Montrer les crocs

Les Albertains en avaient gros sur le coeur en se rendant aux urnes mardi. Leur économie languit depuis quatre ans, des milliers d’emplois ont disparu, plus de 180 000 pour être précis. Il était facile de mettre en cause la néodémocrate Rachel Notley, qui a présidé aux affaires de la province durant toute cette période, mais le nouveau premier ministre conservateur Jason Kenney n’aura pas davantage de contrôle sur les facteurs ayant nourri la crise.

Prenez le prix du pétrole. Déterminé par le marché, il s’est effondré à deux reprises depuis cinq ans, en 2014 et en 2018, frappant de plein fouet le moteur industriel albertain. La province étant fortement dépendante des revenus pétroliers, sa santé financière s’en est ressentie. Enfin, les changements climatiques préoccupent la majorité des Canadiens, qui accepteraient mal d’aider la province si cette dernière refuse d’apporter sa contribution sur ce front.

Les pipelines, que toute la province appelle de ses voeux, tardent à voir le jour parce qu’ils font face à des embûches avant tout juridiques. Deux, actuellement en construction du côté canadien, connaissent des problèmes de tracé aux États-Unis. Le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain, lui, est actuellement en suspens en attendant le résultat des consultations avec les autochtones, une exigence imposée par un jugement de la Cour fédérale.

Ces conditions ne changeront pas comme par enchantement, mais inquiets et impatients de trouver une solution à court terme, une majorité d’électeurs albertains ont tourné le dos à Mme Notley mardi pour faire confiance à M. Kenney, un ancien pilier du cabinet Harper.

Politicien habile, il a maintes fois promis de remettre ses concitoyens à l’ouvrage, mais sans vraiment dire comment, à part tenir tête à Ottawa, à la Colombie-Britannique, au Québec et ainsi de suite. Il menace de couper l’approvisionnement de sa voisine en pétrole albertain, ce qui ferait exploser le prix de l’essence sur la côte ouest. Aux provinces — entendre le Québec — qui lèvent prétendument le nez sur le bitume albertain, il promet une bataille pour faire changer la formule de péréquation, qu’il trouve injuste. Il veut même tenir un référendum sur le sujet. Notez que la formule en vigueur est celle adoptée par le gouvernement Harper, dont il faisait partie, mais bon…

Rien n’indique qu’il arrivera à ses fins, à moins d’aider à faire élire un gouvernement à Ottawa qui lui soit redevable. Or, il compte influencer le choix du prochain gouvernement fédéral puisque, comme son allié ontarien Doug Ford, il entend faire campagne d’ici l’automne contre les libéraux fédéraux, au grand plaisir du chef conservateur fédéral, Andrew Scheer.

L’ironie est que si le gouvernement Trudeau n’avait pas acheté Trans Mountain, ce projet serait déjà mort et enterré. Et s’il a accepté de l’acheter, c’est parce que le gouvernement Notley a fait son bout de chemin pour lutter contre les changements climatiques. Et que M. Kenney veut révoquer ces mesures tout en exigeant d’Ottawa la reprise des travaux de construction du pipeline et en contestant à son tour la constitutionnalité de la taxe sur le carbone fédérale.

M. Kenney a su faire écho à la frustration et à l’anxiété de ses commettants, mais ses solutions visent davantage à détourner l’attention des problèmes structurels qui touchent l’économie de sa province et qui exigeraient des décisions difficiles pour corriger une diversification industrielle insuffisante et une empreinte environnementale trop lourde.

Actuellement, tout le Canada en subit les effets financiers, en plus d’afficher un bilan en matière de gaz à effet de serre qui se détériore. L’élection de Jason Kenney ne peut pas par conséquent laisser le reste du pays indifférent.

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6 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 18 avril 2019 03 h 41

    La reste du pays ? Mais de quel pays parlez-vous madame Cornelier?

    D’un pays imaginaire, dont l’ensemble des parties aussi disparates les unes que les autres ont des intérêts et des intentions divergentes pour ne pas dire dissonantes?

    Qu’ont en commun terre-neuve et l’Alberta à titre d’exemple ?

    On le sait, le Canada a d’abord été une affaire commerciale, quand l’Empire anglo-saxon était triomphant. Mais les conditions qui prévalaient hier n’existent plus aujourd’hui. On commerce à travers le monde, surtout les réseaux sont établis surtout Nord-Sud.

    Moi je ne sais pas ce qui tient ce pays debout, mais je ne donne pas cher pour son avenir !

  • Yvon Bureau - Abonné 18 avril 2019 09 h 30

    Les Albertains en avaient CROCS sur le coeur

    Sérieusement, faudrait pas que ce nouveau Premier ministre demande l'aide de Trump !!!???
    Alberta, prochain État américain?

    Bref, ce n'est pas drôle tout cela!

  • Serge Grenier - Abonné 18 avril 2019 09 h 41

    Me, myself and I

    Je fais un lien entre les albertains qui pour défendre leurs emplois sont prêt à faire fi de l'environnement et les croyants qui pour défendre leurs emplois sont prêts à faire fi de la paix sociale.

    Dans les deux cas, on utilise les lois pour masquer la vérité : les sables bitumineux sont nocifs pour l'environnement et les religions monothéistes sont toxiques pour les êtres humains.

    Et les deux sont aussi liés par le fait que depuis des siècles, les religions monothéistes abrahamiques fournissent le cadre théorique sur lequel se basent les corporations pour détruire l'environnement.

    « Remplissez la terre et soumettez-la, dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout être vivant. Je vous donne toute herbe portant semence à la surface de toute la terre et tout arbre. »

  • Marcel Vachon - Abonné 18 avril 2019 09 h 58

    Diversité

    La diversité de notre pays en fait sa richesse. Les poissons ici, le blé là, les mines ici, etc. etc. Monsieur Théberge a raison de dire que les choses changent. Elles changent depuis des millénaires et vont continuer de changer. Y faut simplement savoir s'adapter. Hier est/ouest, aujourd'hui nord/sud et demain ......? Nous sommes intelligeants et capables de nous adapter à ce qui nous semblent être bien pour nous et nos enfants. Soyons optimistes. Comme disait l'autre: " on verra". Bonne journée.

  • Gilbert Talbot - Abonné 18 avril 2019 10 h 34

    Une victoire conservatrice à l'horizon!

    Une à une, les provinces anglophones tombent dans le filet conservateur, l'Alberta n'est que la dernière en lice. L'ère Harper, tant détesté va revenir nous hanter cet automne. Les têtes vont tombés à l'halloween électorale et celle de Trudeau, la première.
    Le déni des changements climatiques change de titre: l'opposition à la taxe sur le carbone se donne des allures de justice populaire portant gilet jaune Canadien.
    Où s'en va le Canada? Où s'en va le Québec? Dans des directions fort opposées me semble-t-il.