes douanières sur les produits mexicains entrant aux USA... Adieu l'entrée en vigueur du nouvel accord? En tous les cas, ça ne se fera pas d'ici la fin de l'été comme l'a avancé la marionnette trumpienne qu'est le VP américain en visite à Ottawa aujourd'hui.