Élections et ingérence étrangère: vulnérabilité canadienne

Depuis le dernier scrutin fédéral se sont écoulées quatre années au cours desquelles le phénomène déstabilisant des cyberattaques a perturbé un nombre croissant d’élections à travers le monde, des États-Unis à la France, en passant par la campagne du Brexit au Royaume-Uni. Dans six mois, les Canadiens retourneront aux urnes, mais devront s’en remettre à la bonne volonté des géants du Web pour les protéger contre la manipulation des réseaux sociaux.

Le gouvernement canadien sait pourtant que son processus démocratique n’est pas à l’abri des cybermenaces. Le premier rapport sur le sujet, publié en 2017 par le Centre de la sécurité des télécommunications (CST), le disait d’emblée. Son second rapport, publié cette semaine, dressait un portrait encore plus inquiétant.

En 2018, y lit-on, « le processus démocratique de la moitié de toutes les démocraties avancées qui tenaient des élections nationales » a été ciblé, soit trois fois plus qu’en 2015. « Et nous nous attendons à ce que cette hausse se poursuive en 2019 », ajoutent les auteurs.

Les activités en ligne d’acteurs étrangers visent avant tout à influencer les électeurs, à accentuer les divisions et à favoriser un parti, le tout à travers des sites Web, des courriels, des comptes de réseaux sociaux. Les processus électoraux ne sont pas épargnés, ce contre quoi le Canada est toutefois mieux protégé avec le maintien des bulletins de vote en papier.

La régulation des grandes plateformes numériques s’avère donc nécessaire. C’est pourtant le maillon faible du plan de lutte contre l’ingérence étrangère annoncé en janvier par le gouvernement fédéral. Il ne leur impose aucune obligation au-delà de ce que prévoit la dernière réforme de la Loi électorale, dont l’interdiction d’accepter la publicité électorale d’origine étrangère et la tenue d’un registre des achats de publicités partisanes.

 
 

En janvier, la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, misait sur la collaboration des plateformes numériques pour contrer la désinformation, les propos haineux et la manipulation électorale. Lundi, mécontente, elle s’expliquait mal leur résistance. La réponse est simple. Pourquoi craindre un gouvernement qui n’a même pas le courage d’imposer la TPS à des services étrangers de diffusion comme Netflix ? Et ces entreprises savent compter. Elles savent qu’Ottawa n’a pas le temps de leur serrer la vis avant les élections, le Parlement n’ayant que sept semaines de session devant lui.

Il n’était pourtant pas nécessaire de réinventer la roue. Imposer aux plateformes numériques les mêmes obligations qu’aux médias traditionnels aurait déjà été un grand pas. Journaux, radios et télévisions sont passibles de poursuites et de sanctions s’ils diffusent des propos diffamatoires ou haineux, y compris de leurs lecteurs ou auditeurs.

Mais les Facebook, Google et Twitter de ce monde refusent l’étiquette de médias. Ils disent être de simples plateformes technologiques, mais qui manipulent du contenu, de façon très lucrative, et qui bloquent à l’occasion des comptes jugés offensants, généralement après une vague d’indignation publique. On ignore cependant les critères qui balisent ces choix. La transparence recherchée par la ministre en janvier n’est toujours pas au rendez-vous, comme on l’a vu cette semaine quand Facebook a fermé les comptes d’individus et groupes suprémacistes blancs canadiens.

L’expérience des dernières années a largement démontré que ces géants, qui revendiquent le droit de s’autoréglementer, y arrivent très mal. L’Europe ne s’y est pas trompée, elle qui, dès 2016, a adopté une loi et un Code de conduite contre les discours haineux et contenus à caractère terroriste. Il y a un an, elle a averti que ces plateformes devraient en faire davantage pour lutter contre la désinformation en ligne, sinon des mesures plus sévères seraient envisagées. Les géants du Web, ayant déjà goûté à sa détermination, ont bougé.

La ministre Gould, elle, en est réduite à évoquer de possibles mesures réglementaires, mais sans pouvoir offrir d’exemples concrets. Elle en appelle aussi à la vigilance des électeurs. Ils se doivent de l’être, mais le gouvernement aussi. Or, s’il a mis en place les mécanismes nécessaires pour surveiller la menace et protéger l’infrastructure électorale, il a failli à la tâche en ce qui a trait à la protection des électeurs. S’il veut maintenant qu’on le prenne au sérieux, il devra dire clairement ce qui, à brève échéance, attend les géants du Web.

