L’école numérique: technophilie à l’aveugle

Avec le même enthousiasme, le gouvernement caquiste poursuit le plan d’action numérique en éducation du gouvernement libéral en confirmant l’injection de 1,2 milliard en cinq ans pour doter les salles de classe de nouvelles technologies. L’argent est là, mais la réflexion, elle, semble cruellement manquer.

À l’occasion du 7e Sommet du numérique en éducation, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a dévoilé le Cadre de référence de la compétence numérique, un document de 32 pages qui, fidèle à « l’approche par compétences » chère à certains théoriciens de l’éducation, tente de définir la « compétence numérique » comme un « savoir-agir complexe » très XXIe siècle, mais en constante évolution. « Or, les situations de demain ne peuvent être envisagées : la compétence numérique doit être pensée de façon suffisamment souple et adaptative pour éviter que des innovations technologiques ou de nouvelles ressources numériques n’en compromettent la validité. » Si ce sabir n’est pas d’une exemplaire limpidité, on peut noter que la compétence numérique ne comporte pas moins de douze dimensions, dont « adopter une perspective de développement personnel et professionnel avec le numérique dans une posture d’autonomisation » ou encore « mettre à profit le numérique en tant que vecteur d’inclusion et pour répondre à des besoins diversifiés ».

Nous ne retiendrons des douze dimensions que la première qui, même si elle est laborieusement exprimée, porte sur une préoccupation réelle. Elle prône un comportement « éthique » sur les réseaux sociaux, qu’on pourrait résumer par la civilité, la prise de conscience des effets sur la santé tant physique que psychologique et la sensibilisation à la marchandisation des renseignements personnels.

Téléphones intelligents, tablettes, ordinateurs, consoles de jeux vidéo, autant d’écrans de toute sorte, les jeunes sont déjà entourés d’une pléthore d’outils technologiques qu’ils maîtrisent avec facilité, parce que ceux-ci sont conçus justement pour qu’on en apprenne le fonctionnement sans effort, de façon « conviviale », sans même avoir l’impression d’apprendre quoi que ce soit, d’ailleurs. Cette ubiquité technologique, on veut la reproduire à l’école pour former un « citoyen numérique » ou, plus prosaïquement, pour intéresser les jeunes à des matières dont l’aridité les rebuterait.

Omniprésente à ce Sommet du numérique en éducation, toute une industrie de la « pédagogie numérique » s’est développée pour répondre aux commandes des écoles. Elle propose notamment des logiciels d’apprentissage bâtis comme des jeux vidéo, sans parler des applications des géants comme Google Classroom et Microsoft Classroom.

Il ne s’agit pas d’arrêter le progrès, même s’il peut être bêtement technique, et de dresser une opposition de principe à l’utilisation des technologies de l’information à l’école. Mais on devrait en faire une évaluation rigoureuse, car on n’en connaît pas l’efficacité ainsi que les aspects négatifs.

C’est d’autant plus important que de sérieux avertissements ont été lancés. Des pédiatres ont proposé de réduire le temps passé par les jeunes devant les jeux vidéo et les autres écrans, une pratique qui peut accroître les symptômes de trouble déficitaire d’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), un fléau au Québec. Par ailleurs, les cas de cyberdépendance se multiplient, sans parler des problèmes d’attention et des difficultés de lecture que la présence devant les écrans semble entraîner.

Au lieu de succomber à une aveugle technophilie, le gouvernement Legault devrait étayer ce recours tous azimuts aux écrans à l’école et démontrer qu’il est compatible avec un objectif fondamental du système d’éducation qui est de former des têtes bien faites.

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8 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 7 mai 2019 07 h 43

    « Intéresser les jeunes à des matières dont l’aridité les rebuterait...»

    Le Graal des techno-pédagogues : permettre aux apprenants d'apprendre à leur insu.

    Ça fait pas des enfants forts... .

    • Cyril Dionne - Abonné 7 mai 2019 10 h 17

      Personne n'apprend à leur insu ou bien par osmose. Rien n'est retenu dans la mémoire à long terme puisqu'aucune émotion n'est retenue pour l'apprentissage, mémoires implicite et explicite obligent.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 mai 2019 09 h 31

    « démontrer (que ce recours tous azimuts aux écrans à l’école) est compatible avec un objectif fondamental du système d’éducation qui est de former des têtes bien faites.» (Robert Dutrisac)


    L'objectif fondamental est de remplir les carnets de commande de l'industrie de la «pédagogie numérique».

