Les pas feutrés

« Il faut aller là. » C’est l’archevêque de Montréal, Christian Lépine, qui, dans une entrevue accordée à La Presse, exprime sa décision d’ouvrir les archives des diocèses depuis 1950 pour dénombrer de potentiels cas d’abus commis par des prêtres. « Aller là », c’est accepter de découvrir un double pot aux roses : non seulement les noms de potentiels ecclésiastiques indignes, mais aussi les opérations de couverture effectuées par les autorités au fil des ans.

On ne peut s’opposer à cet exercice d’ouverture. Il s’agit indéniablement d’un pas dans la bonne direction : que plusieurs diocèses décident collectivement de pointer les coupables permettra de défricher le terrain et offre enfin au Québec un embryon d’enquête. Il était temps ! On peut prédire d’ores et déjà que l’étape de l’examen approfondi sera suivie par celle du diagnostic sombre : dans toutes les nations qui ont eu le courage de l’auto-examen, ce fut ainsi. Il n’y a pas de raison que le Québec échappe à ce scénario.

Encore faut-il que l’enquête creuse là où elle le doit. Si positif soit le signal envoyé par les diocèses, l’exercice entrepris présente des faiblesses qui le minent. Tant sur le fond que sur la forme, les risques sont élevés que cette opération rate la cible. D’abord, le dénombrement ne ciblera pas le moins du monde les congrégations religieuses, là où pourtant la plupart des abus ont été commis et contre lesquelles les actions collectives sont dirigées. Ensuite, cette enquête interne n’aura jamais, malgré toute la bonne foi qu’y mettront ses auteurs, l’indépendance que revêtirait une authentique enquête policière. Le fait que la juge Anne-Marie Trahan, retraitée de la Cour supérieure et choisie pour mener cette enquête, soit membre de l’Ordre de Malte soulève des questions sur son impartialité. Enfin, si des dossiers problématiques sont trouvés, quelle garantie les victimes ont-elles qu’un suivi diligent succédera à l’opération repérage ?

Les autorités religieuses ont fort à faire pour déconstruire des décennies d’immobilisme. Les schèmes du déni et de l’aveuglement volontaire ne sont pas aisés à détruire, et même lorsqu’il y a un passage à l’acte, il est trop timide ou encore mal ficelé. La dernière démonstration fut servie des hauteurs du Vatican, où un sommet portant sur les viols commis par des prêtres n’a pas permis d’aboutir à des actions très concrètes destinées à soutenir les victimes. C’est la loi des pas feutrés là où les pas de géant seraient de mise.

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7 commentaires
  • Pierre Samuel - Abonné 28 mars 2019 06 h 10

    Coïncidence ou pas ?

    Bizarre que l'annonce de cette enquête survienne justement dans la foulée de la sortie à Montréal du film de François Ozon : < Grâce à Dieu>, traitant effectivement de cas de pédophilie camouflés conjointement par le Vatican et les autorités religieuses françaises !

  • Robert Beauchamp - Abonné 28 mars 2019 06 h 40

    Le timbre sur le front

    La juge Trahan est déjà étiquetée pour bien s'assurer e mettre la pression nécessaire aux yeux de certains. Que faut-il pour être neutre? Être anti-clérical? Athée? Agnostique? Quand certains journalistes se font juges vant le dbut même le début d'une démarche qui se veut courageuse? Certains de ces journalistes ont-ils eu le même courage pour investiguer sur l'ampleur des agressions sexuelles dans le monde du sport. L'Australie nous a offert une belle démarche dans le cadre d'une enquête élargie couvrant toutes les organisations quelles qu'elles soient, engagées dans les activités sociales, religieuses et sportives touchant les jeunes, Un seul article chez nous nous a révélé que depuis vingt ans au-delà de 200 accusations avaient été portées contre des personnes affectées auprès de personnes vulnérables dans le domaine du sport, et il ne s'agirait que de la pointe de l'iceberg. Vivement une enquête large sans restriction couvrant les domaines religieux, sociaux et sportifs.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 28 mars 2019 07 h 24

    Timea Danaos dona ferent!

  • William Dufort - Abonné 28 mars 2019 07 h 28

    Rien à ajouter

    " D’abord, le dénombrement ne ciblera pas le moins du monde les congrégations religieuses, là où pourtant la plupart des abus ont été commis et contre lesquelles les actions collectives sont dirigées."

    Ces quelques lignes illustrent bien le but de la manoeuvre. L'Église ne veut pas tellement aller au fond des choses et corriger ses graves errements que faire semblant et passer vite à autre chose. C'est ça l'Église.

  • Paul Cadrin - Abonné 28 mars 2019 07 h 54

    Éditorial "Les pas feutré"

    Dans son éditorial, madame Chouinard évoque la réunion extraordinaire convoquée par le pape François au Vatican, et répète ce qu'on en a dit à plusieurs reprises depuis, que cette réunion: "n'a pas réussi à aboutir à des actions concrètes". Dans ce jugement, on oublie toujours que le Vatican doit prendre en compte la planète entière. Si on s'informe adéquatement, on se rend compte que, en dehors des quelques pays occidentaux dont nous faisons partie, la conscience de la situation est vraiment très différente. Dans de nombreux pays, on soutient, à tort ou à raison, que c'est un problème occidental et on ne sent pas le besoin de prendre des mesures concrètes efficaces pour y remédier. Les autorités de ces diocèses représentent probablement une majorité des fidèles catholiques du monde. La mise en oeuvre de démarches concrètes doit donc être laissée aux diocèses et aux pays où on a vraiment pris conscience des problèmes. C'est ce que font les diocèses du Québec, suivant en cela l'exemple de la plupart des diocèses américains. La solution choisie par Mgr Lépine ne semble pas satisfaire les représentants des victimes. Ceux-ci remettent donc en doute l'impartialité de la juge Trahan, dont la feuille de route jusqu'à ce jour est irréprochable.