Patrimoine: de sursis en sursis

En matière de protection du patrimoine bâti, l’histoire hoquette. Chaque mois apporte son joyau menacé, son promoteur décidé à tout raser, sa municipalité désolée de ne pas pouvoir payer. Et sous la menace de la grue, la ministre de la Culture et des Communications active un levier qui s’use par les temps qui courent : l’article 76 de la Loi sur le patrimoine culturel, qui lui confère le pouvoir de recourir aux tribunaux pour faire cesser tous travaux, le temps qu’on vérifie si le bâtiment est digne d’une protection nationale.

Le monastère Notre-Dame-du-Rosaire vient de bénéficier du dernier sursis accordé par la ministre de la Culture, Nathalie Roy. En donnant ses trente jours de répit au bâtiment de style néo-roman érigé en 1934 et occupé jusqu’en 2012 par les Moniales dominicaines, la ministre a précisé qu’elle voulait à tout prix éviter la finale catastrophe de la Maison Boileau, cette demeure de patriote démolie à Chambly au terme d’une saga ayant montré les limites de la loi.

Raser le monastère : c’est pourtant bel et bien ce qu’a prévu le promoteur, permis délivré par la Ville en main. Son plan est d’y construire quelques dizaines de bungalows. On comprend que, devant le peu d’intérêt suscité par leur maison-mère, les Moniales dominicaines ont dilué leurs exigences au fil des mois. Sur l’avis de vente d’origine, une petite note précisait pourtant : « Puisque la propriété appartient à une congrégation religieuse, il est important que la vocation future réponde aux attentes des Moniales dominicaines. » Elles n’avaient jamais rêvé à la démolition, on l’a bien compris.

Qui mène le bal au Québec en matière de protection du patrimoine ? Sont-ce les promoteurs immobiliers ? La question est brutale, mais il faut la poser. Dans certaines municipalités, la vision urbanistique est fragile, détachée de toute réflexion associée au patrimoine, et ne répond qu’à des intérêts pécuniaires. Les municipalités, grandes gardiennes de la protection du patrimoine en vertu de la Loi, occupent un siège inconfortable : elles sont juge et partie lorsque vient le temps de décider où investir. Les errements des derniers mois ont fait la preuve que tous les discours de sensibilisation autour des vertus et richesses associées aux pierres du passé ne convainquent pas les argentiers des villes. Alourdir la charge fiscale des citoyens ou percevoir de nouvelles taxes grâce à de l’immobilier neuf ? Poser la question, c’est y répondre.

Nous avons donc une loi dont l’application pose de sérieux problèmes. Ne manque après tout que l’essentiel : une vision, qui embrassera large et consacrera au plus haut niveau de la tour de la Culture une volonté réelle de protéger le patrimoine autrement qu’en jouant les pompiers.

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6 commentaires
  • J-F Garneau - Abonné 9 avril 2019 07 h 28

    Une culture du bâti

    "...la vision urbanistique est fragile, détachée de toute réflexion associée au patrimoine, et ne répond qu’à des intérêts pécuniaires."

    Vous êtes généreuse. Il en va aussi de l'ignorance des élus et des fonctionnaires municipaux. Nous n'avons pas au Québec, une culture de l'environnement bâti. Que ce soit préservation ou constructions neuves. Les Conseils municipaux sont formés d'élus, qui ont un degré plus ou moins sensible à la chose construite, à la qualité de l'architecture et au patrimoine.

    Le problème réside dans le fait que ces cas de démolition, qui sont rapportés par les journaux, sèment l’outrage pendant un court temps. Ensuite on retourne et on oublie... jusqu'au suivant.

    Nous n’avons pas de culture de l’environnemtn bâti au Québec. ce n’est pas un sujet qui nous interpelle comme société, et j’en tiens pour exemple tous les “strip mall” et autres bâtiments construits pas cher avec un horizon de vie de 10 ans. Je crois que les élus municipaux ne sont pas toujours outillés pour gérer des dossiers de patrimoine. A l'instar de retenir les services d'experts comptables pour la vérification et les analyses fiscales, il serait envisageable d'offrir du support direct. La France s'est dotée d'un système, par ailleurs bien imparfait, mais qui fonctionne, des Architectes des Bâtiments de France (ABF). Ces fonctionnaires, issus de la pratique, ont dans leurs missions de service public l'entretien et la conservation des monuments protégés ou non, ainsi qu'un rôle général de conseil gratuit et indépendant sur les autres édifices du patrimoine culturel.
    En plus du côté financier Ils aident au montage des dossiers de restauration, et agissent comme conseil pour des construtions neuves près des monuments protégés ou historiques. Malgré un manque d'uniformité, force est d'admettre que le système fonctionne.

