Impératif de transparence

Fort d’un résumé du rapport Mueller qui le blanchit, Donald Trump voudra plus que jamais claironner avoir été victime d’une chasse aux sorcières. Ce qui n’est pas sans ironie, si on considère le fait qu’il s’appuie sur les conclusions d’une enquête de collusion dont il n’aura jamais cessé de dénoncer la tenue.

Il est vrai que, dans l’immédiat, ce rapport éteint le projet de procès en destitution caressé par des démocrates. À la surface électorale des choses, il améliore les perspectives trumpistes de réélection en 2020, dans la mesure où il lui permet de remobiliser sa base et de rallier sans doute un certain nombre de républicains que sa persona présidentielle révulse.

Et alors qu’il est clair que le système de justice américain a été bien servi par le travail minutieux du procureur spécial Robert Mueller, il se trouve paradoxalement que son rapport constituera sans doute pour M. Trump une invitation à devenir encore plus impudent dans l’exercice du pouvoir (suivant cette tendance, il a confirmé lundi sa décision de reconnaître la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan) et dans le mépris général qu’il affiche pour l’État de droit.

Pour autant, ce n’est pas le fin mot du scandale. Si M. Trump a beau jeu de le faire, il demeure objectivement abusif pour ce président, dont on connaît l’aisance hallucinante avec laquelle il tord le cou à la vérité, d’affirmer que le rapport le « disculpe totalement et complètement ».

Après tout, ce que les Américains savent des résultats de l’enquête menée pendant presque deux ans par M. Mueller est un résumé de quatre pages préparé ce week-end en 48 heures, si même cela est possible, par le procureur général, William Barr, un pro-Trump dont l’opposition aux investigations du procureur spécial était notoire.

Pour la simple raison que M. Barr s’est montré ouvertement partial, les démocrates ont donc absolument raison de réclamer la publication intégrale du rapport. Il s’agit là d’un impératif fondamental de transparence démocratique. Ce qui va dans les prochaines semaines, sinon les prochains mois, donner lieu à une guerre de tranchées entre la Maison-Blanche et la Chambre des représentants, à majorité démocrate.

La partialité du procureur général émerge dans son résumé du rapport. Là, en particulier, où M. Barr a décidé que les preuves n’étaient pas suffisantes pour démontrer que M. Trump s’était rendu coupable du crime d’entrave à la justice. Le rapport « ne conclut pas que le président s’est rendu coupable d’un délit, mais ne le disculpe pas non plus », a pourtant conclu M. Mueller — que M. Barr prend curieusement la peine de citer dans son résumé. Difficile de ne pas se méfier, à la lumière de cette phrase au flou artistique certain, de la décision de M. Barr d’écarter les soupçons voulant que M. Trump ait cherché à faire obstruction à l’enquête.

Et si le rapport Mueller a conclu que l’équipe de campagne Trump et la Russie n’ont pas criminellement conspiré pour influer sur la présidentielle de 2016, il reste que le procureur spécial avait déjà déterminé que la Russie avait essayé de faire pencher l’élection en faveur du candidat républicain et que l’équipe Trump s’était montrée très intéressée par les informations incriminantes dont disposaient les Russes au sujet de la démocrate Hillary Clinton, ce qui, en conséquence, avait entraîné devant les tribunaux une demi-douzaine d’associés de M. Trump.

D’où cette question : si donc il s’agissait bien d’une « chasse aux sorcières », pourquoi tant de gens dans l’entourage de M. Trump ont-ils senti le besoin de mentir sur leurs interactions avec les Russes ?

C’est dire forcément que l’absence de collusion sur le plan légal n’explique pas tout et que le rapport Mueller n’épuise pas les enjeux politiques. Ce qui ne manque pas d’être inquiétant à l’horizon de 2020 : les Russes connaissent aujourd’hui mieux les frontières de la légalité. On présume qu’ils sauront encore mieux s’y prendre la prochaine fois.

Plusieurs autres enquêtes vont continuer d’embêter le président, comme celle des procureurs fédéraux de New York sur la violation des lois de financement électoral. Les démocrates vont continuer, avec raison, d’user des moyens d’enquête dont ils disposent à la Chambre, mais devront nécessairement prendre soin d’éviter que les perceptions publiques ne transforment leur assiduité en acharnement — comme le rapport Mueller dégonfle nécessairement une partie majeure de l’argumentaire démocrate anti-Trump.

Se présente en fait une nouvelle dynamique, qui devrait idéalement pousser le Parti démocrate à faire preuve de plus d’imagination politique ; à oser des propositions plus progressistes en santé, en environnement et en économie, de manière à être en phase avec l’opinion américaine. Mais en est-il capable ?

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4 commentaires
  • Gilles Tremblay - Abonné 26 mars 2019 06 h 42

    Contagion à venir pour le Canada par la perversion du pouvoir hystérique et délirant «made in USA».

    Quand les É.-U. éternuent, c’est connu, le Canada attrape la grippe. Que va-t-on attraper comme bibittes de M. Trump avec ses Tweets purulents à souhait ? Il y a de quoi paniquer quand on sait très bien, avec ce qui se passe chez notre puissant voisin du Sud, la Puissance planétaire à tout égard, finit inexorablement par déteindre, irrémédiablement, sur nos frileux politiciens considérés par les É.-U. comme étant des accessoires à usage pour leurs soins et avantages personnels.

