Le jour de la marmotte

En août 2011, le premier ministre Jean Charest s’était rendu lui-même à Saint-Jean-sur-Richelieu pour annoncer la bonne nouvelle : les propriétés situées en zone inondable pourraient être réparées ou reconstruites, avec l’aide du gouvernement. À force de se plaindre, les villégiateurs de la rivière Richelieu avaient gagné.

Six ans plus tard, en juillet 2017, quelques semaines après les inondations, une rencontre qualifiée de « véritable exutoire pour les victimes » par La Presse canadienne avait amené le ministre Martin Coiteux à abandonner l’idée d’interdire la reconstruction de résidences « pertes totales » en zone inondable 0-20 ans. À un an des élections, les propriétaires riverains venaient encore une fois de faire plier le gouvernement.

Dire que l’histoire se répète est un euphémisme. Et si le réchauffement climatique peut expliquer en partie les crues printanières intenses que nous connaissons, et que nous connaîtrons à l’avenir, il ne fait que rendre plus absurdes l’entêtement de certains à vivre en zone inondable et celui des politiciens à céder à la première occasion.

Être victime d’inondation est une expérience extrême qui mérite toute notre compassion et justifie l’implication des pouvoirs publics. En revanche, il devient intolérable d’entendre certains propriétaires se plaindre de l’aide insuffisante des gouvernements malgré les centaines de millions versés chaque année pour leur permettre de continuer d’habiter ces coins paradisiaques qui n’auraient jamais dû être développés.


 
 

Le nouveau programme d’aide annoncé la semaine dernière par le gouvernement du Québec promet une intervention plus rapide après un sinistre, mais il limite à 100 000 $ à vie le montant cumulatif assumé par l’État. Pour celui qui choisirait plutôt de déménager, Québec irait jusqu’à 250 000 $, ou 150 000 $ s’il a déjà utilisé la première tranche de 100 000 $.

Ce n’est pas la lune, mais ce n’est pas rien non plus de demander aux Québécois de verser des dizaines de milliers de dollars de façon récurrente à des gens qui connaissent le risque de débordement de la rivière tous les 2, 10, 20 ou 50 ans. Un risque que seul le gouvernement est prêt à prendre puisqu’il s’apparente davantage à une certitude qu’à un accident, et sans même exiger le versement d’une prime liée au risque, ce qui serait la moindre des choses.

Au cours du week-end, certains ont reproché au premier ministre François Legault de manquer de compassion en évoquant dès maintenant l’hypothèse de forcer certains à déménager. Rappelons que les premiers ministres précédents sont tous revenus sur leurs décisions initiales dans les mois qui ont suivi les inondations, et souhaitons que M. Legault ne les imite pas.

Il n’y a pas de solution universelle à un problème aussi complexe. Dans certaines régions, les inondations récurrentes touchent un quartier densément habité. Beauceville n’a rien à voir avec le lac Saint-Pierre. Le temps est venu depuis longtemps d’agir.

Mais contrairement à ce qu’on entend ici et là, Québec n’a pas à racheter toutes les propriétés à leur valeur spéculative de château-du-bord-de-l’eau. Décrétez que ces maisons en zone inondable ne pourront pas être reconstruites et voyez quelle est leur valeur réelle au marché : zéro.

En ce sens, l’hypothèse de solution avancée par le premier ministre est très raisonnable, voire généreuse. Ceux qui la refusent n’auront qu’à assumer seuls la totalité des coûts et le risque de tout perdre un jour faute de trouver un acheteur à leurs pieds. Tout le monde n’investit pas ses épargnes de retraite dans une résidence au bord de l’eau et l’État n’est pas là pour protéger tout un chacun contre les risques boursiers ou immobiliers.

Puis il y a les municipalités qui doivent assumer leur très grande part de responsabilité. Après tout, ce sont elles qui ont accordé les permis de construction. Elles qui ont autorisé la transformation de milliers d’anciens chalets d’été construits sur pilotis en résidences permanentes. Elles encore qui ont profité des taxes.

En conséquence, ce sont elles, les municipalités, fortes de leur autonomie fièrement reconquise, qui devraient complémenter l’offre du gouvernement du Québec, quitte à emprunter à long terme pour ce faire. Cela les rendrait plus conscientes de l’impact de leurs décisions et moins sensibles aux pressions des propriétaires riverains.

Au Québec, il existe une politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables depuis 1987. Elle a été modifiée à trois reprises depuis. Une politique qui aurait mérité d’être appliquée et qu’il faut maintenant mettre à jour avec courage.

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13 commentaires
  • Julien Fournier - Abonné 24 avril 2019 08 h 21

    Tout à fait!

    Je suis entièrement d'accord. Il est temps de cesser de financer ces "assistés sociaux" qui habitent aux abords des rivières. Le gouvernment compensera les riverains une dernière fois (la troisième fois dans certains cas), et ensuite interdiction de bâtir au bord de l'eau. Si certains tiennent à le faire, ils doivent s'engager à ne plus recevoir d'argent public suite à une inondation dans les siècles à venir. L'argent public devrait financer de véritables services sociaux, et non subventionner les "châteaux-du-bord-de-l’eau".

  • Germain Dallaire - Abonné 24 avril 2019 08 h 36

    De l'indécence pure!

