Lockout chez ABI: le gros bout du bâton

Lundi, après une rencontre avec les dirigeants d’Alcoa et une autre avec Daniel Boyer, de la FTQ, et Dominic Lemieux, des Métallos, François Legault a déclaré que le syndicat, qui représente les quelque 1000 employés en lock-out de l’aluminerie ABI à Bécancour, n’était « pas raisonnable ».

Le lendemain, devant les journalistes parlementaires, le premier ministre en a remis une couche. « Quand on voit un syndicat qui en demande trop, le risque est de perdre des emplois à 92 000 $ par année », a-t-il affirmé, signalant que le syndicat exigeait 10 000 heures de libérations syndicales payées et une trop lourde contribution de l’employeur au régime de retraite.

Mentionnons d’emblée que les salaires n’étaient pas un enjeu dans ces négociations et que la question très secondaire des libérations syndicales ne peut les avoir fait échouer.

De mémoire d’homme, c’est la première fois qu’un premier ministre québécois prend fait et cause publiquement pour une des deux parties dans un conflit de travail privé. Depuis Maurice Duplessis, s’entend.

Lorsqu’un ministre du Travail, et à plus forte raison, un premier ministre, s’exprime sur un conflit de travail dans le secteur privé, c’est toujours pour appeler les parties à s’entendre et non pas pour défendre la position du syndicat ou celle de l’employeur. Et pour cause : en matière de conventions collectives, le droit du travail québécois est fondé sur la négociation de bonne foi et sur un certain équilibre des forces.

C’est pourquoi il est pour le moins surprenant que le premier ministre caquiste décide de jouer dans cet équilibre. Et ce n’est pas que François Legault soit antisyndicaliste. Rien dans son parcours politique ni dans son passé de dirigeant d’Air Transat, une entreprise respectueuse de ses employés syndiqués, ne pointe en ce sens.

Rappelons qu’en janvier 2018, Alcoa avait surpris les Métallos en décrétant un lock-out à son aluminerie de Bécancour après que les syndiqués eurent rejeté une offre dite définitive. Croyant être en mesure de poursuivre les négociations, le syndicat, bien qu’il eût obtenu un mandat de grève, n’envisageait même pas de dégainer cette arme. Il avait fait certaines concessions, notamment en acceptant d’abandonner un régime de retraite à prestations déterminées dont le risque financier est assumé par l’employeur pour un régime à financement salarial où ce risque repose sur les épaules des travailleurs. La hauteur de la contribution de l’employeur posait problème, mais le différend n’était pas jugé insurmontable.

On doit sans doute s’en mordre les doigts, puisque 15 mois plus tard, Alcoa est revenue avec une nouvelle offre pire que la première, en exigeant d’autres concessions, qui touchaient notamment le recours à la sous-traitance et à l’organisation du travail. Une offre que les syndiqués ont rejetée massivement. Par la suite, la contre-offre syndicale fut prestement rejetée par Alcoa. Au préalable, le ministre du Travail, Jean Boulet, avait multiplié les séances de médiation, appelant même Lucien Bouchard à la rescousse.

Il faut dire que les travailleurs jouent de malchance. Les marchés de l’aluminium vont mal, et les tarifs insensés imposés par Donald Trump pénalisent les alumineries québécoises. Dans ce contexte, Alcoa ne semble aucunement pressée de redémarrer ABI.

En prenant le parti d’Alcoa, François Legault a sûrement une idée derrière la tête. Tant qu’à innover, innovons : d’ici 10 à 15 jours, Jean Boulet présentera une « hypothèse de règlement » à prendre ou à laisser par les parties, du jamais vu pour un ministre du Travail. Le premier ministre prépare peut-être le terrain pour que ce règlement soit accepté par les syndiqués et par Alcoa, qu’il aura flattée dans le bon sens du poil. Reste à voir si son incongru parti pris donnera des résultats.

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10 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 6 avril 2019 02 h 00

    0,1 %

    «le syndicat exigeait 10 000 heures de libérations syndicales payées»

    Cela représente 10 heures par membre par année au lieu du 7,5 offert par l'employeur, une différence de 2,5 heures, soit environ 0,1 % des heures annuelles travaillées. Cela montre à quel point ce premier ministre dit n'importe quoi pour afficher son préjugé favorable aux multinationales ou pour refuser d'avouer qu'il a fait une gaffe en s'immisçant dans ce lock-out qu'il qualifie toujours de conflit de travail pour ne pas montrer que c'est l'employeur qui demande des changements aux conditions de travail.

  • Michel Lebel - Abonné 6 avril 2019 05 h 54

    S'informer davantage!


    Le premier ministre n'a-t-il pas autre chose à faire par les temps qui courent que s'imiscer dans un conflit de travail de nature privée? Il pourrait, par exemple, s'informer davantage sur les concepts de laïcité et des droits et libertés de la personne. Il me semble qu'il en a grandement besoin!

    M.L.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 8 avril 2019 00 h 46

      Il n'est plus si privé que cela ce conflit.

      Le syndicat lui-même évalue les pertes de vente d'électricité pour Hydro a plus de 600,000$ par jour. Ce qui fait que 15 mois plus tard c'est 275 millions$ de moins pour notre société d'État. On ajoute les impôts et cotisations sur les salaires qui disparaissent (les prestations de grève/lockout ne sont pas imposables). Et avec tous les sous-traitants qui sont au ralenti cela fini par être d'intérêt public et dépasse les pure intérêts individuel de chacun.

