Legault et l’Alberta: un gazoduc contre un oléoduc

À l’Assemblée nationale mercredi, François Legault a affirmé qu’un oléoduc qui traverserait le Québec, comme le réclame le premier ministre albertain, Jason Kenney, pour exporter du pétrole des sables bitumineux ne jouit d’aucune acceptabilité sociale. Après l’échec du projet Énergie Est, de Trans-Canada, que soutenait pourtant le gouvernement Couillard, le constat est facile à faire.

Mais voilà : au lieu d’un oléoduc, ce sera un gazoduc, a promis le premier ministre québécois. Jason Kenney accuse le Québec de bloquer l’exportation des ressources pétrolières albertaines alors que l’État québécois encaisse 13 milliards en péréquation, un système que le premier ministre albertain trouve injuste. Gêné que le Québec touche autant en péréquation, François Legault estime que Jason Kenney et lui ont « un grand projet […] en commun », Énergie Saguenay, une usine de liquéfaction de gaz naturel, reliée à un gazoduc de 750 km, un mégaprojet de près de 14 milliards.

Ce n’est pas la première fois qu’une relation est évoquée entre une infrastructure appelée à traverser le territoire québécois pour exporter les hydrocarbures albertains et la péréquation versée au Québec. En 2014, le premier ministre Philippe Couillard avait enjoint aux Québécois de participer à l’économie canadienne en laissant transiter sur leur territoire le pétrole des sables bitumineux. Le gouvernement fédéral dépense 16 milliards de plus que ce qu’il perçoit au Québec et cette richesse provient en grande partie de l’exploitation des hydrocarbures de l’ouest du pays, avait-il raisonné, en défendant le projet Énergie Est. Les Québécois ne sont pas dans un autre pays, ils sont Canadiens, avait-il insisté, plaidant pour une forme d’acceptabilité sociale pancanadienne.

François Legault ne partage pas la même ferveur canadienne que son prédécesseur, loin de là. Mais pour poursuivre son « obsession » économique de créer des emplois payants, il est tout à fait disposé à aider le reste du Canada à exporter son gaz naturel, à défaut de « pétrole sale ».

François Legault participe de cette conception que le Québec est en quelque sorte un assisté social de la fédération, comme le sous-entend Jason Kenney, parce qu’il reçoit de la péréquation, alors que l’exploitation des sables bitumineux a été rendue possible grâce aux milliards des subventions fédérales, une aide qui, sous diverses formes, persiste.

Le premier ministre québécois n’a de cesse de répéter qu’il entend réduire l’écart de richesse avec le reste du Canada et ainsi la somme reçue en péréquation. La réalisation de grands projets, comme Énergie Saguenay, s’inscrit dans cette stratégie.

Il existe toutefois une contradiction entre les intentions du gouvernement caquiste en matière d’environnement — bien que tardivement, le premier ministre a ajouté ce volet à la liste des priorités gouvernementales que sont l’éducation, la santé et l’économie — et le fait de se faire d’emblée le promoteur d’un projet d’exportation de gaz de schiste dont on n’a pas évalué les impacts environnementaux, ni s’il peut être compatible avec les objectifs de réduction de gaz à effet de serre (GES).

Comme le révélait Le Devoir, si on tient compte des émissions de GES en amont du projet, associées à l’extraction par fracturation du gaz albertain, c’est quelque huit millions de tonnes de GES que produira le projet, soit l’équivalent de la totalité de la réduction des émissions réalisée depuis 1990 au Québec. Or tant le gouvernement du Québec que le gouvernement fédéral ont décidé de ne pas tenir compte de ces émissions en amont dans leur évaluation environnementale respective. Quand il est question de développement économique, l’aveuglement volontaire est une posture bien commode.

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7 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 20 avril 2019 07 h 31

    De l'argent « sale » comme d'habitude!

