Le sombre bilan de l’ANC

L’Afrique du Sud tenait, il y a 25 ans, ses premières élections post-apartheid. Nelson Mandela avait déclaré après avoir voté : « Nous entrons dans une nouvelle ère d’espoir, de réconciliation et de construction nationale ». Il n’était pas irréaliste de rêver.

Or, les promesses ont été très mal tenues par l’ANC. Appelé aux urnes mercredi, l’électorat sud-africain aura malgré tout, sauf grande surprise à l’annonce des résultats, réélu le Congrès national africain pour la sixième fois, encore qu’avec fortes doses de suspicion.

Au pouvoir pendant près de dix ans, l’ex-président Jacob Zuma, remplacé par Cyril Ramaphosa l’année dernière, aura érigé la corruption et le pillage de l’État en système. De mouvement de libération, l’ANC n’est plus guère qu’une organisation clientéliste. La mauvaise gouvernance fait que les systèmes de santé et d’éducation sont dans un état pitoyable ; que la société d’État d’électricité est au bord de l’effondrement ; que la criminalité atteint des sommets incontrôlables ; et que le chômage est de l’ordre de 30 %.

À bien des égards, le pays fonctionne toujours sous le régime raciste d’apartheid : quelque 46 % des familles noires vivent sous le seuil de la pauvreté ; ça n’est le cas que de 0,8 % des foyers blancs. Ce sont, à Johannesburg, les habitants du township d’Alexandra — sans eau, sans emploi, sans logement décent – qui vivent à côté des riches de la banlieue de Sandton, première place financière de l’Afrique. Toujours principal moteur économique du continent, l’Afrique du Sud a l’insigne honneur d’être le pays le plus inégalitaire au monde, dixit la Banque mondiale, ce qui n’est pas peu dire dans l’ordre actuel des affaires de la planète.

Ancien syndicaliste proche de feu Mandela, homme d’affaires de premier plan, M. Ramaphosa promet le renouvellement et la lutte contre la corruption. Évidemment. Homme du sérail, il est néanmoins jugé crédible, davantage en tout cas que ne l’était Zuma, qui continue de magouiller en coulisses. « Nous avons appris notre leçon », jure M. Ramaphosa. Il le faudra. Les « nés libres », la génération de l’après-apartheid, forment une jeunesse qui contient de moins en moins son exaspération.

Du reste, l’ANC souffre d’un salutaire effritement, comme en font foi les municipales de 2016 quand il a perdu le contrôle de Johannesburg et de Pretoria. Ainsi, les élections générales de mercredi dessinaient un recul de l’ANC, du moins dans certaines provinces, ce qui pourrait le forcer à entrer en coalition avec des partis d’opposition, nommément l’Alliance démocratique (DA, de centre droit) ou les Combattants pour la liberté économique (EEF, gauche radicale), un nouveau parti emmené par le populiste Julius Malema. Ce serait pour le mieux : il est plus que temps que prenne fin la mainmise de l’ANC sur le pouvoir.

Ce qui se passe en Afrique du Sud témoigne de l’état d’ébullition sociale dans lequel se trouve la jeunesse d’une bonne partie du continent. État d’ébullition, mais aussi de détresse, comme le chômage touche 50 % des jeunes en Afrique, selon la Banque africaine de développement.

En RDC, la rue a joué un rôle majeur dans le départ du président Joseph Kabila, fin 2018. En Algérie, c’est encore elle qui réclame la fin du « système », au-delà de la démission de Bouteflika. Au Soudan, c’est à l’issue de quatre mois de soulèvement populaire — qui n’a pas vu la photo de la jeune féministe Alaa Salah prenant la parole, montée sur une voiture ? — que l’armée a renversé, le 11 avril, Omar Al-Bachir.

Moyenne d’âge en Afrique ? 19 ans ! Une jeunesse qui sort de ses gonds, fatiguée d’obéir. Les vieilles élites assises sur le pouvoir les ignorent à leurs risques et périls.

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1 commentaire
  • Gilles Bonin - Abonné 10 mai 2019 09 h 13

    Sombre bilan...

    C'est une expression racisante d'appropriation culturelle négative démontrant le langage colonialiste acquis et le racisme endémique, sinon systémique, du chroniqueur blanc, ou je me trompe? Bon, pour les coïncés du pompon, c'était de l'ironie assez facile... Dans le fond, peut-on me nommer un seul pays africain affranchi du colonialisme qui n'ait pas déraillé et où las «élites et potentats» n'aient pas sauté dans le plat de bonbons - juste un et on garderait espoir. Ça, ce n'est que pour l'Afrique et ce continent n'a pas d'exclusive.