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4 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 10 avril 2019 07 h 01

    Informations manipulées?

    Pourquoi diantre faut-il faire peur au monde que les élections au Canada seront manipulées par des acteurs étrangers? Peut-être craint-on une défaite du PLQ à la suite de toutes ces déconvenues récentes avec les réglements de compte sur la place publique et les conséquences néfastes pour la compagnie SNC Lavalin dont ils circulent bien des rumeurs? De toute façon, il y a déjà de la manipulation d'informations par les médias nationaux écrits, radio, TV, Internet, dont on connaît les liens avec ce gouvernement!. Que fait-on pour les combattre ou tout au moins de sensibiliser les gens contre toute propagande d'un bord comme de l'autre? Comme le Canada n'est pas un joueur déterminant de l'échiquier mondial comme les États-Unis, la France, le Royaume Uni, etc., pourquoi le menacer? À moins de faire encore une publicité promotionnelle et ainsi mettre en avant-plan le PLQ et ses misères à maîtriser la situation!

  • Pierre Bernier - Abonné 10 avril 2019 09 h 25

    Effectivement !

    Il n’était pas nécessaire de réinventer la roue.

    Pourquoi ce gouvernement "des Canadiens et des Canadiennes" manque-t-il autant de gouvernails ?

  • Pierre Fortin - Abonné 10 avril 2019 09 h 33

    On se croirait dans une nouvelle version de "Ghostbusters"


    On lance toutes sortes d'alertes aux cyberattaques sans jamais montrer comment une seule d'entre elles s'est encore matérialisée. On se demande comment les pirates peuvent nous jouer dans la tête afin d'arriver à nous faire modifier notre choix de vote sans notre consentement. Peut-on croire que les électeurs se font une idée seulement au moment de la campagne électorale et sur la base d'une réclame publicitaire?

    Admettons l'hypothèse que les cyberattaques existent bel et bien et qu'elles sont efficaces. Si on veut que les citoyens s'en prémunissent, il serait pertinent de démontrer que cela s'est déjà poduit et comment on a réussi à contaminer la conscience des électeurs. Quand nos services de sécurité parleront de cas précis et documentés on pourra les prendre au sérieux, mais pas avant.

  • François Beaulne - Abonné 10 avril 2019 11 h 40

    Qui sera visé?

    Comment les médias peuvent'ils être aussi irresponsables que de se faire les porte-voix du PLC en laissant planer un doute sur l'impartialité des prochaines élections fédérales avant même qu'elles n'aient été déclenchées? A part les affirmations d'une ministre libérale, quelles preuves ont'ils. Je veux bien que Trump nous ait initié aux <fake new>s, et que ses adversaires démocrates crient à l'ingérence russe pour expliquer sa victoire, et du même coup, se dédouanner de leur propre défaite, mais il y a une limite à importer chez nous les obsessions de la politique à l'américaine, comme celles de leur passé raciste.
    Parce-que c'est bien le PLC qui risque de faire les frais de cette ingérence, si ingérence il y avait. Le gouvernement Trudeau a réussi, par sa politique étrangère néophyte à la remorque des Américains à indisposer les principaux protagonistes soupçonnés d'avoir recours à ce genre de tactique: la Russie et la Chine. La Russie par sa politique clientéliste de se ménager le vote ukrainien par l'entremise de la ministre des Affaires étrangères du Canada, Christia Freeland, elle même d'origine ukrainienne et déclarée persona non gata en Russie; la Chine par la détention de la vice-présidente de Huawei à la demande de Trump qui veut s'en servir comme monnaie d'échange dans sa lutte commerciale avec ce pays. C'est comme si le PLC préparait déjà l'opinion publique à sa propre défaite possible et cherchait à s'en justifier. Il est à souhaiter que les médias ne se lancent pas sur cette voie sans preuves. Cela ne fera qu'ajouter au cynisme ambiant. Et ce ne sera pas à l'honneur de la démocratie.