  • Jean Roy - Abonné 9 avril 2019 09 h 45

    La volonté réelle

    Les deux éditoriaux du Devoir font curieusement appel, ce matin, à la volonté réelle ou véritable de nos élus...

    Le gouvernement de la CAQ semble, de fait, très déterminé à régler diverses questions. Dans plusieurs cas, il ne se fait pas très rassembleur (pré-maternelle, immigration, laïcité, taxi)... Espérons qu’il saura également montrer une « véritable volonté réelle » dans les dossiers qui choquent moins, comme le sort des infirmières et celui de nos édifices patrimoniaux!

    Pourquoi pas l’environnement? On a bien le droit de rêver...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 9 avril 2019 10 h 10

    Comment protéger le Patrimoine et l'environnement...

    Faire des lois c'est bien, les appliquer c'est mieux! Tout le monde est pour la vertu mais il manque la volonté d'aller jusqu'au fond des choses! Au Québec, il faut bien sûr protéger le Patrimoine bâti mais aussi veiller à la destruction de bâtiments qui ont une histoire sur le plan local et, qui ne faisant pas partie de celui-ci, seront détruits sans autre formalité, souvent pour une construction nouvelle dont l'architecture neuve ne présente aucun intérêt!
    Les gens devraient pouvoir correspondre directement à une petite équipe de spécialistes dans le domaine sans passer par un conseil de ville (partout au Québec) dont nous savons qu'il a un agenda bien différent de celui des citoyens désirant protéger, par exemple, une maison ancienne au passé prestigieux. La même chose pour un terrain où, après défrichage, une plantation d'arbres indigènes de feuillus (ex : plusieurs variétés de chênes pour la diversité biologique) deviendra une forêt remarquable et un lieu de visite pour les touristes, sans oublier la protection de l'environnement, etc.
    Bref, la conservation du Patrimoine local, sous toute ses formes, y compris l'embellissement du paysage, serait un plus pour toutes les régions qui en ont besoin quand on sait qu'il y a de nombreuses coupes de bois... et que le bord des routes laisse à désirer comparaivement à ce que l'on peut voir ailleurs! Des îlots de beauté ça existent...

  • Madeleine LaRoche - Abonnée 9 avril 2019 10 h 18

    Protéger, mais pourquoi?

    Effectivement, on peut bien protéger et sacrer patrimoniaux tous les bâtiments qui le méritent. Cependant, il faut voir plus loin que cette protection gouvernementale. On a vu des bâtiments patrimoniaux décrépir faute de leur avoir donner une vocation, une nouvelle vie. Qu'adviendra-t-il du monastère s'il est sacré patrimonial? Qui devra veiller à sa préservation, son entretien et/ou son intégration dans un projet immobilier? La Ville, le promoteur ou le gouvernement?

  • Bernard LEIFFET - Abonné 9 avril 2019 14 h 48

    Protéger, mais comment?

    Bonjour Madame Laroche. Je suis en partie d'accord avec vous concernant le Patrimoine bâti. En effet, il paraît impossible financièrement de tout restaurer! Loin de moi aussi de rendre toutes les maisons anciennes au même rang que le monastère dont vous parlez. Au moins, ces maisons doivent avoir une relation directe avec l'histoire locale d'un lieu.
    Il y a deux voies à considérer. La première, celle du monastère est plus problématique car le restaurer, si c'est nécessaire, est à la charge de l'État. Le bâtiment en bon état, il faudra l'entretenir et le protéger, contre les intrus, assurance dommages, etc. En résumé, préserver le Patrimoine bâti relève de priorités dans lesquelles je n'irai pas plus loin. L'autre voie est beaucoup plus facile à « résoudre ». Je vais prendre mon cas comme exemple, sans entrer dans les détails superflus. Ancien enseignant de cégep, abvec mon épouse, nous avons cherché pendant plus de deux ans une maison ancienne que nous pourrions rénover, près mais pas à côté du bord de mer, avec un grand terrain pour y faire un jardin, un verger et une chênaie, donc plus d'un ha. Sur une centaine de maisons visitées, beaucoup tombaient en ruine qu'il aurait fallu construire à neuf et le terrain beaucoup trop petit! Pire, des vendeurs demandaient des prix incroyables. Enfin, nous avons trouvé une maison dans laquelle il fallait investir beaucoup, financièment en considérant le coût des matériaux et en temps puisque capables de faire beaucoup de choses comme une installation neuve en électricité et travaillailler la charpente. Quant au terrain, jardin, plate-bandes et verger sont du ressort de mon épouse et de mon côté l'entretien de la maison, des terrasses, du défrichage du terrain et plantation de feuillus. Dans cette maison de loyalistes (env, 1827) il y a eu le télégraphe, un ancien bureau de poste, etc. Sans aide, nous avons tout payé! Quand on veut on peut, même si elle ne fait pas partie du Patrimoine bâti du Québec!