Vers l’inconnu

Dans son budget 2018, le gouvernement Trudeau était catégorique. Le système de paye Phénix, qui continue de causer des cauchemars à des milliers de fonctionnaires fédéraux, sera remplacé, non sans qu’on dépense d’abord une fortune pour le stabiliser. Mais mettre un nouveau système en place, une fois cela fait, sera-t-il encore la meilleure solution ?

Le système Phénix est devenu un symbole auquel aucun politicien ne veut être associé après quatre années d’histoires d’horreur. Son démarrage a été une catastrophe, son opération, un vrai fouillis. Il y a un an, le défunt vérificateur général Michael Ferguson n’avait pas caché l’indignation que lui inspirait ce dossier. « Un échec incompréhensible » qui risquait de se répéter si la culture du gouvernement fédéral ne changeait pas. Une culture, disait-il, qui « a engendré une fonction publique docile qui craint les erreurs et les risques. Sa capacité à exprimer les vérités difficiles s’est amoindrie et la volonté des cadres supérieurs de les entendre s’est aussi érodée », ouvrant la voie aux échecs qu’on voulait pourtant éviter.

En novembre 2017, M. Ferguson estimait que mettre Phénix au rancart ne serait pas une solution puisque les créateurs d’un nouveau système seraient confrontés à la même complexité qui a lesté Phénix. Ce qu’il fallait avant tout était de corriger les erreurs commises et stabiliser le système afin d’assurer un traitement sans tache de la paye. Il prédisait cependant que redresser le navire prendrait des années et coûterait très cher.

Le gouvernement s’y est attaqué, quoiqu’un peu tardivement, et la facture est en effet salée. Selon un rapport du directeur parlementaire du budget (DPB) publié jeudi, et qui s’appuie sur les données du gouvernement, la stabilisation et le fonctionnement de Phénix totaliseront 2,6 milliards sur cinq ans.

Le coût de l’acquisition d’un nouveau système, de sa mise à l’essai et de la formation atteindrait de son côté 57 millions, estime le DPB, et une fois en activité, son prix par employé serait inférieur à celui de Phénix. Ces évaluations sont toutefois assorties de nombreux bémols. Le DPB écrit même qu’en l’absence de certaines informations, il « n’a pas été en mesure d’estimer de manière raisonnable le coût d’un système de paye pour remplacer Phénix ».


 
 

Les chiffres qu’il avance sont fondés sur des hypothèses et des estimations inspirées, entre autres, par l’expérience d’autres administrations. Plusieurs coûts n’ont pu être pris en compte. Personne, par exemple, n’est capable de dire le nombre de règles de paye que le système fédéral actuel doit traiter, mais on sait qu’il a augmenté depuis dix ans. Or, plus ces règles sont nombreuses, plus le système est complexe, plus il est difficile à personnaliser et plus les risques et les coûts augmentent. Le DPB avoue ne pas avoir été en mesure d’estimer le prix de la personnalisation du futur système alors que cet aspect a grevé le projet Phénix. Finalement, pour bien fonctionner, tout nouveau système ne devrait pas être lancé avant que les erreurs de Phénix aient été corrigées, avertit le DPB.

Bref, les risques financiers sont réels et on ne sait finalement pas si le prix par employé d’un nouveau système serait inférieur à celui d’un Phénix revu et amélioré. Le DPB, Yves Giroux, reconnaît qu’il est difficile d’estimer ce dernier en ce moment. En fait, « pour les besoins du rapport, on suppose également que tous les aspects du remplacement sont réalisés avec succès, dans les délais prescrits et selon le budget alloué », écrit-il. Vu le contexte, « il s’agit d’un projet à risque élevé ».

Son rapport reste utile pour les parlementaires car, en ayant en main le coût par employé de systèmes similaires utilisés par des gouvernements de taille comparable, ils pourront juger si la solution choisie par le gouvernement est la bonne, y compris sur le plan financier. Ils devront être aux aguets cependant. La présidente du Conseil du Trésor, Joyce Murray, a rappelé que le gouvernement veut remplacer Phénix, qu’il travaille sur des projets pilotes avec des fournisseurs potentiels, mais qu’il est trop tôt pour discuter de la facture.

Le gouvernement fédéral ne peut se permettre un second échec. Il doit à ses employés de réussir et, pour cela, démontrer qu’il a retenu les leçons données par le vérificateur général. Le boulet politique que constitue Phénix ne doit pas obscurcir son analyse. Le meilleur système doit être choisi, peu importe son nom.

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3 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 17 mai 2019 07 h 07

    La renaissance du canard boiteux

    Le VG Ferguson blâmait l'absence de planification et la culture du territoire des barons de l'administration publique. Cette culture n'a probablement pas changé.
    On souligne que le défi de la complexité restera entier pour les concepteurs d'un nouveau système. Le Canada est peut-être trop gros et trop centralisé?

    J'ai cherché sans succès à voir comment la Finlande, plus petite que le Québec et spécilaisée dans la sécurité informatieu, se tirait d'affaire en ce qui concerne le gouvernement électronique.
    En Suède où la majorité des employé est imposée à la source, la déclaration de revenus est en général envoyée fin mars/début avril, sous forme de formulaire pré-rempli par Skatteverket (équivalent de l'ARC et RQ). Dans la plupart des cas, il suffit de contrôler et de signer. Mais si l’on a d’autres revenus qu’un salaire ou si un bien immobilier a été vendu, cela demande un peu plus de travail. Cette façon de procéder, qui en fera rêver plusieurs, ne date pas d'hier.
    Quant à nous, on fera heureusement affaire avec une firme américaine, qui ne peut évidemment être soupçonnée d'espionnage, comme la Chine.

  • Pierre Rousseau - Abonné 17 mai 2019 13 h 56

    Canard boîteux dès les débuts

    N'est-ce pas en Nouvelle-Zélande où ce système avait été testé bien avant que les conservateurs de Steven Harper ne l'achètent d'IBM ? Il me semble que la NZ l'avait rejeté et ils étaient mystifiés quand le Canada l'a acheté sans les consulter et sans leur demander comment avait été leur expérience avec ce système. Est-ce que quelqu'un pourrait être responsable envers les contribuables pour cette bourde énorme et coûteuse pour nous ? Il me semble que nous, les contribuables, sommes tannés d'être les dindons de la farce des partis politiques et ne serait-il pas temps que les vérificateurs généraux aient plus de pouvoirs, surtout celui de rendre responsable les politiciens qui jouent à l'apprenti-sorcier avec notre argent ? S'ils étaient obligés de compenser l'État avec leur propre argent pour leurs bévues, les politiciens seraient un peu moins enclins à favoriser leurs amis et un peu plus prudents dans la manière de dépenser les fonds publics.

  • Daniel Bérubé - Abonné 17 mai 2019 14 h 39

    Il est surprenant

    de voir comment il est peu question de la mise en place de ce système, à son origine, à savoir si c'était réellement un firme spécialisé qui a obtenue de contrat de sa réalisation, ou si il ne s'agissait que d'amis du parti de l'époque (Harper), peu connaissant mais... très généreux parfois pour les partis politiques... Et sachant comment Harper était fermé face aux médias, il serait peut-être bon de creuser un peu plus creux pour en savoir plus...