Grand oral contre grand malaise

Du « grand débat national » qu’il a lancé pour éteindre la crise des gilets jaunes, Emmanuel Macron promettait, fin janvier, de tirer des « conséquences profondes ». Et le président français de reconnaître : « Partout dans nos démocraties, la tension des peuples qui monte est une insatisfaction sociale, économique, morale et démocratique ».

Les a-t-il tirées, ces conséquences profondes, au cours de la longue conférence de presse qu’il a donnée jeudi soir — après avoir vu, la semaine dernière, sa dramaturgie présidentielle contrecarrée par l’incendie de Notre-Dame de Paris ? Aura-t-il su, à l’issue dudit grand débat, soulager avec son grand oral le grand malaise de la société française ?

Les différents jurys — de l’opinion publique, des médias et des politiques — vont abondamment délibérer. Chose certaine, M. Macron y jouait sa crédibilité, sinon sa légitimité, alors qu’il arrive à mi-quinquennat. Et le défi pour lui de convaincre était d’autant plus grand qu’il doit faire face à de forts vents de scepticisme, ainsi que le répètent des sondages publiés ces derniers jours. Celui-ci, fait pour Le Monde, qui dit que la majorité des Français appuyaient les propositions envisagées par M. Macron, mais que très peu (24 %) pensaient qu’au fond, elles amélioreraient la situation du pays. Et celui-là, pour Les Échos, qui indique que le Rassemblement national de Marine Le Pen est maintenant en tête des intentions de vote à un mois des élections européennes du 26 mai.

Les mesures confirmées par M. Macron, qui a fait jeudi de vaillants efforts d’empathie et d’humilité, ne sont pourtant pas anodines : baisses d’impôt « significatives », réindexation des petites retraites sur l’inflation, suspension des fermetures d’écoles et d’hôpitaux ; réduction du nombre de parlementaires et introduction d’une dose proportionnelle aux législatives… Il a promis de faire vite au titre de la décentralisation de l’État pour répondre au « sentiment de manque de considération » qu’éprouve la France rurale et périurbaine dans l’accès aux services.

Mais sont-elles « structurantes » ? Ou, plus précisément, fondent-elles une réflexion large sur nos démocraties représentatives en mal de légitimité ? M. Macron a bien entrouvert la porte à la création d’une « assemblée citoyenne » de 150 personnes, mais il a complètement rejeté l’idée de permettre l’organisation de référendums d’initiative citoyenne (RIC), revendication chère aux gilets jaunes. Le grand débat propose, Macron dispose. En fait, il se trouve ainsi à faire l’impasse sur l’idée qu’une plus juste distribution de la richesse — lire la lutte contre la croissance des inégalités — implique un plus grand partage des pouvoirs. Les intérêts des entreprises et des élus, qu’on se le dise, ne sont pas forcément ceux des citoyens. Le mouvement des gilets jaunes, aujourd’hui essoufflé, y trouvera peut-être une raison de se remobiliser.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’exposé présidentiel n’était guère structurant quant aux enjeux environnementaux. M. Macron a bien plaidé « l’urgence climatique », la plaçant « au coeur du projet national », mais s’est à peine étendu sur le sujet. Escamotage stupéfiant, étant donné que la crise des gilets jaunes a été induite par l’annonce d’une hausse des prix du carburant à des fins de transition écologique.

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5 commentaires
  • Germain Dallaire - Abonné 26 avril 2019 08 h 37

    Un Macron résigné et fataliste

    Vous avez bien raison de souligner à quel point les mesures annoncées ne sauront règler la crise actuelle. Comme le laissse lui-même entendre Macron, on a affaire à une crise d'une ampleur insoupçonnée et généralisée. Depuis le début des années 80 et la chûte de l'Union Soviétique, le grand capital a imposé sa loi. Aujourd'hui, on assiste au retour du boomerang. Même Macron semble résigné. Il ne changera pas d'orientation politique parce qu'il n'en connait pas d'autres. On ne peut demander à un chat de pondre un oeuf. Tout ce qu'il lui reste ce sont les mesurettes et l'épouvantail de l'immigration qu'il a brandi hier alors que les gilets jaunes n'en parlent même pas. Il sème la division et fait le lit de l'extrême droite.
    Le mouvement des gilets jaunes est l'expression d'une lame de fond. Il aura beau perdre de son intensité, il ne s'éteindra pas et fécondera de nouvelles idées au cours des prochaines années. Macron parlait jusqu'à plus soif de l'ancien monde versus le nouveau qu'il croyait représenter. En réalité, tout le monde le voit aujourd'hui, c'est l'inverse.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 26 avril 2019 09 h 20

    Les chefs d'état, l'environnement et la Révolution..