      Ce qui fait qu'après 15 mois il est tout a fait normale que le PM pousse pour que cela bouge dans le sens d'un déblocage. Hors on lui a nécessairement fait un compte rendu assez détaillé des enjeux. A la fois comme premier ministre et comme ex-dirigeant d'entreprise il est tout a fait qualifié pour donner un avis sensé et pertinent.

      Ici monsieur Dutrisac a été promu et présenté en février 2017 par le directeur du Devoir comme "éditorialiste syndiqué", ce qui est un cas unique tant qu'a moi dans l'histoire de nos médias. On ajoute que le Fond de la FTQ est impliqué dans le financement du journal. Il est donc difficile de prétendre pouvoir traiter le sujet ici en toute indépendance.
      Nécessairement la balance penche d'un bord...

  • Germain Dallaire - Abonné 6 avril 2019 08 h 39

    Honteux!

    La comparaison avec Maurice Duplessis est forte mais à la lumière des déclarations récentes de Francois Legault, elle tient la route. Après avoir affirmé à propos des taxis que se lancer en affaires comporte des risques, voilà qu'il casse du sucre sur les travailleu(seI)s en lock-out d'ABI. Lors de la dernière campagne électorale, Francois Legault a répété plusieurs fois qu'il souhaitait augmenter le nombre de salarié(e)s à 30$ de l'heure. En mettant l'accent sur le 90 000$ des travailleur(se)s d'ABI, on comprend ce qu'il voulait dire: baisser les hauts salariés! Excusez l'ironie peut-être un peu déplacée compte tenu de la longueur et de l'importance du conflit mais on se demande où M. Legault s'en va avec sa sortie, il vient de se peinturer dans le coin. Comme le disait un représentant des métallos, il est passé de "deal maker" à "deal breaker". Qu'est-ce que c'est que cette histoire de proposition d'hypothèse de règlement à prendre ou à laisser? Le ministère du travail n'a aucun pouvoir autre que celui de suggestion. C'est complètement ridicule.
    En passant, j'insiste sur le fait qu'ABI appartient à 25% à Rio Tinto Alcan. Il s'agit d'un fait: RTA possède un droit de veto sur tout règlement. D'ailleurs, M. Legault a aussi rencontré des représentants de RTA avant ses déclarations. RTA a tout intérêt à obtenir un maximum de concessions du syndicat parce que tout cela aura un effet sur ses négociations avec ses propres travailleur(se)s. RTA peut d'autant plus jouer la ligne dure dans ce conflit qu'elle n'est privée que de 3% de sa production alors que c'est 30% pour Alcoa. En tout cas, une chose m'apparait toute aussi malheureuse que probable: avec les déclarations de M. Legault, ce conflit n'est pas près d'être terminé

  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 6 avril 2019 09 h 04

    La poule au oeufs d'or

    Dans un long conflit de travail entre un sysndicat et une grande entreprise internationale qui offre une rémunération globale annuelle relativement élevée, il faut faire attention aux conséquences à long terme de ce conflit et ne pas conclure que cette entreprise (ABI) ne pourrait pas réduire significativement sa production à long terme ou même fermer des portes définitivement.

    En tuant la poule au oeuf d'or pour faire un gain additionnel à court terme, on risque de perdre pour toujours des revenus qui ont, au total, un valeur bien supérieure à ce gain additionnel de cour terme.
    Jean-Pierre Aubry
    Économiste

    • Germain Dallaire - Abonné 6 avril 2019 16 h 53

      Les travailleur(se)s savent beaucoup plus compter que vous le pensez M. Aubry même s'ils ne sont pas économistes. Ils savent surtout qu'un gain ou un non-recul se répète année après année. Ils savent aussi que leur sort est lié à celui de l'ensemble des travailleur(se)s du secteur. Et ça, tout le monde en est conscient. C'est pourquoi, ils iront chercher et auront des appuis partout dans le monde dans la tournée qu'ils font actuellement. M. Legault a peut-être réveillé le tigre.

  • Simon Chevalier - Inscrite 6 avril 2019 10 h 54

    Silence sur la rencontre avec Alcoa.

    Ce qui est arrivé dans le bureau avec Alcoa est qu'il s'est fait dire qu'ils veulent renégocier les tarifs hydro-électrique sinon le conflit va être encore très long. Comme ca fait plusieurs mois qu'il dit qu'il n'est pas question de réouvrir le contrat et qu'il ne veux pas encore avoir l'air d'un gros cave (un contrat ca se déchire, ca se renégocie), il s'est retourné de bords et a dit que c'était la faute du syndicat. Il ne travail pas pour les Quebecois mais pour lui-même. Tellement franc.
    Merci Janie:
    Eh ben...Les gens d'ALCOA étaient inscrits au registre des lobbyistes du Québec (25 février 2019)... pour parler des tarifs électriques...c'est potentiellement une des raisons pour lesquelles ils nous ont mis en lock-out...??
    (Ils avaient aussi pour mandat de parler permis environnementaux...permis de polluer lors d'un redémarrage??)
    (Merci Pascal pour les recherches!! T'es une machine!!)

    https://www.lobby.gouv.qc.ca/servicespublic/consultation/AfficherInscription.aspx?NumeroInscription=D2UxS8uU3AJxds%2Fu49Mqbg%3D%3D