    François Legault est vraiment en train de se faire un nom et il rime avec gros Brutus. Après sa déclaration sur l'ubérisation de l'industrie du taxi (il y a des risques à faire des affaires), celle sur les travailleur(se)s en lock-out d'ABI (des travailleur(se)s à 90 000$ par année doivent faire des concessions), le voilà à menacer d'expropriation des gens qui sont en plein malheur. C'est de l'indécence pure. Il frappe des gens qui sont à terre.
    Il semble bien que le seul moment où le gouvernement Legault admette le réchauffement climatique, c'est quand il peu taper sur les gens. Hier à un point de presse, j'ai entendu le premier ministre parler d'un incitatif. Je croyais qu'il parlait du 200 000$. Mais non, il parlait de la limite de 100 000$ qui serait déduite du 200 000. Imaginez, il sort le fouet. Les gens ont les pieds dans l'eau, ils sont obligés de quitter leur maison, ils ne savent pas de quoi demain sera fait ni dans quel état ils retrouveront leur propriété. On ne parle pas de rien, on parle de travail d'une vie et de déracinement. Le principe du 100 000$ déduit du 200 000$ est abject. Il revient à faire payer rétroactivement à quelqu'un un montant qui était présenté comme une aide. On parle de crues qui dans le passé étaient exceptionnelles. Maintenant, avec les changements climatiques, on se rend compte que ça risque de devenir la norme. Le gens ne sont pas fous, ils font le même constat que tout le monde, ils n'ont pas besoin qu'on leur mette un bâton au-dessus de la tête. Déjà, ils se retrouvent devant un déracinement quasi certain, on les place pratiquement en faillite. À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Le programme devrait être volontaire et prévoir le paiement intégral de l'évaluation municipale. Là, on ferait autre chose que jouer les trémolos et échapper des larmes de crocodiles pour les caméras de télévision.

    • Christiane Gervais - Inscrite 24 avril 2019 10 h 24

      Que les résidents se tournent vers leur municipalité qui leur permet de s'établir en zone inondable, elle accorde les permis, empoche les taxes, et devrait compenser pour les pertes.

      C'est un choix individuel que s'établir au bord de l'eau, ce n'est pas un projet de société auquel tous doivent contribuer.

    • Yves Mercure - Inscrit 24 avril 2019 17 h 44

      Deux moteurs gouvernent la politique trop souvent : les émotions partageables (plus prégnantes avec les médias contemporains) et le lobbyisme (aussi vieux que l'hommerie). Les cyniques diront que les liberaux furent très sensibles aux deux volets de longue date et le fait est qu'une larme vaut alarme et qu'un retour d'ascenseur ne se refuse ou promet impunément. Gouverner équivaut à choisir, électoralisme de courte ou longue vue ou bien rigueur et logique, qui se peuvent très bien être humaines.
      Maintenant, la compassion s'avère nécessaire mais doit revêtir une posture d'arbitrage : une approche de crédits d'impôt pouvant être remboursable et avancée en bonne partie, et être régressive pour, par exemple, rendre le pauvre bougre sur piloti plus confortable dans son futur, tout en limitant l'affamé qui spécule sur une valeur promise ou espérée. Si la gouvernance veut réellement crever cet abcès permanent, les idées ne manque pas pour mettre fin aux jours de la marmotte. Il s'en trouvera toujours pour choisir la position victimaire, mais ils seront moins nombreux dans le futur. Ce courage peut-il habiter avec certaines décisions douteuses après seulement quelques mois de règne? Oui, ça il y a aussi des bon coups depuis l'automne.

  • Clermont Domingue - Abonné 24 avril 2019 09 h 25

    Responsabilité.

    V0us avez entièrement raison.Il n'appartient pas à la collectivité d'assumer les risques des imprudents: permis de taxi à $ 200 000, zones inondables, spéculation immobilière 0u boursière. La personne doit être responsable de ses choix.

  • Gaston Bourdages - Abonné 24 avril 2019 10 h 04

    Merci monsieur Sansfaçon de nous rappeler...

    ...que vous,nous et les « autres », les payeurs de taxes et d'impôts ( pas d'impôt en ce qui me concerne et ce n'est pas affaire de paradis fiscaux, c'est que je gagne insuffisamment ) nous sommes les bailleurs de fonds de ce particlier programme d'aide aux sinistrés de l'eau tout comme pour tout autre programme social. Gérer l'argent public est avant tout affaire de gestion de BIEN COMMUN. Je vous offre mes excuses pour l'utilisation de lettres majuscules, les mots « bien commun » étant si absents des discours politiques.
    Puisse le bien commun prévaloir à tous les niveaux incluant celui de ces sinistrés de l'eau.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 24 avril 2019 13 h 09

    Les maires et les conseils...au Québec!

    Si vous saviez tout ce qui se trame dans les municipalités, particulièremernt celles qui sont proches d'être dévitalisées! Sur le sujet du jour, il est clair que je plains les sinistrè(e)s. Mais au-delà de ça, il y a toutes les magouilles qui font la joie de certains et la tristesse des autres soumis à une majorité de citoyens qui font tout contre l'environnement pour ne pas payer trop de taxes! C'est cela le Québec d'aujourd'hui, après qu'un gouvernement libéral a donné tellement de pouvoir aux dirigeants municipaux que ces derniers dirigent à leur façon, sans aucun contrôle du gouvernement, l'avenir de la municipalité. Des accomodements pernicieux sont monnaie courante, comme probablement pour ceux qui abusent de la situation au bord de l'eau. D'autres sont aussi pernicieux quand on promet depuis 20 ans un réseau d'acqueduc et d'égout pour protéger et les citoyens contre les bactéries trouvées dans la majorité des puits et un réseau d'égout avec une ou plusieurs usines de traitement pour l'environnement. Des promesses ont été écrites, d'autres ont été faites avec un montant devant des médias (TV) dont on n'est pas capable d'en savoir plus. Bref, pendant que le maire et son conseil font ce qu'ils veulent et privilégient certains projets en catimini, une partie des citoyens attendent désespérément que les promeses se traduisent concrêtrement et que le gouvernement prenne la balle au bond pour contrôler ce qui se trame dans plusieurs municipalités!
    Il serait temps que la transparence devienne la règle au Québec!