    Les politiciens d'aujourd'hui ont la couenne dure et la plupart ont un profil bas pour tout ce qui touche l'environnement! Il suffit de voir ce qui se passe aux États-Unis, au Canada, en France, en Russie et dans tous les pays les plus puissants sur Terre. Le Président de la République vit, comme les autres, en vase clos, peu affecté par toutes les misères du monde. De mon côté, je suis à la retraite et j'en profite, entre autres, de faire de la généalogie, ce qui implique de lire aussi des documents historiques du Moyen Âge et de l'Ancien Régime en France.
    L'environnement autrefois était peu une source de préoccupation, on évoquait parfois les crues, la sécheresse, les gelées, mais c'est tout. La misère des paysans, qui constituaient la majorité du peuple, était connue, mais c'était normal puisqu'ils étaient pauvres et qu'on vivait sous l'époque des trois classes, les nobles, le clergé et le tiers état!
    De La Révolution française, événement du passé, qu'en reste-t-il? Pas grand chose en ce qui concerne les classes sociales des temps modernes! Le pouvoir est là, acquis démocratiquement ou non, avec un modeste bassin de gens fortunés, dans les affaires ou non, puis les autres, les plus nombreux, partagés entre la classe moyenne et les autres qui doivent vivrent modestement.
    Autrefois, les magouilles étaient aussi monnaie courante, mais moins apparentes que maintenant. Aujourd'hui, le prix du carburant à la pompe dépend de qui? Le niveau des taxes qu'il faut payer dépend de qui? Les monopoles de la richesse et du pouvoir sont intimement liés, et pour eux il faut évacuer cette épèe de Damoclès, l'Environnement, qui menace déjà nos vies mais pas la leur puisqu'ils vivent autrement!
    L'inconscience des dirigeants observée par le peuple est à l'origine des mouvements de tension. La situation est d'autant plus compliquée avec l'intrusion de ceux pour qui l'anarchie est une fin en soi, et pourtant, la Révolution n'a rien apporté de neuf! À quand les gilets X ici?

  • Gilbert Talbot - Abonné 26 avril 2019 10 h 34

    La médiocrité au pouvoir.

    La médiocrité en politique se traduit par un manque de vision à moyen et long terme. Le médiocre ne s'occupe que de l'immédiat, du patchage des nids de poule sur la route du quinquennat. C'est ce que fait Macron, du patchage politique un p'tit peu ici, un p'tit peu là, mais dans l'ensemble il garde le statu quo: il ne faut surtout plus parler d'écologie, il n' y a pas d'inondation pour le moment chez eux.
    Je m'ennuie de Mélenchon, pas de Le Pen.

    • J-F Garneau - Abonné 26 avril 2019 15 h 11

      Malheureusement en désacord complet avec vous. Entre le vieux refrain d'extrême droite identitaire de Le Pen, et le discours soixante huitard rongongon de Melechon (avec en bonus l'argent qui pousee dans les arbres), Macron est le seul qui a proposé une vraie vision lors de la présidentielle. Il a mis en route plusieurs réformes nécessaires, mais le bon peuple préfère râler, voir chacun son intérêt étroit, c'est cela qui a poussé Macron à se retrancher et parler de "nid de poule", pour vous paraphraser.

  • Serge Lamarche - Abonné 27 avril 2019 02 h 31

    On veut des miracles

    Mais tout le monde sait que ça ne marche pas. Les gilets jaunes qui poussent le pays vers l'extrême droite prouve qu'ils ont tors. Il se plaignent de ne pas devenir riche assez vite, somme toute. Les riches pensent exactement la même chose...