    On a très bien compris que SNC-Lavalin, par exemple, se comportait, dans sa quête absolue de contrats, exactement comme le font les firmes d’ingénieries-conseils des É.-U. sur le marché mondial : la corruption à tout prix étant la clef du succès garanti pour s’en mettre plein les poches, tout en graissant, en passant, un tas de ripoux et crapules aux caisses obscures.

    Monsieur le juge Huot, malgré toute l’horreur du massacre dans l’affaire sanguinaire et sauvage de la mosquée à Québec, nous prévient et met en garde dans son jugement face au danger du débordement des politiques des É.-U. sur le Code criminel du Canada et de l’inconstitutionnalité et de l’absurdité soulevée par l’ajout en 2012 de l’article 745.51, par nos p’tits ‘’politiqueux’’ conservateurs de l’époque, allant à l’encontre de l’article 12 de la Charte canadienne avec la conséquence d’amenés des remises en question majeures sur le choix que le Québec a opté en ce qui a trait au processus de réhabilitation des criminels. Ça augure très mal pour nos générations futures et la santé de la planète. Vivement un mur à la Trump entre le Canada et ce gros voisin qui souffre d’embonpoint morbide pour contrer les inepties de ce président propistoleros aux débordements dangereux sur nos enfants.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 mars 2019 10 h 11

    Donald Trump remercie les médias traditionnels, que plus personne ne lit, pour sa prochaine réélection en 2020

    Les républicains et démocrates comme Robert Mueller, James Comey, John McCain, les Clinton et consorts, sont ceux de l’establishment et le fil conducteur de tout ce qui va mal dans la société américaine. Sous l’égide du droit, du progressisme et de la rectitude politique, ces gens essaient de perpétuer les privilèges accordés à une caste bien établie. Ils vous diront que durant l’enquête Mueller, plusieurs ont été condamnés, mais pour la plupart, pas pour cette fameuse collusion imaginaire qui était en fait, une chasse aux sorcières. En passant, l’avocat de Stormy Daniels, Michael Avenatti, un qui vociférait sa haine pour Trump, vient d’être arrêter pour extorsion.

    Vous auriez dû écouter ce que disaient les ressortissants russes, oui ceux qui ont goûté aux prisons et à la répression de Vladimir Poutine. Après avoir éclaté de rire, ils disaient tous d’une voix unanime que les Russes n’étaient jamais capables d’élaborer un scénario aussi ahurissant d’espionnage. La Russie est une puissance de second ordre. Évidemment, les médias traditionnels y ont contribué puisqu’ils n’ont jamais accepté le verdict démocratique du 8 novembre 2016. Ah! les méchants russes et les bons chinois.

    Bravo les amis. Vous avez catapulté Donald Trump vers le haut dans les sondages et celui-ci va être réélu pour un autre quatre ans en 2020. Et s'ils continuent à insister comme les démocrates entendent le faire, ils perdront non seulement les indépendants, mais aussi les démocrates à la Ronald Reagan. Cette enquête de Mueller, il y a longtemps que les gens ordinaires sont passés à autre chose.

    Cet acharnement politique, les démocrates le font à leurs risques et périls.

  • Pierre Fortin - Abonné 26 mars 2019 11 h 58

    Comme si tout était noir ou blanc


    Selon vous, « [Il est] Difficile de ne pas se méfier [...] de la décision de M. Barr d’écarter les soupçons voulant que M. Trump ait cherché à faire obstruction à l’enquête. »

    Il ne s'agit pas d'un flou artistique mais de la limite du mandat confié à R. Mueller qui devait établir une preuve de culpabilité et non démontrer l'innocence de l'équipe Trump. Le Procureur général Barr est pourtant clair à ce sujet dans sa lettre : « As the report [Mueller] states: “[T]he investigation did not establish that members of the Trump Campaign conspired or coordinated with the Russian government in its election interference activities.” »

    L'enquête Mueller postulait dès le départ que les courriels du Parti démocrate avait été "hackés" par les Russes alors que deux ex-directeurs techniques de la NSA avaient déjà fait la démonstration que c'était impossible, que ces dossiers avaient été copiés de l'intérieur du parti. Le procureur spécial a dédaigné cette information alors que la NSA aurait été en mesure d'en établir la véracité.

    En ce qui concerne les autres enquêtes qui continuent, il y a les liens du parti démocrate avec Fusion GPS et Christopher Steele qui ont mené à la mise sous écoute illégale de l'équipe Trump par le FBI bien avant les élections. Le juge fédéral Royce Lamberth a ordonné le 9 décembre 2018 que le procès des courriels d’Hillary Clinton soit rouvert, écrivant que « dans le pire des cas, des employés faisant carrière au sein des Départements d’État et de la Justice sont entrés en collusion afin de saborder tout examen public [de cette affaire], contournant la loi américaine sur la liberté de l’information [FOIA], et a trompé cette cour ».

    Cette affaire est loin d'être élucidée. Chose certaine, le rapport Mueller vient d'invalider la majeure partie des spéculations médiatiques. On devrait d'abord se demander pourquoi les Russes voudraient d'un autre mandat Trump après ses politiques de sanctions et celles sur l'Ukraine, la Syrie, le Venezuela ...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 mars 2019 19 h 44

    « ils perdront non seulement les indépendants, mais aussi les démocrates (sic) à la Ronald Reagan» (Cyril Dionne)




    Les «démocrates» à la Ronald Reagan ?

    Ce Ronald Reagan-là est notoirement républicain!