Un Parlement en ordre dispersé

Qu’est-il arrivé et qu’est-ce qui pourrait changer ? Si l’Europe se cherche, alors son nouveau Parlement sera l’occasion d’y réfléchir, si tant est que ses acteurs veuillent bien en faire l’effort. Il faudra qu’en arrière-scène le président français, Emmanuel Macron, nuance ses opinions au sujet de la « lèpre nationaliste », puisque des nuances s’imposent en effet, et que la lepéniste en chef, Marine Le Pen, évite de dire n’importe quoi, comme elle l’a fait dimanche en estimant que la situation imposait carrément que l’Assemblée nationale française soit dissoute.

Les résultats des élections du week-end ne présentent pas de direction claire, témoignant de l’état d’écartèlement dans lequel se trouve l’opinion publique européenne. Le simple fait que la participation au scrutin ait atteint le taux record de 52 %, alors que les élections européennes mobilisent historiquement peu, indique bien que les peuples s’inquiètent et s’interrogent sur ce qui fait l’Europe, sans pour autant vouloir nécessairement la démolir. Se présente à la majorité un devoir évident de réflexion, mais aussi, avec urgence, de gestes réformateurs face à une extrême droite en forte poussée.

Jamais sans doute le Parlement européen n’a présenté un paysage politique aussi éclaté. En cela, il y a occasion d’avancement — si tout ne vire pas aux dialogues de sourds, ce qui pourrait très bien se produire.

Les deux grands partis qui avaient pris l’habitude de gouverner l’Union européenne (UE), la droite modérée rassemblée autour du Parti populaire européen (PPE) et le bloc des sociaux-démocrates, perdent leur majorité absolue dans l’assemblée de 751 sièges pour la première fois depuis que les européennes se tiennent au suffrage universel, en 1979. Leur recul se trouve néanmoins mitigé en voix pro-européennes par une croissance notable des « Libéraux et centristes », auquel est associé M. Macron et, fait très intéressant, par une salutaire progression du vote des verts, notamment en France et en Allemagne. Ce qui annonce immanquablement des discussions serrées pour la formation d’une coalition et le choix du prochain président de la Commission européenne en remplacement de Jean-Claude Juncker.

 
 

Les europhiles ont la vie sauve, soit. Du moins s’ils se coalisent. Ces élections n’en sont pas moins lourdes de risques et d’avertissements. Les pro-Européens auraient tort, comme ils ont trop tendance à le faire, de refaire l’erreur de réduire la mouvance eurosceptique à un vote de protestation. Le déni n’est plus possible. Car ce brassage électoral fait que les eurosceptiques ont augmenté leur représentation de façon à devenir la deuxième force politique au Parlement avec 173 sièges, tout juste derrière le PPP. Le plus frappant et le plus inquiétant sont que cette mouvance tient à un triplement de la représentation de l’extrême droite — en Italie avec Matteo Salvini, en France avec Marine Le Pen, au Royaume-Uni avec Nigel Farage, en Belgique avec le parti flamand Vlaams Belang…

Eurosceptiques, populistes, nationalistes : autant de termes génériques sujets à de multiples interprétations, recouvrant des forces protéiformes sur le plan idéologique, qui se divisent au sujet de leurs accointances avec la Russie (scandale probant en Autriche) et dont on doute qu’elles parviennent à s’allier à Strasbourg avec cohérence. Qu’importe. Elles n’en disposeront pas moins d’un important pouvoir de nuisance, formidable dans tous les sens du terme.

Ces élections viennent rappeler que la question de l’immigration irrégulière demeure malgré tout un sujet inflammable dans plusieurs pays et avertissent que l’extrême droite continuera de se déployer sans efforts concrets de démocratisation au sein de l’UE. En France, il ne faudrait pas que soit banalisé le fait que le Rassemblement national de Mme Le Pen est arrivé en tête, de justesse peut-être mais en tête quand même, face à la liste promue par M. Macron. Ni oublier que ce dernier, chantre de la « renaissance européenne », y laisse un certain nombre de plumes.

« Nous avons besoin de gens qui construisent des ponts », a déclaré en fin de campagne la chancelière allemande, Angela Merkel. Que ceux-là lèvent la main. Qu’ils nous disent de quels ponts ils parlent. Et que la situation impossible dans laquelle se trouve le Royaume-Uni avec son Brexit serve d’exemple, afin que l’impasse qui va continuer de le paralyser puisse être prévenue ailleurs.

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2 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 28 mai 2019 06 h 34

    Très intéressant ....

    votre texte M. Taillefer; j'essayais de suivre ces élections mais avec difficulté, maintenant je comprends mieux et vous en remercie.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 mai 2019 08 h 44

    L'éditorialiste écrit :

    « Le simple fait que la participation au scrutin ait atteint le taux record de 52 %, alors que les élections européennes mobilisent historiquement peu, indique bien que les peuples s’inquiètent et s’interrogent sur ce qui fait l’Europe, sans pour autant vouloir nécessairement la démolir. »

    En 1979, le taux de participation a été de 60,71 %, en 1984 de 56,72 %, en 1994 de 52,71 % et en 2019 de 50,95 %, selon ces sites:

    https://www.france-politique.fr/elections-europeennes.htm

    https://www.elections-europeennes-2019.eu/resultat-des-elections