Un sain dialogue est souhaitable

C’est reparti. Le psychodrame des accommodements raisonnables de 2006-2007, prélude à la formation de la commission Bouchard-Taylor, s’est mué en une guerre de tranchées entre les tenants du nationalisme, du multiculturalisme, de l’interculturalisme et du communautarisme le plus sectaire.

Non, il n’y aura pas de consensus possible au Québec sur le projet de loi 21 du gouvernement Legault. Il sera imposé par la force de la majorité parlementaire caquiste, sous la menace du bâillon, et la police d’assurance de la disposition de dérogation. L’utilité sociale de cette mesure sera sans cesse à démontrer. Quoi qu’il advienne, une kyrielle d’opposants aux valeurs et objectifs disparates feront de la laïcité une tache indélébile sur le bilan caquiste. Quoi qu’il advienne, une majorité de Québécois, hors de Montréal, appuiera la CAQ dans son intention de limiter le port de signes religieux pour les agents de l’État en situation d’autorité. C’est le fondement du compromis Bouchard-Taylor (maintenant sans Taylor) que Le Devoir soutient.

Contrairement à ce que propagent une galerie de personnages alarmés par ce « liberticide », les Québécois ne sont pas plus racistes ou xénophobes que la moyenne. Leur conception de la laïcité, de vague inspiration française, réside dans leur attachement à l’interculturalisme, à l’égalité entre les hommes et les femmes, à un anticléricalisme acquis après s’être libéré du poids de l’Église catholique.

Ce sont les fondements mêmes de ce modèle interculturaliste et de cette réalité sociohistorique que les opposants à la laïcité contestent dans leur quête pour faire primer les libertés individuelles, quitte à recourir à la désobéissance civile s’il le faut. Le Québec, comme tant de fois dans son histoire, est forcé de revendiquer, contre vents et marées, son droit à une trajectoire singulière et distinctive. En soi, ce n’est pas un phénomène nouveau.

Ce qui frappe plutôt, c’est la virulence singulière de la riposte. Le maire de Hampstead, William Steinberg, dérape au point de l’abomination en réduisant le projet de loi 21 à une forme de « nettoyage ethnique », des propos qui lui ont valu la condamnation quasi unanime de la classe politique, à l’exception du Parti libéral du Québec. Loin de s’excuser, M. Steinberg a indiqué que ses paroles « pénibles à entendre pour certains » découlent du caractère raciste du projet de loi 21. La défense des libertés individuelles, de la liberté de conscience et de religion n’excuse pas ses propos outranciers et méprisants pour les Québécois, mais surtout pour la mémoire des millions de réelles victimes du nettoyage ethnique à travers les âges. Qu’attendent les électeurs de Hampstead pour l’envoyer à la retraite ?

Et que dire d’Adil Charkaoui, prédicateur de l’intolérance ? Sous le couvert de la lutte contre l’islamophobie, celui-ci attise les braises du conflit dans une constante recherche de division entre la société d’accueil et les Québécois de confession musulmane. L’intégration de ceux-ci au tissu social est une humiliation pour les fondamentalistes de son espèce, qui refoulent l’idéal du vivre-ensemble au profit du communautarisme religieux.

On pourrait multiplier les cas de figure, mais ce serait au risque de travestir la réalité. Steinberg n’est pas un leader d’influence de la communauté anglophone, pas plus que Charkaoui ne parle au nom de la communauté musulmane. Il faudra en revenir, un de ces jours, de cette manie d’interpréter les défis contemporains du Québec dans l’intégration des minorités à partir d’une grille de lecture inspirée par la peur des régimes islamistes. Le Québec n’est pas l’Arabie saoudite. Le voile, puisque c’est bien la principale raison qui justifie le projet de loi 21, peut symboliser à la fois l’oppression de la femme, le fondamentalisme, l’appartenance religieuse et l’affirmation culturelle. Tout dépend de qui le porte.

La construction de l’identité est une affaire complexe dans les sociétés postmodernes. Mouvante, éclatée, en reconfiguration perpétuelle, l’identité ne peut se résumer à cet immuable ensemble de caractéristiques et d’expériences communes sur lequel fantasment les tenants du conservatisme identitaire.

Le projet de loi 21 dérange tant parce que l’affirmation des droits collectifs de la majorité, intimement liée à la démocratie parlementaire, représente un concept beaucoup moins attrayant que l’affirmation des libertés individuelles à l’échelle du continent nord-américain.

Pour cette raison, il faut une certaine audace au sein du gouvernement Legault pour donner suite à ses engagements de légiférer sur la laïcité, au terme d’un débat qui dure depuis plus de dix ans parce que les libéraux n’ont pas su fournir une réponse cohérente au rapport Bouchard-Taylor lorsqu’ils en avaient l’occasion.

La page ne sera pas tournée aussi facilement que l’espère M. Legault. Le débat québécois, loin de s’atténuer, a des répercussions au Canada et à l’international, en ces temps où le mélange toxique du populisme et du nationalisme suscite de véritables inquiétudes pour la paix et la stabilité des sociétés démocratiques.

François Legault n’est pas de cette chapelle de politiciens infréquentables. Mais le contexte planétaire donne à cette phrase lapidaire qu’il a prononcée — « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit » — un caractère suranné, comme s’il n’avait pas mesuré l’impact de ses politiques publiques au-delà des frontières de la circonscription de L’Assomption.

Le gouvernement Legault est en droit de limiter le port des signes religieux aux agents de l’État qui exercent des fonctions coercitives (juges, procureurs, policiers et gardiens de prison). Il va trop loin en étendant cette mesure aux enseignants.

Il n’y a aucun lien de causalité entre le port du voile ou d’autres symboles religieux et le prosélytisme dans les salles de classe. Le bienfait de cette interdiction reste à démontrer, comme le fait remarquer un Gérard Bouchard catastrophé par cette loi « radicale » et ce débat « cadenassé » par le recours à la disposition de dérogation en amont du débat.

L’interdiction du port de signes religieux chez les enseignants est de trop, et il est encore temps de reculer sur cette question qui ne fera qu’empoisonner les relations entre parents, élèves, enseignants et membres du personnel dans le milieu scolaire.

Le projet de loi 21 peut encore tenir la route, sans les enseignants, mais certainement pas en menaçant de recourir au bâillon avant même le début de l’étude en commission parlementaire.

Il est de la responsabilité du gouvernement de s’élever au-dessus de la mêlée, et de permettre un débat franc et ouvert sur les questions de laïcité, quitte à se faire bousculer dans ses certitudes. Au Québec, on vit aussi dans le dialogue.

Il faudrait enfin revenir à l’essence du rapport Bouchard-Taylor, qui en appelait à un resserrement des liens entre la majorité et la minorité. Intégration, francisation, lutte contre les inégalités et la discrimination : l’essentiel devient invisible à force de zoomer collectivement sur les signes religieux.

À voir en vidéo