Facebook et la vie privée: la passoire canadienne

Une « coquille vide ». Voilà à quoi ressemble le « cadre de protection de la vie privée » de Facebook, concluent le commissaire fédéral à la vie privée, Daniel Therrien, et son homologue de la Colombie-Britannique, Michael McEvoy. Ce constat, fruit d’une année d’enquête sur Facebook et l’affaire Cambridge Analytica, ne leur permet toutefois pas de serrer la vis à l’entreprise. Il leur faudra passer par la Cour fédérale pour y parvenir.

Leur rapport rendu public jeudi décrit comment la faiblesse du cadre de Facebook a permis à des applications tierces d’accéder à des renseignements personnels d’utilisateurs, sans leur consentement et parfois à des fins politiques. Environ 622 000 utilisateurs canadiens ont vu leurs renseignements utilisés de la sorte et plus de 78 000 au Québec.

Les bavures de Facebook en matière de confidentialité sont la conséquence de son modèle d’affaires. Ces données sont pour lui une marchandise qu’il vend, sous toutes sortes de formes et au moyen d’algorithmes, à quiconque souhaite cibler avec précision son message. Il n’y a pas que les entreprises commerciales qui en sont friandes, les partis politiques aussi. Selon M. Therrien, ils sont les clients prédestinés du ciblage des citoyens et même « la raison d’être de ces activités ».

Les géants du Web qui monnayent les données de leurs utilisateurs n’ont donc pas intérêt, financièrement parlant, à offrir une protection étanche aux citoyens qui ne peuvent plus se passer de ces plateformes pour rester en contact avec leurs proches, faire des achats ou des recherches en tous genres.

La gestion de ces données souvent très personnelles, dans un univers technologique devenu très complexe, ne relève pas que des utilisateurs, mais aussi des plateformes numériques qui y sont tenues par la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques. Mais encore faut-il que la Loi ait des dents. Or, au Canada, cette loi n’en a pas, malgré les demandes répétées de l’actuel commissaire à la vie privée et de sa prédecesseure Jennifer Stoddart.

Depuis plus de dix ans, les gouvernements tergiversent, étudient et consultent au lieu d’agir, mais le commissaire ne peut toujours rien faire d’autre que des recommandations. Il n’a pas de pouvoir d’ordonnance ni celui d’imposer des sanctions ou des amendes. Une incurie qui nous a menés à cette arrogance de plateformes numériques, comme Facebook, qui tient un double discours, selon les commissaires. Estimant prendre les mesures adéquates, l’entreprise se croit libre d’interpréter leur opinion juridique et leurs recommandations.

 
 

Ce dernier rapport n’est pourtant pas le premier à viser Facebook. En 2009, le commissaire fédéral s’était penché sur la protection de la confidentialité au sein de cette entreprise et avait trouvé des failles importantes. Facebook s’était engagé à corriger le tir, mais dix ans plus tard, les deux commissaires constatent que les pratiques de Facebook, « y compris la mise en oeuvre superficielle et inefficace des recommandations formulées » en 2009, représentent un « abus de confiance très grave » à l’égard des utilisateurs et un « manquement grave quant au respect continu, par Facebook, des lois sur la protection des renseignements personnels ».

Le problème n’est donc pas nouveau et, en février 2018, un rapport unanime d’un comité parlementaire revenait sur le sujet, recommandant encore de donner au commissaire les pouvoirs demandés. Le gouvernement libéral aurait pu agir, mais il consulte encore et admet ne pas pouvoir agir avant les prochaines élections.

Il faudra donc attendre après le scrutin de l’automne prochain. Ce qui n’est pas sans risque puisqu’il « n’y a aucune raison de croire que ce qui s’est produit avec Cambridge Analytica et aux États-Unis ne puisse pas se produire ici », a prévenu Daniel Therrien, qui invite maintenant les citoyens à faire pression sur les partis politiques pour qu’ils s’engagent à changer la loi lors du prochain mandat.

Pourra-t-on prendre au sérieux de tels engagements alors que les partis eux-mêmes ne sont pas soumis à la loi ? Le NPD souhaite l’être, mais les libéraux résistent et les conservateurs se contentent de dire qu’ils se plieront au régime en place.

Il est difficile de comprendre la résistance qui prévaut au Canada alors qu’en Europe, un règlement vigoureux est en vigueur depuis mai 2018, que des amendes ont été imposées à Facebook en Grande-Bretagne et qu’aux États-Unis, une enquête de la Federal Trade Commission pourrait lui en valoir une allant jusqu’à 5 milliards $US. La loi canadienne doit être musclée au plus tôt, car la bonne foi n’est pas au rendez-vous, mettant en péril nos processus démocratiques et notre droit au respect à la vie privée.

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4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 27 avril 2019 07 h 56

    Fiou !

    J'ai bien fait de ne pas avoir de compte facebook, ni rien d'autre de similaire -- sauf mon abonnement au Devoir ! Humm.... Le Devoir a-t-il ''vendu'' mon adresse internet à des commerçants ?

    • Pierre Robineault - Abonné 27 avril 2019 16 h 15

      Indirectement, oui, comme tous les autres quotidiens.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 avril 2019 08 h 24

    Un peu de cohérence

    Il y a quelques jours, on apprenait que Facebook avait aspiré ‘par erreur’ le contenu des carnets d’adresses de 1,5 millions de personnes inscrites à son réseau social :
    https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/04/18/facebook-a-aspire-par-erreur-les-carnets-d-adresses-de-1-5-million-de-ses-utilisateurs_5452086_4408996.html

    En d’autres mots, à l’insu de ses utilisateurs, Facebook a _piraté_ les informations qu’ils possèdent au sujet de leurs contacts personnels ou professionnels.

    Je félicite donc Mme Cornellier pour ce texte avec lequel je suis entièrement d’accord et j’invite Le Devoir à cesser tout lien d’affaires avec Facebook.

    Ce qui signifie faire cesser l’obligation de posséder un compte Facebook pour pouvoir ‘j’aimer’ un commentaire publié dans Le Devoir et priver Facebook des moyens de dresser et de vendre notre profil idéologique à partir de tous les commentaires que nous avons ‘j’aimés’.

    D’autant plus que le code informatique à ce sujet est plein de bogues. Exemple, notez les commentaires qui reçoivent soit zéro ou soit 386 ‘j’aimes’:
    https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/551716/rebatir-sur-les-ruines

    Ça fait dur.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 27 avril 2019 14 h 20

    Le Livre des Tronches

    Il n'y a pas que Facebook qui a un double discours.

    C'est très gentil de demander une « loi canadienne musclée » .
    Ce serait encore mieux que, sans attendre, le Devoir cesse sa collaboration avec Facebook, au moins pour cette section des commentaires. Ça serait un *plus* «vendeur» et attractif pour de nouveaux abonnements.

    Mais j'imagine facilement le bla-bla de gestion d'une éventuelle réponse du Devoir à ce sujet, réponse qui ne vient d'ailleurs jamais…

    Sinon de plus en plus de lecteurs vont continuer à faire la tronche en lisant ces chroniques et autres éditoriaux si convenus.