    Le reste n'est que rhétorique.
    --

    - Matériel pour l'apprentissage de l'arithmétique:

    Un crayon, un aiguise-crayon, une gomme à effacer, des feuilles de papier.

    - Matériel pour l'apprentissage de la géométrie:

    Un crayon, une gomme à effacer, un compas, une règle graduée, un rapporteur d'angle, une équerre, des feuilles de papier.

    - Matériel pour l'apprentissage du français:

    Un crayon, une gomme à effacer, des feuilles de papier, la grammaire de J.-M. Laurence, un dictionnaire général (Le Robert), un dictionnaire des conjugaisons (Bescherelle), un dictionnaire des synonymes (Bénac), des dictées, des analyses grammaticales et logiques, un instituteur qui maîtrise la langue.

  • Jean Richard - Abonné 7 mai 2019 09 h 53

    Des certitudes incertaines

    « toute une industrie de la « pédagogie numérique » s’est développée pour répondre aux commandes des écoles » – En moins poli, on parlerait de vautours intelligents. Suspicion ou prudence ? Le problème mérite qu'on y porte attention. Qui seront les gagnants de cette course à l'achat de « produits numériques » accompagnée de 1,2 G$, les enfants et futurs citoyens ou les industriels ? Le passé permet souvent de prévoir le futur...

    Par ailleurs, dans l'exercice de réflexion sur la place du numérique à l'école, il y a des certitudes incertaines, des préjugés si vous préférez. Ça peut devenir malsain.

    Des certitudes incertaines ?

    « ceux-ci sont conçus justement pour qu’on en apprenne le fonctionnement sans effort » – Sans effort ? Si c'était vraiment le cas, les gens plus âgés, ceux qui prétendent avoir été éduqués de la bonne façon, avec l'effort au sommet des vertus pédagogiques, ces gens devraient apprendre en quelques minutes, avec une fraction de l'effort auquel ils ont été soi-disant habitués, le fonctionnement de ces appareils. Or la réalité est autre : nous avons au moins deux générations majoritairement peuplées d'analphabètes du numérique et qui souvent refusent de fournir l'effort nécessaire pour apprivoiser les nouveaux outils technologiques. Le mythe que les enfants les maîtrisent sans effort est... un mythe. La réalité ? Les concepteurs de technologie (de jeux surtout) ont compris ce que l'école n'a pas toujours compris : que les enfants attendent une récompense en échange de l'effort. Or l'école souligne plutôt l'échec, et comme par hasard, ce sont peut-être chez les enfants de l'échec qu'on retrouve le plus grand nombre d'adeptes des jeux vidéos. En d'autres mots : et si c'était l'échec qui détourne les enfants vers les jeux vidéos et non l'inverse comme on essaie de nous le faire croire ? Quand les enfants de l'échec se réfugient dans les jeux vidéos, on doit se demander qu'est-ce qui est arrivé en premier, les jeux ou l'échec ?

  • Loyola Leroux - Abonné 7 mai 2019 10 h 25

    Le role des spécialistes, un des mythes pédagogiques tabou.

    Seule Lisa Payette a osé analyser le rôle des experts dans le système d’éducation. Selon elle, ils étaient trop nombreux. Si la direction générale d’un cegep, par exemple, engage un expert en informatique comme conseiller pédagogique, vous allez voir surgir une multitude de projets concernant son domaine. C’est humain.

    Après avoir assisté à des réunions de type ‘’recherche de consensus’’ pendant 25 années, avant la nervousebrakedane, notre expert va lancer un projet du type ‘’DecVirtuel’’, enseignement à distance par ordinateur, aide aux infirmes en leur permettant de faire leurs examens avec ordinateur, etc. Leur imagination est inversement proportionnelle a leur utilité sociale.

    Le problème des bébelles audiovisuelles et informatiques, réside dans la tete de nos dirigeants. Ils n’augmentent pas le QI général des Québécois mais ils font dépenser des sommes astronomiques.

  • Nadia Alexan - Abonnée 7 mai 2019 10 h 50

    «Tout ce qui brille n'est pas de l'or»!

    Merci, monsieur Dutrisac, pour un éditorial lucide qui nous rappelle qu'il ne faut jamais acquiescer aux sirènes de la modernité sans un examen rigoureux de ses objectives. La fin ne justifie pas les moyens, ou comme l'exprime bien Shakespeare: «tout ce qui brille n'est pas de l'or».
    Il ne faut jamais oublier la dimension humaine de la personne. La science n'est pas assez pour expliquer la vie. La littérature, l'histoire, l'art et la poésie humanisent nos parcours pour nous rendre plus humanitaire et plus critique du statu quo.