Israël: Bibi, plus toxique que jamais

Le thème de la corruption aurait dû occuper une place prépondérante dans la campagne électorale qui vient de se terminer en Israël, et Benjamin Nétanyahou, dont on sait déjà qu’il fera probablement l’objet d’une inculpation d’ici la fin de l’année, aurait normalement dû en payer un certain prix dans l’urne. Au contraire, son Likoud a amélioré son nombre de députés de cinq par rapport au dernier scrutin de 2015, et l’increvable Nétanyahou, dont il faut bien reconnaître le cynique talent à détourner la conversation, pourra reformer un gouvernement de coalition grâce à ses alliés ultraorthodoxes et d’extrême droite. Preuve, si besoin était, que l’état de santé de la démocratie israélienne n’est pas des plus sains.

L’alternance n’aura donc pas lieu, même si l’opposition réunie autour de l’alliance Bleu et blanc de l’ancien chef d’état-major Benny Gantz a fait élire le même nombre de députés que le Likoud (35). Performance tout de même remarquable pour ce parti nouvellement créé. Et signe qu’après tout, « Bibi » est peu apprécié par une grande partie de l’électorat. Mince consolation.

Ces élections confirment surtout le glissement à droite de l’ensemble de l’offre électorale, sur fond de grande fatigue des électeurs à l’égard du conflit israélo-palestinien, ce qui est d’autant plus déprimant du fait qu’il s’agit de l’une des campagnes les plus sales que le pays ait connu, les réseaux sociaux aidant. Il se trouve en fait que, présentant le Bleu et blanc comme le parti de la « droite modérée », le général Gantz a mis en avant son passé militaire à défaut de savoir se définir avec plus de clarté sur le plan politique, refusant de s’engager à l’égard de la solution à deux États et se rangeant pour l’essentiel aux positions de la droite dure, nommément au sujet de Jérusalem comme « capitale unie et indivisible » d’Israël. Pendant qu’à gauche, les forces paraissent aujourd’hui moribondes, le glissement se traduisant par l’effacement du Parti travailliste, hier si influent, réduit avec ces élections à 6 députés et à moins de 5 % du vote.

C’est dire « à quel point est prégnant dans les idées qu’il faut être dur, en matière sécuritaire », disait en entrevue au Monde le philosophe israélien Assaf Sharon, alors que « mettre la tête dans le sable sur la question palestinienne est une catastrophe assurée ».

Catastrophe annoncée, à vrai dire, quoi qu’en dise le président Trump, qui s’est ridiculisé mercredi en affirmant que la victoire de Bibi améliorait les perspectives de paix israélo-palestinienne. Le fait est que M. Trump a libéré la parole de M. Nétanyahou, si tant est qu’elle ne le fût pas déjà passablement, en reconnaissant Jérusalem comme capitale, au mépris d’une revendication fondamentale des Palestiniens, puis la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan.

Il est devenu clair depuis plusieurs années qu’Israël s’approprie morceau par morceau les territoires occupés en y installant des colonies de peuplement juif et en y développant des infrastructures. Nétanyahou, dont le langage de plus en plus populiste, lire ultranationaliste, résonne apparemment auprès d’une large tranche de la jeunesse, se gênera dorénavant de moins en moins pour défendre publiquement cette politique du fait accompli. Sa promesse, à trois jours du scrutin, d’annexer à Israël les colonies en Cisjordanie, brisant un tabou qu’il s’était toujours imposé pour sauver — on se demande bien pourquoi — les apparences, revient à enterrer carrément l’idée que puisse un jour exister un État palestinien viable.

Qu’ensuite M. Trump s’autorise à faire ce qu’il a fait, et M. Nétanyahou à dire ce qu’il vient de dire met en évidence, par rapport à la cause palestinienne, l’indifférence des dictatures sunnites obnubilées par leur rivalité avec l’Iran.

Il en va du reste, par sa fuite en avant, de la survie politique du premier ministre sortant. Or, au pouvoir sans interruption depuis dix ans, l’homme fort qu’il est se retrouve maintenant à n’avoir jamais été aussi bien tenu en laisse par les formations d’extrême droite — suivant une logique postélectorale qui paraît exclure d’emblée la formation d’un gouvernement d’unité nationale avec M. Gantz.

S’il a déclenché des élections précipitées, c’était dans l’espoir de recréer une coalition qui le mettrait à l’abri d’un procès pour corruption qui lui pend au bout du nez lié à des affaires de trafic d’influence et de détournement de fonds. Et qui pourrait ultimement lui montrer le chemin de la prison. Ses partenaires de coalition vendront leur soutien à prix fort. Ils en demanderont beaucoup. Il leur en donnera beaucoup trop.

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14 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 11 avril 2019 00 h 31

    Triste

    Un bien triste moment pour Israël. Un bien triste moment pour la solution du conflit israélo-palestinien. Un bien triste avenir pour la paix.

    M.L.

    • Serge Ménard - Abonné 11 avril 2019 07 h 37

      "Un bien triste moment pour Israël." Ben voyons ! Il a été élu par qui Bibi ? C'est la volonté du peuple... avec cinq représentants de plus dans la nouvelle Knesset !

    • Christian Dion - Abonné 11 avril 2019 08 h 43

      C'set bien triste, car tout ce bordel origine encore une fois de prise de position imposée par une frange religieuse très influente.
      Il n'y a qu'à penser à Trump dont bien de ses décisions découlent de pression exercée par les groupes évangélistes.
      Christian Dion, abonné.

  • Mario Gallant - Abonné 11 avril 2019 07 h 39

    Pas triste pour Israël....

    C'est le peuple d'Israel qui a voté pour la terreur, personne d'autres. Leur désir d'éliminer les palestiniens nous rappelle de bien triste souvenir.

  • Gilles Gagné - Abonné 11 avril 2019 07 h 52

    Il a écrasé et il continuera d'écraser tout ce qui n'est pas de son point de vue, une vraie mauvaise image qui se perpétue pour la diaspora juive..Mais que diable ont dans la tête les gens a gardé de tels corrompus au pouvoir, la paix s'achète à coups de canon qui fourbissent en argent les tyrans. C'est donc dire que la paix n'arrivera jamais, trop d'argent en jeu.

  • Gilbert Troutet - Abonné 11 avril 2019 08 h 54

    Et le Canada ?

    J'ajouterais que le Canada est très silencieux quand il s'agit d'Israël. Qui ne dit rien consent, comme dit le proverbe. Par contre, notre ministre des Affaires « mondiales » monte vite au créneau quand il s'agit de reconnaître un président fantoche au Venezuela ou de voler au secours de l'Ukraine devant la « menace russe ». Pour être « de retour sur la scène internationale », comme l'affirmait Justin Trudeau, il ne suffit pas de crier avec les loups, mais peut-être d'élever la voix pour dénoncer par exemple les politiques racistes d'Israël vis-à-vis des Palestiniens.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 avril 2019 09 h 10

    … bref !?!

    « S’il a déclenché des élections précipitées, c’était dans l’espoir de recréer une coalition qui le mettrait à l’abri d’un procès pour corruption » (Guy Taillefer, Le Devoir)

    Qu’importe ce genre d’espoir, et tant qu’il demeurera libre de circulation, BiBi sait que l’Électorat aura le dernier mot !

    Entre-temps ou …

    … bref !?! - 11 avril 2019 -