    J'aime bien votre article Monsieur Dutrisac! Il a l'avantage d'être clair et sans faux fuyant! Non pas comme le font d'autres personnes qui sont parfois ignobles vis-à-vis ce qui se passe en France, par exemple. En effet, il est bien plus approprié de parler d'ici, de nos problèmes que de perdre du temps et de notre argent comme le fait aussi Radio-Canada avec les pirouettes d'un certain Monsieur Trump! Pendant ce temps-là on dissimule les problèmes du gouvernement fédéral, comme celui des avions de chasse qui bientôt deviendront des engins dangereux à piloter. Ainsi va le Canada...
    Le gouvernement Legault joue sur plusieurs tableaux simultanément. Il en contrôle quelques uns grâce à sa majorité et un jour la loi 21 sera adoptée comme bien d'autres,j'espère dans sa forme actuelle. Au baillon si nécessaire, dixit les gouvernements libéraux du Québec! Et puis, en parlant de ces derniers, le gouvernement Legault doit aussi liquider ce qui n'a pas été complété en ce qui concerne les inondations précédentes, au délai inqualifiable. Quand on veut on peut, mais faire traîner voilà la signature de ceux-là!
    Chaque jour apporte de nouvelles contraintes et de nouveaux enjeux auxquels la CAQ est aussi soumise. J'évoque souvent les guerres de religion pour mette en évidence les affrontements entre deux familles, dynasties ou pays. Ici, le problème reste entier en ce qui concerne la péréquation qui subitement est remise en avant plan et font résurgir les plaintes d'autrefois de quelques provinces contre le Québec et le Canada. Les jalons posés, c'est un gazoduc que propose la CAQ comme monnaie d'échange, comme si c'était moins néfaste pour l'environnement! Ce n'est pas de la pensée magique et la table est mise pour accueillir les financiers et leurs actionnaires pour régler cette situation et prendre le contrôle des richesses du sous-sol, en le détruisant, peu importe les conséquences pour aujourd'hui! Pour l'avenir on repassera et l'argent sale circulera encore!

    • Pierre Raymond - Abonné 21 avril 2019 13 h 02

      « Pendant ce temps-là on dissimule les problèmes du gouvernement fédéral, comme celui des avions de chasse qui bientôt deviendront des engins dangereux à piloter. Ainsi va le Canada... ». B. Leiffet

      En supposant que le " Canada " soit un PAYS et non un territoire occupé comme je prétend qu'il est, ledit pays en est un du tiers monde.
      La preuve : a) L'achat des F-18 usagés. b) L'achat des traversiers usagés. c) L'achat de sous-marins usagés. d) La construction d'un super aéroport (Mirabel) abandonné après 50 ans. e) Les pertes de souveraineté dans les divers traités d'échanges commerciaux... etc.

      Le plus plus beau pays du monde comme disait un de nos illustres élus !!! J'ai envie de pleurer.

  • Michel J. Grenier - Abonné 20 avril 2019 16 h 24

    Questions...

    M. Dutrisac,

    Quel est le montant annuel total versé par les Québécois à Ottawa, pour les impôts fédéraux ?

    Quel est le montant annnuel de TPS que collecte le Québec pour le reverser à Ottawa ?

    Quel est le montant annuel, en $$$, perçu par Ottawa sur les navires empruntant la voie maritime du Saint-Laurent ?

    Quel est le pourcentage des emplois fédéraux au Québec et le montant en $$$ dépensés au Québec, par rapport à notre contribution à Ottawa et à l'ensemble du Canada ?

    • Kateri Bourbeau - Abonnée 21 avril 2019 10 h 11

      Et quelles sont les réponses à vos questions ? Ça m'intéresse beaucoup. KateriB

    • Pierre Raymond - Abonné 21 avril 2019 13 h 04

      Et moi aussi ça m'intéresse et dans un tableau comparatif beaucoup exhaustif !

  • Pierre Ross - Abonné 20 avril 2019 18 h 03

    Que le vrai Énergie Est se lève

    La seule raison pour laquelle TransCanada a entrepris vers 2012 de construire Énergie Est c'est qu'il était déjà aux deux tiers construit. Il n'a jamais été question de construire un tout nouveau pipeline couvrant toute la distance entre Hardisty en Alberta et Saint-Jean au Nouveau Brunswick. Il a toujours été question de transformer le gazoduc Canadian Mainline existant et y ajouter une section traversant le Québec et le Nouveau Brunswick. C'est la raison pour laquelle il n'y a presque pas eu de contestation à l'ouest du Québec, aucun nouveau pipeline n'y était prévue.

    Aujourd'hui, TransCanada a renoncé à transformer Canadian Mainline et décide de le maintenir comme transporteur de gaz. Énergie Saguenay est possible parce qu'il y sera raccordé.

    Pour avoir un autre oléoduc du genre Énergie Est, il faudrait le construire en entier de l'Alberta à l'Atlantique." It's an other ball game".

    Pour le plaisir, retournez voir comment la construction de Canadian Mainline dans les années 1950 a eu raison du gouvernement de Louis Saint-Laurent.

    Pierre Ross

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 avril 2019 07 h 50

    En 2016, la CAQ avait voté contre une motion s'opposant à Énergie Est

    En 2016, la CAQ avait voté contre une motion s'opposant à Énergie Est.
    https://quebec.huffingtonpost.ca/2016/09/22/plq-caq-energie-est_n_12143020.html